L’antiphonaire de la nuit. Chrétien au risque du don

J’oserai émettre l’hypothèse qu’une grande partie de l’œuvre philosophique de Jean-Louis Chrétien est habitée par le dynamisme du don. Sans prétendre épuiser une pensée qui se dérobe à la systématicité, ne serait-ce que par sa volonté de puiser à la triple source de la mystique, de la philosophie et de la littérature, il ne me semble pas la trahir que de voir dans le don l’un de ses dynamismes les plus profonds quoiqu’aussi les plus secrets, secret qui ne déplairait pas à l’auteur [1].

1) Exposé

Afin de limiter notre propos, nous nous proposons de l’illustrer à partir de ce que Chrétien dit de la nuit qui est plus qu’une métaphore dans un de ses plus admirables ouvrages, aussi dense que programmatique : L’antiphonaire de la nuit [2]. Il est rythmé par les trois moments de la dynamique du don : réception (don 1), appropriation (don 2) et donation (don 3).

a) Le don reçu

Chrétien insiste longuement pour montrer que tout acte, toute œuvre humaine et même toute réalité s’enracine dans une origine qui le précède. Nous ne sommes jamais à la source. Or, cette origine se présente comme un don, une source. Par exemple : « La nuit donne de l’espace, donne l’espace, et le traduit en le donnant [3] ».

C’est ce qu’exprime admirablement la nuit. Elle nous dépossède de toute initiative. On pourrait dire, en caricaturant à peine que l’œuvre humaine se déploie dans le jour, mais elle ne trouve sa source, son dynamisme que dans la nuit.

De plus, cette origine se caractérise par son secret [4]. Certes, parce que nous sommes toujours en retard. Mais aussi parce que, par nature, cette origine sans origine est inscrutable. Ce qui est vrai de l’action humaine l’est plus encore de l’être [5]. Bien évidemment, la nuit dit éminemment cette non-maîtrise et cette inscience de l’origine.

Mais en quoi consiste la relation à l’origine ? Chrétien écarte résolument toute tentation de fusion panthéistique. L’origine n’est pas plus mère que père. « Dieu seul a puissance d’origine [6] ». Or, Dieu est absolument distinct de toute créature. Cela, notamment parce que la nuit n’est pas l’origine absolue. Elle n’est pas divine, elle est créée. C’est ce que montre la lecture attentive de la Genèse. Au point de départ se trouve la ténèbre ; or, celle-ci est divisée en jour et en nuit ; donc, la ténèbre n’est pas la nuit. Comme le dit saint Augustin, « la nuit, ce sont les ténèbres ordonnées [7] ». Plus encore, la ténèbre n’est pas non plus l’origine : au commencement absolu est Dieu Créateur ; puis, vient la première créature qui est la ténèbre, puissance des contraires ; enfin, vient la seconde créature, de par la distinction interne aux ténèbres que Dieu sépare en nuit et jour. Il y a donc un double commencement créé : les ténèbres et la nuit.

b) Le don approprié

Chrétien parle peu de la germination de l’œuvre humaine. Toute son œuvre est polarisée par le double mouvement de l’origine immémoriale et de l’attente inespérée. D’où sa préférence pour les dynamismes binaires, comme la distinction de la nuit du dehors et la nuit du dedans.

Bordé par deux nuits, ainsi que nous allons le voir, le don approprié, le temps de l’appropriation et de l’intériorité serait plutôt symbolisé par la lumière diurne, le registre solaire.

c) Le don offert

Double est la nuit pour Chrétien, car double est le don. En effet, la première nuit est la nuit originaire d’où tout sourd, jaillit. La seconde nuit est la nuit terminale où tout va, voire retourne. Voilà pourquoi Chrétien a écrit un antiphonaire (de la nuit) : il est essentiel qu’à la parole originaire corresponde un répons.

Le néoplatonisme, comme la Bible, lui ont appris que le don offert ne tourne pas d’abord vers l’autre, vers un autre en déclivité, mais vers l’origine, que la juste réponse à l’exitus est le reditus.

