Le coaching, une expression de l’Esprit ?

1) Introduction

Pierre Bayard a écrit un livre réjouissant dont le thème est résumé dans son titre : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? [1] Je pourrais intituler ce billet : comment parler d’un sujet que l’on ne connaît pas ? En effet, je ne suis ni coach ni coaché. Je n’ai fait que lire quelques écrits sur le sujet et échangé avec quelques coachs. Pourtant, je m’aventure à en dire quelque chose – et je m’en justifierai (je ne pourrai m’en justifier qu’)au terme !

Longtemps, je me suis dit que le métier de coach [2] est une version laïcisée de l’accompagnement spirituel ou une mise en œuvre crypto-morale de la vertu de prudence, dont le nom même est devenu doublement incompréhensible (la vertu semble réservée aux dames aux chapeaux verts, et la prudence est identifiée à la pusillanimité).

Sans nier cette première approche, je me demande si le coaching ne révèle pas une réalité plus profonde, mais aussi plus cachée, d’ordre non plus moral, mais théologal. D’un mot, l’action du coach dit quelque chose de la manière dont l’Esprit lui-même agit au sein même de la Trinité immanente. Rien moins que cela… Pour le montrer, nous allons nous centrer sur ce qui constitue, à mon sens, l’apport central et le plus spécifique du coach : ce que nous appellerons plus loin « la position méta ».

2) La grande objection

L’on sait aujourd’hui combien la profession, j’allais dire le ministère de coach, est décrié. Certaines critiques visent en fait, plus généralement, ce qu’ils croient être l’idéologie sous-jacente, à savoir le développement personnel qui promeut la pensée positive et nie la complexité, voire le drame de l’existence [3]. Mais cette critique passe à côté de l’essence du coach et ne nous intéresse pas.

Plus profonde est l’observation selon laquelle le travail de coach double inutilement celui du manager. Comme celui-ci, celui-là évalue et tente d’améliorer le travail du salarié. Voire, venant du dehors, le coach est moins crédible que le manager qui, lui, connaît, l’entreprise du dedans. Un argument voisin est que seul a autorité pour parler celui qui sait ce dont il parle ; or, il n’est pas rare que le coach qui travaille pour son client ne connaisse pas le métier du client, voire reconnaisse que, justement, l’expert, c’est le client…

Souvent, le coach se défend en montrant ce qu’il apporte, par exemple, le « plus » que sont ces outils ignorés par l’entreprise qu’il audite. Mais il est aisé de rétorquer que le personnel de l’entreprise peut les connaître et les pratiquer. De même, le coach se défend en rappelant ce qu’il a montré. Mais l’entreprise a, là encore, beau jeu de répondre qu’elle le savait déjà et donc qu’il ne lui a rien appris.

Et si, justement, ces critiques révélaient le propre du coach ? Il s’agit, en effet, de retourner les objections en arguments en faveur de la spécificité de cet acte – pas si aisé à cerner qu’est le coaching.

3) Induction

a) Quelques réflexions

Pour le montrer, partons d’un certain nombre de constats fait après un coaching :

 

« On le sait déjà.

– Ah oui ! Et depuis que vous le savez, qu’avez-vous mis en place pour que cela change ?

– …… »

 

« Aïe, je ne me suis jamais posé ce genre de question ! ».

 

« On le savait. Mais on ne le voyait pas ».

 

« Je me croyais détendu. C’est lorsque le coach m’a fait faire un exercice de relaxation – il a parlé de cohérence cardiaque – que j’ai pris conscience de ce qu’est la véritable détente. Donc, combien, avant, j’étais stressé. Et combien je pouvais stresser… ».

 

« L’on me disait que j’étais froid. Mais je n’y croyais pas. Ou plutôt, je ne voyais pas comment faire autrement ».

 

« Cette difficulté, je ne la regardais jamais en face, je ne cessais de la fuir ».

 

« Merci pour votre feedback. En nous regardant interagir, votre miroir nous a permis de voir ce qui s’est joué entre nous et que, dans le feu de l’action, nous ne voyions pas ».

