« Dans la personne des Douze, c’est le nouveau peuple de Dieu qui […] se dessine comme un peuple de frères, comme une nouvelle grande fraternité [1] ».
1) Historique
- a) La fraternité chez les païens
Dans le monde latin comme dans le monde grec, il est coutumier d’appeler un ami frère [2]. Voire la fraternité est le type même de la véritable amitié : « Que peut être une amitié aussi heureuse que celle qui imite la fraternité [3] ? »
Le concept préchrétien de fraternité trouve son point culminant et dans la philosophie stoïcienne et dans les religions à mystère.
1’) Chez les stoïciens
On sait combien la philosophie stoïcienne va étendre l’idée de fraternité à l’humanité entière, dépassant l’idée de la mère-commune de Platon [4]. Puisque tous les hommes participent au même Logos, ils sont un, forment un même corps [5]. L’enracinement de cette fraternité est donc théologique : tous les hommes tirent leur origine de Dieu. Voilà pourquoi Épictète peut dire à un maître qui violente ses esclaves : « Esclave, ne veux-tu pas supporter ton frère, qui a Zeus pour père, qui, comme un fils, est né des mêmes germes que toi et qui est de la même descendance céleste [6] ».
Pour autant, il ne faudrait pas méconnaître la différence de cette conception avec le christianisme, au-delà de l’enracinement théologique et des similitudes d’expression : la fraternité stoïcienne est, en son fond, naturaliste ; la fraternité chrétienne est, elle, personnaliste. Sans compter que la seconde se fonde sur un exemple vécu et sur le Don de l’Esprit qui donne la force du pardon. Nous verrons mieux plus bas l’originalité chrétienne.
2’) Les cultes à mystère
La conception de la fraternité propre aux cultes à mystère est originale. Dans le stoïcisme, la fraternité naît d’une ouverture à l’universel qui renverse les barrières et biffe les particularismes. Les religions mystériques mettent l’accent sur la particularité et surtout sur le devenir : la fraternité est comme sous-jacente dans le stoïcisme ; elle est ici devant, à acquérir. Et cela par le passage par une initiation qui permet de devenir parents du dieu et donc frères et sœurs avec les autres membres. On trouve cette idée de fraternité dans la communauté de Mythra (cf. le Mythreum de la basilique saint Clément à Rome), mais aussi dans les cultes syriens de Baal ou les communautés juives syncrétistes de Crimée [7]. A noter que, dans les communautés mystériques, le prêtre porte le nom de patèr.
Et on trouve une convergence entre l’universalisme stoïcien et la piété intime des cultes à mystères dans le plus saisissant témoignage de fraternité dans l’Antiquité hors christianisme, à savoir la prière célèbre du Corpus hermeticum : « Saint es-tu, Dieu, père de tout […]. Remplis-moi de force. Alors, j’illuminerai de cette grâce ceux de ma race qui vivent dans l’ignorance, mes frères, tes enfants [8] ».
En tout cas, un point commun de ces courants est la connexion constante entre fraternité et origine divine.
- b) La fraternité chez les Juifs
A la fois, la fraternité est restreinte avant tout à la communauté du peuple de Dieu, et tend à s’élargir. En effet, le fondement de l’unité n’est pas la mère mythologique qui constitue la terre de la patrie, mais une volonté d’élection de Dieu : c’est le choix libre de Dieu qui fait de l’homme un homme et donc de l’autre homme un frère. Il y a donc un lien intime entre la conception personnelle de Dieu et la dignité personnelle du frère.
Mais la conscience explicite de la fraternité universelle et la volonté de sa réalisation est un bien propre du christianisme.
- c) La fraternité actuelle
Aujourd’hui, on parle beaucoup de cet idéal de fraternité universelle, notamment depuis les Lumières. Mais on en parle comme d’une idée déjà acquise, presque toute faite. Toute autre est la conception chrétienne, ainsi qu’on le verra.
2) Les fondements théologiques de la fraternité
Double est la fraternité, humaine et chrétienne
- a) La fraternité entre les hommes
Triple est son fondement ontologique : la création, c’est-à-dire l’origine divine commune ; la ressemblance avec Dieu dont l’homme fut honoré (Gn 1,26, mais aussi Ps 8,6) ; la communauté eschatologique, c’est-à-dire de destin, de finalité qui est le salut (1 Tim 2,4).