La nuit, en quelque sorte, est en puissance de son achèvement, mais aussi de sa source.

d) La relation entre les moments du dons

Notre auteur corrèle étroitement les dons, entre le rappel tourné vers l’origine et l’appel tourné vers le futur : « Ce que la nuit donne à voir [don 1] et ce que la nuit donne à dire [don 3] […] ne sont d’aucune façon séparables [8]  ».

Autre exemple : « Les poèmes de la nuit [voilà pour le don originaire : le don 1] sont portés, comme par un mouvement irrésistible de la parole devancée et excédée, à devenir des poèmes à la nuit [voilà pour le don offert : le don 3] [9] ».

Combien, face à l’absolue transcendance de l’Absolu, optent pour le silence. Or, loin de conduire au seul silence, la nuit est un appel et qui dit appel dit réponse. Elle invite donc à la parole et une parole qui se sait seconde, précédée par une origine. Mais pas n’importe quelle parole. En effet, cette parole porte la trace de son origine. Or, nous avons vu que l’origine reste à jamais en retrait. La parole de louange qui célèbre le don de l’origine porte encore la trace de cette indicibilité. Voilà pourquoi elle ne peut que chanter – dans la conscience aiguë d’être toujours en défaut.

e) La blessure

L’un des plus riches apports de Chrétien est d’avoir conjugué cette philosophie du don à une réflexion sur la blessure. En effet, parole ne peut coïncider avec ce qu’elle dit ; or, qui dit blessure dit manque ; donc, la parole est blessée. Et elle doit l’être pour continuer à porter en elle la trace de sa réceptivité originaire [10].

2) Évaluation critique

Si admirables soient les développements de Chrétien, je ne peux m’empêcher d’émettre quelques réserves.

 

  1. Le philosophe n’insiste-t-il pas trop sur le manque, ne reste-t-il pas trop marqué par le thème heideggérien du retrait ? [11] Certes, il sait que l’origine donne par surabondance et la surabondance naît d’une effusion positive, gratuite, aimante, lumineuse. Mais il est plus fasciné par l’échappée belle, l’indicibilité du don. L’enjeu lui apparaît aussi plus essentiel.

Cette critique pourrait se déployer sur trois plans.

Au plan métaphysique, la nuit qu’il nous décrit n’est-elle pas un substitut presque exact de la puissance ? Elle semble lui dérober tous ses attributs : privation, mère nourricière, fondement ou sujet, ouverture aux possibles, lieu du désir, de l’appétit. « la nuit – écrit Chrétien, commentant un poème de Wallace Stevens – est reconnue comme la puissance du commencement [12] ». Or, plus originaire que la puissance, l’acte dont les attributs sont opposés.

Au plan théologique, Chrétien n’insiste-t-il pas plus sur le temps de la négativité, de l’apophatisme et ne retarde-t-il pas indéfiniment le temps de l’éminence ? [13]

Enfin, au plan herméneutique, ici le registre de la nuit, il est frappant de voir combien Chrétien n’exploite nullement les ressources métaphoriques du soleil, de la lumière. Certes, il y a une manière de faire l’apologie de la lumière qui conduit à la confusion de la vérité et de l’évidence et révèle une volonté de coïncider avec l’origine. Mais cette métaphore permet de pleinement sauver cette différence fondatrice : déjà la lumière est paradoxalement cet invisible qui rend tout visible, elle est quo et non pas quod ; ensuite, le soleil qui fait tout voir ne peut être vu en face. Mais Chrétien a définitivement disqualifié la lumière : il parle un moment de « toute illusion, diurne [14] ».

On sait combien Thomas d’Aquin a fait de la lumière la métaphore de l’être. Et, à bénéfice d’inventaire, je crois que le peuple de la Bible, qui, après son séjour en Égypte, n’ignore rien de la tentation idolâtrique d’adorer le soleil, fait plus appel au « soleil levant qui vient nous visiter » qu’à la ténèbre pour dire Dieu. Car la tentation de la nuée d’inconnaissance n’est pas mince. Historiquement, la spécificité de la Révélation chrétienne est plutôt celle d’un rapprochement de Dieu que d’un éloignement : le paganisme avait plutôt désespéré d’une parole de Dieu sur lui et était donc comme fasciné par « le Dieu inconnu » et infiniment distant et inconnaissable ; la Bonne Nouvelle est que Dieu a un nom, se donne à connaître et ne nous appelle plus serviteurs mais amis.

