Psychanalyste freudienne, elle s’interroge dans l’introduction de son livre sur La haine nécessaire, sur le statut de l’amour de soi.
1) La fausse conception
Nicole Jeammet présente une vision – « à l’emporte-pièce » – de l’amour de soi dans la psychanalyse [1]. Elle part de cette vérité princeps de la psychanalyse qu’est le privilège accordé à l’objet interne contre l’objet externe. Or, continue-t-elle, « à restreindre le champ au domaine purement fantasmatique, l’étude psychanalytique du fonctionnement mental a souvent accrédité une vision simpliste du cœur de l’homme : par exemple a été monté combien le moteur dernier de toute action restait toujours un évitement de déplaisir ; mais alors si rien, y compris ce qui est apparemment altruiste et désintéressé, ne se fait avec d’autres motivations que le plaisir, c’est bien la preuve que toute conduite se vaut, et que toute forme relationnelle recouvre, en fait, cette seule réalité, d’un unique amour de soi, d’un unique égocentrisme. Tout amour se cherche lui-même. »
Or, notre auteur critique cette vision qui est « véhiculée de façon diffuse et savamment ambiguë » : en effet, elle « pervertit gravement la façon dont on peut comprendre ce que veut dire s’aimer soi-même et, découlant de là, aimer quelqu’un d’autre. » A cette critique sur le fond se joint une critique par les conséquences : cette vision aboutit au double écueil de l’égoïsme et de l’altruisme : d’une « inflation du moi », sans limite, justifiant tout désir ou, tout à l’opposé, d’une suspicion systématique de l’amour de soi conduisant à « privilégier [unilatéralement] l’amour d’autrui. »
2) Solution
Comment sortir de ce dilemme mortel ? Répondre que l’amour se porte vers soi ou vers l’autre fait retomber dans un primat de l’objet extérieur, donc régresser vers l’en-deçà de l’acquis énoncé ci-dessus. Pourtant, il n’y a bien que deux solutions : la source de l’amour est intérieure ou extérieure. Seule solution : distinguer deux sortes d’extériorité. la première est postérieure et active : c’est l’autrui dont nous parlions et qu’il s’agit d’aimer ; la seconde est antérieure et réceptive : c’est cet autre au statut unique que constitue le parent en charge d’aimer le sujet. Autrement dit, le sujet peut être considéré de deux manières : comme origine, et nous retombons dans la dialectique infinie égoïsme-altruisme ; comme terme (de l’amour), et nous sortons du bivium mortel.
Or, continue Nicole Jeammet, l’individu qui a été aimé devient agent d’amour : « de pôle passif, celui-ci deviendra ensuite lui-même pôle actif, source à l’intérieur de nous [2] ». Je développerai plus bas le comment.
Par conséquent, on sort du dilemme de l’amour pur, égoïsme-altruisme, en enracinement ces deux amours dans un amour plus fontal : l’amour reçu, l’amour des parents. Pour le dire dans le jargon freudien, tout amour de l’autre s’enracine dans le narcissisme primaire, c’est-à-dire l’amour de soi originaire, reçu de l’amour « objectal » d’autrui, principalement des parents. « Le narcissisme est en effet d’abord un pôle d’investissement » et d’investissement de l’autre [3].
3) Confirmation à l’inverse et conséquence : l’altruisme est un égoïsme qui s’ignore
On oppose souvent altruisme et égoïsme ; mais au fond, l’altruisme par fuite de soi est encore de l’amour de soi, mais désordonné.
On doit donc distinguer deux sortes d’amour de soi :
* Le premier est juste et nécessaire : il caractérise celui qui a été aimé ; en effet, « l’autre a établi une présence en soi [4]« , ouvre un espace en nous-même, il permet de s’aimer : l’amour des parents, notamment par leur confiance, construit en l’enfant une stabilité. Or, comme nous l’avons vu, partant de là, par surabondance de soi, l’amour reçu se convertit en amour offert.
* Le second est blessé. Il naît, au contraire, d’un déficit dans l’amour reçu. Dès lors, le sujet manquera de confiance en lui : le moi « est nu, désafféré, donc sans appui, ni ressourcement internes. » Or, ce moi fragilisé est incapable d’aimer l’autre pour lui ; il a au contraire besoin de combler ce manque à être aimé, « besoin de se faire valoir par soi-même » ; dès lors, l’autre « n’est utilisé que dans sa qualité de miroir reflétant une bonne image de soi. » Par conséquent, quand manque la relation au don originaire, ce sont les moments successifs, dons 2 et 3, qui défaillent : « les personnalités narcissiques souffrent paradoxalement d’une extrême fragilité de leurs assises narcissiques, car leurs ressources internes d’alimentation libidinale ne sont pas suffisantes [5]. » Le paradoxe de la formule vient de ce que Nicole Jeammet ne distingue pas les deux narcissismes, primaire et secondaire : un déficit dans le narcissisme primaire (le nécessaire amour de soi enraciné dans l’amour objectal, dont nous avons parlé) entraîne une hypertrophie du narcissisme secondaire (qui, lui, est pathologique). En tout cas, tout le dessein de ce type de narcissisme est de reconstituer, souvent inefficacement, un socle, une source intérieure.
