- La biologie est, peut-être, de tous les disciplines scientifiques, celle qui a connu le moins de révolution. Depuis son manifeste, L’origine des espèces (1859), elle ne cesse de vriller autour du concept central lancé par Darwin pour expliquer l’évolution, à savoir la sélection naturelle. Mais, pour une fois, notre propos ne visera pas d’abord à enrichir du dehors cette notion par d’autres (comme la coopération complétant, voire, intégrant la compétition, impliquée par l’adaptation [1]), mais à comprendre comment cette théorie darwinienne de l’évolution s’est elle-même enrichie du dedans (en réalité, du dehors, puis, par intégration ou appropriation, du dedans). Il ne s’agit assurément pas de reprendre une histoire longue et complexe [2] que, parmi d’autres [3], Stephen Jay Gould a retracé en détail avec la pédagogie et le sens de la synthèse qu’on lui connaît [4]. Notre intention est de rappeler trois phases avant d’en tirer une leçon philosophique.
- La première phase, nous venons de le rappeler, est la théorie darwinienne de l’évolution [5].
La deuxième est la théorie synthétique de l’évolution (TSE). Comme l’adjectif l’indique, elle a pris en compte notamment deux disciplines tout d’abord étrangères à la théorie darwinienne : la théorie mutationniste d’Hugo De Vries, et la génétique des populations, et les a fait converger pour aboutir à ce travail non plus individuel, mais collectif qu’est la TSE, dont les auteurs sont l’ornithologue Ernst Mayr, le généticien Theodosius Dobzhansky et le paléontologiste George Gaylord Simpson. Si importante soit la découverte de la biomolécule d’ADN, puis des lois du code génétique, elle n’a fait que matérialiser les gènes.
La troisième étape est pour moi encore plus significative. Elle permet de sortir du dogme du tout-génétique en affirmant que la transmission passe par de multiples autres voies : cytoplasmique, épigénétique et culturelle. Un tout récent numéro de la revue Espèces l’illustre de manière suggestive [6]. Cytoplasmique : après fécondation, le nouvel individu hérite du cytoplasme maternel et donc de tous ses composants. Épigénétique : les conditions de la vie parentale laissent des traces dans le génome de leur descendance et en conditionnent l’expression. Culturelle, de sorte qu’on parle d’une co-évolution gène-culture [7]. Célèbre et programmatique est l’observation, faite en 1953 : des primatologues de l’université de Kyoto ont constaté qu’une troupe de macaques japonais (Macaca fuscata) lavaient les patates douces qu’on leur fournissait avant de les consommer et que cette innovation comportementale s’étaient transmises à la génération suivante sans imitation.
- Ces données inédites sont souvent réinterprétées philosophiquement dans le cadre de la querelle passablement usée de l’inné et de l’acquis. De fait, elles réhabilitent le transformisme de Lamarck que semblaient avoir remisés l’évolutionnisme de Darwin et, plus encore, celui d’August Weismann.
Pour ma part, elles illustrent une des grandes lois de la métaphysique de l’être comme amour-don et l’élargissent de manière inattendue : l’être se communique autant que possible. Ici, la vie se donne au maximum. En effet, si la première étape n’ignore pas que le vivant se reproduit, elle souligne davantage les limites de cette reproduction liées à la pauvreté des ressources, à la nécessaire lutte ou compétition entre espèces et à la survie du plus apte ou plus adapté. En intégrant la génétique, la deuxième étape va davantage se centrer sur ce qui, dans le vivant, transmet les traits héréditaires. Toutefois, ce n’est qu’une partie infime et figée de l’être organique qui est ainsi donnée : la lignée germinale qui va se concrétiser dans les gènes portés par les gamètes. C’est enfin, tout récemment, avec la multiplication des voies que la communication se maximise. En quantité, mais aussi en qualité : « Il est certes formidable de disposer d’une énorme quantité d’informations », et tel est le cas avec l’ADN, support biologique de cette information, mais cela « soulève la question cruciale de leur utilisation [8] ». Donc, la découverte de la triple hérédité épigénétique, cytoplasmique et culturelle, avec leurs interactions et leurs rétroactions, atteste que, de toutes manières, la vie ne cesse d’inventer des voies pour se communiquer.
- Relevons pour finir que l’exemple des macaques en particulier et les voies non génétiques de l’évolution procèdent ni par gène, ni seulement par imitation, donc non « per imitationem», mais « per generationem». Or, ce n’est pas par hasard si je fais appel à la célèbre distinction du concile de Trente. Une autre étude programmatique élargira le propos au péché originel.
Pascal Ide
[1] Cf., par exemple, Pascal Ide, « La création, entre agression et amorisation. Un enrichissement du mécanisme de sélection naturelle ? », Philippe Quentin (éd.), Les sciences face au concept judéo-chrétien de création, Colloque de l’ICES, 21 et 22 janvier 2013, Paris, L’Emmanuel, 2014, p. 9-101.
[2] Pour le détail, je me permets de renvoyer au cours d’histoire de philosophie de la nature qui est présent sur le site, Troisième partie, chapitre 8 : « Brève histoire philosophique des théories de l’évolution du vivant ».
[3] Cf. aussi l’excellente synthèse de Ernst Mayr, Histoire de la biologie. Diversité, évolution et hérédité, 1982, trad. Marcel Blanc, coll. « Le temps des sciences », Paris, Fayard, 1989.
[4] Cf. Stephen Jay Gould, La structure de la théorie de l’évolution, trad. Marcel Blanc, Paris, Gallimard, 2006.
[5] Cf. Charles Darwin, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence dans la nature, trad. Edmond Barbier, Paris, Maspéro, 1980.
[6] Cf. Espèces. Revue d’histoire naturelle, 60 (juin-août 2026). Numéro spécial. L’évolution de l’évolution, dossier, p. 14-99.
[7] Cf., par exemple, Kevin Laland, La symphonie inachevée de Darwin. Comment la culture a façonné l’esprit humain, trad. Thierry Hoquet, coll. « Sciences sociales du vivant », Paris, La Découverte, 2022.
[8] Étienne Danchin, « La transmission de l’ADN ne suffit pas à l’hérédité », Espèces, p. 22-33, ici p. 25. Cf. Id., La synthèse inclusive de l’évolution. L’hérédité au-delà du Gène égoïste, Paris, Actes Sud, 2022.