 

Chacune de ces paroles présente trois caractéristiques communes. Elles distinguent, implicitement ou explicitement deux connaissances ou deux regards. Ensuite, bien que différents, ces deux savoirs portent sur la même réalité ; voilà pourquoi on pourrait les confondre ou bien disqualifier l’un au profit de l’autre. Enfin, comment nommer cette différence ? Selon les couples suivants, qui se recouvrent pas totalement, et que je rassemble en un tableau qui ne se prétend pas exhaustif :

 

Le savoir spontané

Le savoir nouveau permis par le coaching

Savoir inconscient

Savoir conscient

Savoir mental

Savoir effectif, transformant

Simple savoir

Expérience

Savoir dénié

Savoir affronté

Savoir intérieur

Savoir de l’extérieur

Connaissance

Reconnaissance

 

La distinction n’est pas sans rappeler celle, élaborée par le cardinal John Henry Newman dans la Grammaire de l’assentiment entre connaissance notionnelle et connaissance réelle

b) Difficultés

On objectera que le coaching (comme, d’ailleurs, tout accompagnement spirituel ou toute relecture personnelle de sa vie) apprend des choses nouvelles et donc introduit un savoir nouveau. Voire, la difficulté peut se présenter comme une aporie. Soit le coach n’apporte rien d’inédit, et c’est un charlatan ! Soit il apporte vraiment du nouveau (par exemple, en proposant à l’entreprise, à la personne un autre objectif), et c’est un manipulateur ! Il est au minimum indiscret et au maximum intrusif.

Nous répondrons que double est la nouveauté : de contenu ou de perspective. Or, le coach n’apporte pas d’information nouvelle : il se fonde sur ce qu’il entend et apprend. En revanche, il apporte un regard neuf, distancié. Et si il a affaire à un groupe, il confronte les points des vue différents.

L’on objectera aussi que le coaching n’est pas tourné vers la cognition, mais vers l’action et donc la transformation. Nous répondrons qu’une action n’est autonome et une transformation n’est durable que si elles sont fondées sur une prise de conscience profonde. Mais, assurément, il s’agit bien d’une connaissance performative et non pas informative.

c) Élargissement

L’on pourrait aussi partir de l’analyse de tel ou tel coaching. Et, pour être plus homogène avec notre objet, la pneumatologie, et notre thèse, partir d’un audit de communauté religieuse. De fait, ces grands spécialistes de l’accompagnement spirituels que sont les Sulpiciens insistent toujours beaucoup sur la réserve de l’accompagnateur qui doit être à l’écoute de ce que l’Esprit dit à celui qu’il accompagne. Autrement dit, le directeur n’en sait pas plus sur le dirigé que le dirigé lui-même.

d) Ce mystérieux coaching

Enfin, la difficulté à cerner ce qu’est le coach/coaching, par exemple, dans sa différence d’avec le manager/management, est extrêmement révélatrice. Derechef se profile une fine différence qu’il nous revient maintenant de déterminer.

4) Détermination

a) Coaching et coach

Distinguons d’abord coaching et coach, la profession et le professionnel. Comme toute technique, en effet, il convient de distinguer l’outil (la méthode) et son usage. Que la voiture cause des morts ne provient pas de l’objet « voiture », mais de son utilisation par des automobilistes imprudents ou incompétents.

Bien évidemment, il ne s’agit pas de défendre toutes les pratiques de coachs. Mais autre chose est cette précieuse posture, autre chose son mésusage, voire sa déviance.

b) Une hypothèse de définition du coaching

Cette proposition de définition se veut la plus universelle, mais aussi la plus adéquate possible. D’un mot, je dirais que le coaching vise à rendre une action vraie à partir d’un point de vue qui lui est extérieur.

L’action est l’objet du coaching, la vérité sa finalité et la perspective extérieure son moyen.

J’entends par action une pratique professionnelle, une attitude de vie, un fonctionnement de groupe, etc. J’entends par vrai ce qui est conforme à sa finalité, c’est-à-dire à son objectif pleinement réalisé. Et j’entends par point de vue extérieur cette perspective à partir de laquelle seul il est possible de voir l’action ou la réalité de manière englobante.

c) Détermination anthropologique

C’est bien entendu le troisième point de vue qui fait l’objet de notre réflexion et s’avère être le plus difficile à cerner. Nous le développons ailleurs sous le nom de « position méta ». Le point important qui entraîne tant de résistances dans un monde marqué par l’individualisme et, plus encore, par l’idéalisme. Héritier de Descartes autant que de Corneille, nous nous croyons volontiers à la fois transparent à nous-même et maître de nous-même comme de l’univers.

La raison d’être ultime de la position méta en général et donc du coaching en particulier, me semble résider dans cette vérité : celui qui sait est toujours victime – à son insu ! – d’un angle mort. Il existe comme un principe de limitation interne de tout connaissant et de toute connaissance.