Le registre grec ou plutôt néoplatonicien de la nuit ne doit-il pas être corrigé ou complété par celui, plus juif, de la lumière solaire ? Bref, la nuit dit plus la puissance originaire de l’inconnaissable ; la lumière dit plus la surabondance de l’amour qui gratuitement s’épanche.

 

  1. Cette dévaluation du temps de la positivité, n’expliquerait-elle pas l’hypotrophie de l’appropriation ? Oscillant entre le don reçu de l’immémorial et le don offert ouvert à l’inattendu, l’homme semble plus un canal qu’une vasque. La nuit, affirme notre auteur, dépossède la parole « de toute illusion, diurne, d’autonomie, de plénitude, de suffisance [15] ». Il est révélateur que dans la liste des illusions perdues, d’ailleurs liées au régime solaire, on trouve autant la plénitude, la suffisance que l’autonomie : alors que celle-ci, bien comprise, contre-distinguée de l’indépendance, n’est pas une volonté d’autosuffisance. Chrétien a un tel souci de tout enraciner dans la nuit qu’il peine à sauvegarder même l’autonomie qu’il suspecte de suffisance.

 

  1. Si l’homme (l’homme de l’anthropologie et non l’homme de l’éthique) est au centre de la méditation de Jean-Louis Chrétien, la nature, elle, est presque absente. Peut-être cette carence de toute prise en compte de l’univers [16], typique d’une certaine phénoménologie actuelle, explique-t-elle aussi cette survalorisation de la nuit, cette tendance à l’apophatisme : la nature n’est-elle pas le lieu d’un permanente émerveillement face à la générosité profuse et au don munificent de l’être ?

Pascal Ide

[1] Cette brève étude a été rédigée voici une trentaine d’années (j’y parlais encore de « don recueilli » au lieu de « don approprié ». J’ai corrigé cette imprécision).

[2] Jean-Louis Chrétien, L’antiphonaire de la nuit, coll. « Méandres », Pairs, L’Herne, 1989.

[3] Ibid., p. 58. C’est moi qui souligne.

[4] Cf. Jean-Louis Chrétien, Lueurs du secret, coll. « Bibliothèque des mythes et des religions », Paris, L’Herne, 1985.

[5] Cf. son bel article sur le secret de l’être.

[6] L’antiphonaire de la nuit, p. 12.

[7] Saint Augustin, De Genesi ad litteram, I, 17, 34.

[8] L’antiphonaire de la nuit, p. 63.

[9] Ibid., p. 63.

[10] C’est peut-être dans L’effroi du beau (coll. « La nuit surveillée », Paris, Le Cerf, 1987) que Jean-Louis Chrétien explicite le mieux cette intuition.

[11] Dans le même ordre d’idées, si l’on ne peut que se réjouir du statut philosophique accordé à la blessure, son élaboration (trop dramatique ne tient-il pas à une approche encore trop intuitive de la notion. L’on sait que son dernier ouvrage reviendra sur ce thème (Jean-Louis Chrétien, La fragilité, coll. « Paradoxe », Paris, Minuit, 2018) ; mais, justement, l’approche sera ici plus lexicale et historique que conceptuelle.

[12] L’antiphonaire de la nuit, p. 21.

[13] Je ne parle pas de celui de la causalité à laquelle, en phénoménologue, il est allergique : Chrétien préfère parler de condition (Ibid., p. 18, 48)

[14] Ibid., p. 110.

[15] Ibid., p. 110.

[16] Particulièrement frappante dans son ouvrage sur La fatigue : à aucun moment, Chrétien ne prend en compte tout ce que les sciences du xixe siècle nous ont appris sur cette grande lassitude de l’univers qu’est l’entropie.

18.8.2026
 

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