L’architecture comme ambiance

Nous avons longuement développé ailleurs la notion précieuse d’ambiance (atmosphère, climat, etc.), l’interprétant comme un des topoï (« lieux ») du pneuma immanent [1]. Nous souhaiterions brièvement élargir l’induction à l’architecture. Celle-ci est le plus souvent abordée d’un point de vue technique, à la fois technique (donc opératif ou conatif) et cognitif. Pourtant, l’expérience d’un espace architectural est aussi émotionnelle et engage tout un vécu empathique qui rend poreuses les frontières entre le sujet et le monument, fait vibrer ce milieu médian.

 

  1. C’est déjà ce que montre un ouvrage classique d’histoire de l’architecture, Renaissance et baroque. Alors que l’on distingue ces styles à partir de caractéristiques techniques et esthétiques, l’auteur montre qu’ils se différencient aussi à partir des états d’âme qu’ils suscitent [2]. De fait, dans un précédent ouvrage qui était le premier du genre, il avait déjà exploré le retentissement psychologique et notamment émotionnel d’un monument. Allons plus loin, et Wölfflin lui-même le note sans aller plus loin dans l’analyse que la reconnaissance d’un sentiment kinesthésique, ne dit-on pas d’un grand espace comme ce qui me fait respirer et que certains bâtiments me coupent le souffle[3] ? Le pneuma s’invite lui-même de manière aussi impromptue que réjouissante.

 

  1. Tout près de nous, un architecte finlandais, Juhani Pallasmaa, résume son intuition dans cette affirmation. « L’architecture est l’art de la réconciliation entre nous et le monde, et cette médiation passe par les sens [4]». Comme la mésologie chère à Augustin Berque, il cherche à unir sujet et objet. Mais contrairement à elle, il part non de la nature (du paysage), mais de l’artefact, et il passe non par l’œil, mais par le toucher, passant d’une perception oculocentrique à une perception synesthésique.

 

  1. Nous entrons en contact avec un bâtiment non seulement avec l’intelligence et les sens, mais avec nos émotions et même avec empathie. Un historien américain des idées ose ainsi appliquer à cette expérience les neurones miroirs et parler d’une empathie des espaces:

 

« Bien que les circuits émotionnels et les neurones miroirs ne puissent jamais expliquer toutes les dimensions de l’expérience architecturale, ils nous fournissent des indications importantes sur la manière dont nous entrons en contact et réagissons à certains matériaux, espaces, formes, échelles, conditions d’éclairage et intentions créatives poursuivies par le concepteur [5] ».

 

  1. Désormais, il n’y a plus qu’un pas pour aller de cette intrication sensorielle et affective qui re-sensualise l’architecture à une saisie de celle-ci en termes d’atmosphère. Deux exemples parmi d’autres. L’architecte et chercheuse italienne Elisabetta Canepa identifie purement et simplement architecture et atmosphère ; pour cela, elle joint aux médiations sensorielles (acoustiques comme l’eau des fontaines, l’écho de la forêt, visuelles, comme les myriades de nuances chromatiques, olfactives, etc.), la richesse climatique (l’ambiance sera oppressante à cause de la sécheresse de l’été, électrique à l’approche d’un orage, rafraîchissante pendant la verdeur du printemps), voire thermodynamique [6]. L’architecte suisse original Peter Zumthor pousse plus loin la réflexion en s’interrogeant sur la nature de cet « entre » (in-between) qui joint personnes et objets, en l’occurrence les ensembles architecturaux, convoquant la réalité du numen, la vibration, l’aura, le genius loci (le « génie du lieu ») [7].

 

  1. Outre les neurones miroirs, la neurophénoménologie ne recèle-t-elle pas quelques ressources pour mieux appréhender le rôle de l’espace comme médiation entre notre corps et les choses, et donc l’ambiance ? Par exemple avec le concept d’affordance (« invitation à l’utilisation », voire « potentialité ») développé par le psychologue américain James Gibson [8], ou celui d’enaction (selon laquelle la signification n’émerge pas du monde déjà là ou de ma représentation interne elle aussi préexistante, mais de l’interaction entre le sujet et le monde par l’expérience ou l’action – d’où le néologisme énaction) élaboré notamment par le neurobiologiste chilien Francisco Varela [9].

De même, la Gestaltpsychology a enrichi la distinction lockienne des qualités premières et secondes d’un troisième genre, les « qualités tertiaires ». Or, les premières (c’est le cas de le dire !) sont subjectives et les secondes, objectives. Ainsi les qualités tertiaires  mettent en jeu une interaction entre le senti et le sentant qui relève de ce qu’Aristote appelait le « sensible par accident » : l’énergie du rouge, la vigueur d’une statue.

Pascal Ide

[1] Cf. site pascalide.fr : « L’ambiance, un écho de l’esprit ?   Les promesses d’une pneumatologie métaphysique ».

[2] Cf. Heinrich Wölfflin, Renaissance und Baroque. Eine Untersuchung über Wesen und Entstehung des Barockstils in Italien, München, T. Ackermann, 1888.

[3] Cf. Id., Prolegomena zu einer Psychologie der Architektur, München, Wolf&Sohn, 1886.

[4] Juhani Pallasmaa, The Eyes of the Skin. Architecture and the Senses, New York, John Wiley & Sons, 2005, p. 89.

[5] Harry Francis Mallgrave, Architecture and Embodiment. The Implications of the New Sciences and Humanities for Design, Abington – New York, Routledge, 2013 : L’empatia degli spazi. Architettura e neuroscienze, trad. Alessandro Gattara, coll. « Saggi », Milano, Raffaello Cortina, 2015, p. 18. Cf. chap. 3 sur l’émotion.

[6] Cf. Elisabetta Canepa, Architecture is Atmosphere. Notes on Empathy, Emotions, Body, Brain and Space, Milano – Udine, Mimesis International, 2022.

[7] Cf. Peter Zumthor, Atmospheres. Architectural Environments. Surrounding Objects, Basel, Birhauser Verlag, 2006. Accessible en ligne sur le site consulté le 20 juin 2026 : https://arhitectura2tm2016.wordpress.com/wp-content/uploads/2019/09/peter_zumthor__atmospheres.pdf

[8] Cf. James J. Gibson, « The Theory of Affordances », Robert Shaw & John Bransford (éds.), Perceiving, Acting, and Knowing. Toward an Ecological Psychology, New York, John Wiley & Sons, 1977, p. 67-82. Accessible en ligne sur le site consulté le 20 juin 2026 : https://monoskop.org/images/2/2c/Gibson_James_J_1977_The_Theory_of_Affordances.pdf

[9] Cf. Francisco Varela, Evan Thompson & Eleanor Rosch, L’inscription corporelle de l’esprit. Sciences cognitives et expérience humaine, trad. Véronique Havelange, coll. « La couleur des idées », Paris, Seuil, 1993.

24.6.2026
 

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