Une simple induction l’atteste : celui qui voit ne voit jamais tout et surtout ne se voit pas en train de voir ; celui qui pense ne peut à la fois penser et penser qu’il pense ; celui qui choisit ne peut en même temps choisir de choisir ; celui qui aime autrui ne peut, dans le même acte, s’aimer lui-même ; etc.

D’où provient cet angle mort ?

Plus je pense que la clé est bien celle-là : de manière très mystérieuse, celui qui est dedans est toujours victime d’un angle mort. Il existe comme un principe de limitation interne de tout connaissant et de toute connaissance ;

d) Détermination métaphysique

Nos analyses font ultimement appel à la distinction entre l’intérieur et l’extérieur. Si parfait soit un être, il est toujours intérieur à lui et ne peut se voir du dehors. En effet, celui qui vit est, par définition, l’auteur de ses actes (qu’il s’agisse d’actions transitives comme conduire, ou immanentes comme penser) ; or, être cause de son action, c’est la laisser jaillir du dedans. Inversement, celui qui regarde doit être distinct de ce qu’il regarde ; or, qui dit distinction, dit altérité et extériorité.

Loin d’être imaginative, cette distinction dehors-dedans correspond à la distinction entre esprit et nature, entre sujet et objet. En effet, cette intériorité est un reflet dans l’intime de l’esprit de ce qui est vu au dehors.

Faut-il ajouter que ce principe méta est un principe d’humilité qui conjure le risque permanent de puissance chez celui qui croit maîtriser ce qu’il connaît ?

e) Détermination théologique. Application à la pneumatologie

Deux paroles de Jésus – toutes deux extraites du discours de Jésus le Jeudi Saint – peuvent nous introduire dans la relation autant que la différence entre sa mission et celle de l’Esprit : « L’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26) ; « il vaut mieux pour vous que je m’en aille, car, si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai » (Jn 16,7).

De même que le Verbe n’est pas l’Esprit, de même le savoir immédiat n’est pas le savoir réflexif (caractéristique du coach). La position méta serait-elle donc un transcendantal ?

De prime abord, l’on a tendance à réduire la nécessité d’une prise de recul à notre finitude, voire à notre matérialité. En effet, d’une part, nous ne pouvons jamais tout voir ni tout savoir : notre œil est affecté d’une tache aveugle (le point où tous les neurones connectés aux cônes et aux batonnets confluent pour constituer le nerf optique) ; notre conscience ne peut être à la fois conscience de la chose et conscience de la conscience de la chose. D’autre part, et a fortiori, la matière est opaque à elle-même. Mais cette double limite n’est-elle pas dépassée par l’infinité divine. Donc, la distinction des deux savoirs s’efface en Dieu. Elle n’est qu’une pesanteur, une multiplicité caractéristique de la vie créée.

Toutefois, il semble bien que non. Imaginons l’expérience de pensée suivante. Soit deux personnes qui s’aiment d’amour-don, donc selon la norme personnaliste. L’un se donne totalement à l’autre qui s’en reçoit totalement, pour se donner totalement en retour, alors que le primo-donateur à son tour l’accueille totalement. Et ceci selon un cycle du don constamment relancé avec gratuité, dans une communion elle aussi plénière. Qu’y aurait-il à ajouter pour que cette unité soit plus grande ? Apparemment rien ! Et pourtant, il y a l’esprit. L’amour n’est possible que parce que les biens circulent, autrement dit, les dons communiquent et, par leur médiation, les personnes communient.

Or, la vie divine est une vie de charité parfaite, donc de don et réception totales. Nous sommes donc conduits à conclure que tout amour, même le plus parfait qui soit (et qui n’existe pas sur Terre), requiert la présence d’un tiers-regard. Et, en Dieu chez qui tout est personnel, ce tiers-regard devient une tierce-personne, la troisième Personne divine. Oui, décidément, la position méta est un transcendantal…

J’oserais ajouter que même le Père et le Fils ne peuvent avoir cette connaissance totalisante, puisque le Père n’est pas le Fils et vice versa. Seul l’Esprit serait ce dehors en tant que dehors, et devenu Personne… Voilà pourquoi le coaching est aussi indispensable et en même temps transparent que l’Esprit…

5) Confirmations

Les dysfonctionnements sont la preuve en creux de la spécificité (et de la pertinence) du coaching. Ces « pathologies » opèrent le plus souvent par défaut, mais elles peuvent aussi pécher par excès.

a) Par défaut

Le défaut de coaching se traduit par un défaut de recul, une fuite en avant, une incapacité à tirer les leçons des échecs, donc la répétition des mêmes erreurs, etc.