4) Mise en pratique
Il se pose un problème : presque tous les enfants sont aimés de leurs parents ; or, le déficit en narcissisme primaire vient d’un déficit de l’amour originaire, puisque Nicole Jeammet dit que la condition est que nous ayons « été suffisamment aimés et estimés [6] » ; donc, la défaillance du narcissisme primaire ne peut exister qu’en théorie.
En fait, le critère du « suffisamment » est, pour notre auteur, la fiabilité : un parent a assez aimé s’il a inspiré la confiance à son enfant : « il faut avoir fait des expériences permettant la confiance, c’est-à-dire qu’il ne faut pas avoir été trop berné, trahi, abandonné par cet objet [7]. » En effet, accéder à soi, c’est accéder à la continuité du soi ; or, l’autre manque toujours, y compris les parents : tout enfant doit vivre l’expérience du deuil, de la séparation, ne serait-ce que l’abandon de ses parents ; or, l’on sait combien l’enfant vit au rythme du parent ; d’où la question : comment être soi quand l’autre vient à manquer ? « L’expérience du réel se fait exclusivement dans le lien maintenu à l’autre, qui vient à manquer [8]. » Une seule réponse : il faut que l’enfant trouve en lui le principe de continuité. Or, cela n’est possible que si la mémoire montre que l’autre est fiable et à l’enfant qu’il a de la valeur par lui-même. Dès lors, l’enfant pourra se tenir, se maintenir, loin de leur base sécurisante. On le voit bien dans la capacité de l’enfant à se tenir (y compris physiquement) malgré l’éloignement des parents.
Et si l’on veut remonter d’un cran : l’enfant acquiert ce maintien intérieur de celui de la mère : il vivra le processus de séparation-individuation dans la mesure où « la mère aura établi en elle cette aire de paradoxes [9] », note Nicole Jeammet en disciple de Mélanie Klein. Elle fait aussi appel aux travaux de Winnicot.
5) Relecture à l’aune du don
Cette interprétation critique des données de la psychanalyse confirme pleinement l’intuition fondatrice de la dynamique du don. Nicole Jeammet relie vitalement les trois temps de la manière la plus claire : « parce que nous aurons été suffisamment aimés et estimés, nous nous aimerons suffisamment nous-mêmes et, dans cette même mesure, nous serons capables d’aimer et d’estimer les personnes autour de nous. » Une citation de Pierre Luquet épouse cette même dynamique ternaire : « Introjecter oralement la mère caressante, c’est rendre le Moi capable d’investir la fonction et l’objet (être caressé, se caresser, caresser l’autre) [10]. » Ainsi, « l’amour de soi, reçu de celui qui vous a aimé, s’est fait source en soi de la capacité à aimer [11] ». Il s’agit de choisir entre s’attacher et s’arracher.
De plus, l’insistance freudienne sur le fantasme, sur l’objet intérieur, bien comprise n’est pas un déni du réel, un idéalisme larvé, mais une prise au sérieux de l’intériorité, du dedans, du cœur (que touche l’amour des parents).
Enfin, la continuité du moi à la fois signe la présence du cœur et sa capacité à intégrer les contraires (présence et abandon). Ainsi la continuité diachronique est la projection sur l’axe du temps de l’intégration synchronique ; comme celle-ci manifeste dans l’identité du sujet ce que la constance exprime sur le long terme.
6) Conséquences concrètes
Pour sortir de ce dilemme, on propose souvent de purifier les motivations, de rendre l’amour de l’autre plus désintéressé. Volontarisme souvent inefficace. Nous tombons dans le mouvement de contrepoids, de balancier, nos vertus ne sont que l’intégrale de nos vices.
La vraie solution est de nous réenraciner dans l’amour originaire. Or, les parents ont été défaillants parce qu’ils n’ont pas été fiables, dignes de confiance. Il s’agit donc de retrouver cette fiabilité, non plus en eux, mais en soi.
Pascal Ide
[1] Nicole Jeammet, La haine nécessaire, coll. « Le fait psychanalytique », Paris, p.u.f., 21995, p. 8-9.
[2] Ibid., p. 9. C’est moi qui souligne.
[3] Ibid., p. 9.
[4] Ibid., p. 9.
[5] Ibid., p. 11.
[6] Ibid., p. 9.
[7] Ibid., p. 12.
[8] Ibid., p. 11. Renvoie à Sigmund Freud, « La négation », Résultats, idées, problèmes, tome 2.
[9] Ibid., p. 15.
[10] Pierre Luquet, Les identifications précoces dans la structuration et la restructuration du moi, Paris, p.u.f., 1961, cité p. 9.
[11] Ibid., p. 9.