Dans un livre avant tout fondé sur le bon sens, le psychiatre Christophe Fauré distingue deux grandes solitudes : celle, négative, qu’il appelle « solitude-esseulement », qui met en péril le couple ; celle, positive, qu’il appelle « solitude-isolement », solitude fondamentale, qui est la condition de toute relation à l’autre et qui peut être le chemin permettant au couple de retrouver l’harmonie perdue. Ce que nous appellerions amour-vertu, qui est la mise en œuvre de l’altruisme, est ce que notre auteur appelle de manière suggestive « travail d’amour [1] », si l’on entend le terme travail non pas au sens transitif omniprésent et souvent omnipotent, mais au sens gynécologique de travail d’accouchement.
Pour faire comprendre ce qu’il entend par cette expression, Christophe Fauré propose un exemple qui est plus qu’une analogie, car il s’agit là aussi d’une vertu, mais dans le domaine du savoir-faire, alors que l’amour relève du savoir-être. Il objecte à son expression : « ‘Travail’ ? L’amour n’est-il pas censé être facile, léger, couler tout seul ? Oui, il est léger, facile et coule tout seul quand il est sous-tendu par un authentique travail » :
« Un de mes amis est danseur étoile à l’Opéra de Paris. Quand il est sur scène, il n’est que légèreté, grâce et aisance. Chaque mouvement, aussi complexe soit-il, est effectué sans effort apparent. On pourrait en conclure (comme pour l’amour) que la danse est chose légère, facile et aisée ! C’est tout le contraire : en coulisses, vous vous retrouvez face à un sportif de haut niveau qui passe jusqu’à huit heures d’entraînement intensif par jour pour arriver au geste le plus juste. Il ne le vit pas néanmoins comme une torture ou un calvaire. […].
« Votre relation d’amour est certainement une des plus belles choses de votre vie : c’est votre plus beau ballet, votre plus beau concert. Est-il imaginable de ne pas lui donner ce qu’il y a de mieux en vous ? Pourquoi ne pas en attendre le meilleur et tout faire pour qu’il en soit ainsi [2] ? »
Pour mettre en place ce « travail d’amour », qui n’est rien d’autre que la vertu d’amour (ou de générosité), le psychiatre donne trois conseils qui méritent l’attention :
- « Assumer seul(e) le travail d’amour ». Il s’agit du « mouvement volontaire (le travail d’amour) de vous vers votre partenaire. Nous sommes là dans une vision unidirectionnelle : de vous vers lui (elle) [3]! ».
- « Ne pas attendre de résultat immédiat ». « En effet, il est important que vous n’attendiez pas qu’une réponse immédiate de la part de votre partenaire aux efforts que vous pourrez fournir ». De fait, celui-ci « a besoin de s’assurer que ces changements ne sont pas que passagers [4]».
- « Différer l’attente de réciprocité ». Fauré prend l’analogie de l’entreprise : « Vous ne vous versez pas de salaire pendant plusieurs mois car vous misez sur son succès à moyen terme, au moment où vous commencerez à avoir un retour sur investissement ». Or, le couple est une association à deux dans laquelle vous croyez. Donc, « votre travail d’amour risque de se faire ‘à perte’ pendant un certain temps : il est important que vous en soyez bien conscient [5]».
Or, le premier conseil concerne la liberté (prendre l’initiative), le deuxième l’intention (donner sans retour) et le troisième l’inscription dans le temps. Donc, ces conseils sont autant d’incarnation du beau risque de donner de manière désintéressée. Fauré n’achève-t-il pas ainsi son ouvrage sur le couple : « Décidez de lui donner votre amour et donnez sans compter, en dépit des conflits et des rancœurs. Prenez le risque d’aimer. Et ainsi, vous ferez votre propre bonheur [6] » ?
Si le livre est sans jargon, ce qui réjouit, il est aussi sans concept, du moins sans élaboration conceptuelle. Ce qui pourrait être une faiblesse et, de fait, en est une, est compensé par la longue expérience d’accompagnement de l’auteur.
Pascal Ide
[1] Christophe Fauré, Ensemble mais seuls. Apprivoiser le sentiment de solitude dans le couple, Paris, Albin Michel, 2009, p. 120. Souligné par moi.
[2] Ibid., p. 121-122.
[3] Ibid., p. 135.
[4] Ibid., p. 136.
[5] Ibid., p. 137.
[6] Ibid., p. 250. Souligné par moi.