Du point de vue du groupe (et cela peut s’étendre aux communautés ecclésiales, religieuses, les nouvelles communautés, etc.), le défaut se traduit par un refus du coaching et donc de tout regard extérieur. L’argumentation est souvent la même : « Comment celui qui nous vient rencontrer (le visiteur apostolique, etc.) pourrait-il nous comprendre et surtout nous comprendre mieux que nous, nous qui vivons notre grâce communautaire depuis des décennies ? » Et cela peut aller jusqu’au mensonge : l’on doublera la rencontre avec le visiteur d’un autre conseil ne réunissant que les membres de la communauté, prétendument plus compétents pour juger « en interne » des situations problématiques. Autrement dit, l’on montrera au visiteur l’appartement-témoin…

b) Par excès

Si nous manquons le plus souvent de coaching, il peut arriver que, l’ayant découvert, la personne ou le groupe pèche par excès. Tel serait le cas d’un coaching permanent : la personne ou le groupe ne cesserait de s’auditer, de s’évaluer. Elle cesserait alors de vivre pour se regarder vivre. Paradoxalement, celui qui prend une photo peut en arriver à ne plus voir. En effet, le coach est celui qui permet de prendre du recul et donc dissocie ce qui est vécu et réflexion sur la vie, prendre une photo, c’est être en recul, déjà se projeter dans l’avenir, se voir en train de revivre ses vacances ou tel événement heureux avec une personne aimée,

 

Voire, une forme extrême de cet excès résiderait dans la volonté de faire fusionner les deux actes : l’acte premier et l’acte réflexif. Mais une telle identification conduirait non plus à la paralysie comme avant, mais à la folie. En effet, nous l’avons dit, ultimement, la distinction des deux perspectives relève du principe de non-contradiction. Or, celui-ci est le principe logique premier régissant l’esprit humain. Donc, s’en affranchir dans une quête de vie qui soit identiquement coachée ferait perdre l’esprit, ce que, étymologiquement, signifie le terme démence

6) Applications

Une conséquence de notre propos est que, loin d’être accidentel, le coaching est nécessaire, au nom de la vérité, de la bonté et de l’efficacité de l’action. Autrement dit, toute pratique, individuelle ou collective, professionnelle ou familiale, humaine ou spirituelle, devrait, habituellement ou occasionnellement, être accompagnée, c’est-à-dire faire l’objet d’une relecture.

Une autre conséquence est que la principale vertu du coach devrait être l’humilité : il ne sait pas plus au fond que l’accompagné ; il ne se substituera jamais à lui ; il court toujours le risque d’être ignoré, incompris ou méprisé ; le coach est tenté, d’un côté, par l’activisme (l’intrusion), du côté opposé, par le quiétisme.

7) Conclusion

Vous comprenez désormais pourquoi j’ai poussé l’outrecuidance à parler de ce sujet sur lequel je n’ai nulle compétence : au nom de la légitimité d’un point de vue qui ne peut qu’être extérieur ! Pour le dire, toujours en souriant, si le propre du coach est d’adopter la position méta, cet article adopte une posture méta à la seconde puissance…

Après m’avoir entendu défendre son métier, une coach me disait un jour avec humour : « Pour beaucoup de personnes, y compris ou peut-être surtout en entreprise, notre métier, c’est du vent ! Ils ne savent pas combien ils ont raison… ».

Il y a des professions qui ont le vent en poupe. Mais parfois, le vent tourne. Le véritable coach devrait être un homme inspiré et inspirant. En tout cas, il tient analogiquement dans la relation entre les hommes, la place, dans la Sainte Trinité, de l’Esprit.

Pascal Ide

[1] Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, coll. « Paradoxe », Paris, Éd. de Minuit, 2006.

[2] L’un des livres les plus stimulants est celui de Françoise Kourilsky-Belliard, Du désir au plaisir de changer. Comprendre et provoquer le changement, préface de Paul Watzlawick, Paris, InterÉd., 1995.

[3] Tel est le cas du récent ouvrage de Julia de Funès qui a défrayé la chronique dans le monde des coachs (Développement (im)personnel. Le succès d’une imposture, Paris, Éd. de l’Observatoire, 2019). La petite fille de l’humoriste fait particulièrement porter sa critique sur le point suivant : « Les coachs, nouveaux vigiles du bien-être, promettent eux aussi sérénité, réussite et joie » (4e de couverture).

7.12.2020
 

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