Le christianisme insiste particulièrement sur la fraternité avec le pauvre, le plus délaissé : repousser un homme doit faire craindre de repousser Dieu ou l’un de ses messagers (He 13,2 ; Lc 2,7).
Enfin, cette fraternité universelle est une donnée dynamique. Elle est contraire aux proclamations fréquentes depuis l’Aufklärung et typiques encore de notre mentalité actuelle : « Nous sommes tous frères ». Ces formules toutes faites sont aussi bien frappées que peu engagées : leur idéalisme sans obligation n’est pas sans rappeler le naturalisme des stoïciens. Pour le chrétien, la fraternité n’est pas toute faite mais à faire. Il ne s’agit pas de nier que cette fraternité soit préinscrite ontologiquement. Mais à titre de désir. Sa concrétisation est une tâche éthique : elle est à mettre en œuvre de manière concrète. Le christianisme sait qu’il faut passer de la possibilité à l’effectivité.
Plus encore, l’expérience de l’exclusion du plus pauvre et des deux frères dont on parlera montre que nous partons d’un état où la fraternité est niée. L’autre, notamment l’étranger et l’inférieur, ne sont pas considérés comme des frères. Le travail consiste à se souvenir et actualiser la fraternité du frère oublié, à dévoiler sa fraternité cachée. Or, l’ouverture des yeux et la volonté de créer cette fraternité demandent la grâce de Dieu. En retour, la mission des chrétiens à l’égard des païens est de leur ouvrir les yeux et le cœur par leur attitude fraternelle. D’un autre point de vue, on pourrait dire que la fraternité n’est pas un donné interhumain déjà là mais un appel divin à concrétiser, à gagner sur nos égoïsmes et nos craintes.
- b) La fraternité entre chrétiens
Quadruple est le fondement de cette fraternité selon le théologien Ratzinger :
* la même naissance baptismale (2 Co 5,17) qui opère une « alchimie de l’être [9] ». Een effet, comme toute naissance, le baptême introduit dans une famille qui constitue désormais son foyer spirituel ; or, pas de famille sans lien fraternel.
* l’écoute de la même parole : les chrétiens sont unis par la même connaissance de foi que donne la parole.
* l’unité de l’espérance, l’appel à la même destinée qui est le salut.
* enfin, « l’expression durable de cette fraternité des chrétiens est, dans la vie de l’Église, l’eucharistie, qu’on a pu désigner à bon droit le sacrement de la fraternité […]. L’eucharistie n’est pas uniquement rencontre de l’âme avec le Christ, mais banquet de fraternité [10] ».
3) Conséquences éthiques
- a) La fraternité pour les autres chrétiens
Henri de Lubac l’a montré à une époque où cela n’avait rien d’évident, par crainte d’une assimilation avec le marxisme et une imprégnation par l’individualisme libéral : la composante sociale est au cœur de l’Évangile. Concrètement, il s’agir de retrouver le sens de l’hospitalité.
- b) Le plus haut témoignage de la fraternité pour tous les autres hommes
Elle est, selon Ratzinger, dans la substitution. C’est l’exemple du Christ : ce qu’il y a de plus intime dans la mission de Jésus-Christ, c’est ce service de remplacement (Mc 10,35-45) ». Par conséquent, le chrétien, de même, et appelé à participer à cette charge. Dès lors, l’élection n’est plus vécue comme une quelconque supériorité, comme un avantage tournant au détriment des autres, mais comme une tâche, une exigence de diaconie qui est la diaconie même de la Croix. Donc
« c’est par la voie du martyre (sous des formes variées) qu’arrive à son accomplissement le thème biblique des deux frères et, avec lui, le mystère le plus intime de la fraternité chrétienne : l’échange de destin avec le frère qui erre et, par là, sa réintégration cachée dans la plénitude de la fraternité. En fait, il n’y a que le support patient de l’injustice de ce monde (Mt 5,38-48) qui peut faire éclater le cercle fatal des injustices et, au milieu du triomphe de la haine et de l’égoïsme, dresser la force la plus grande de l’amour, qui vient de la foi, laquelle triomphe du monde [11] ».
Pascal Ide
[1] Joseph Ratzinger, art. « Fraternité », Dictionnaire de spiritualité, Paris, Beauchesne, tome v, 1964, col. 1141-1167, ici col. 1145. Les références sont extraites de cet important article.
[2] Julius Paulus, Digeste, i, 28, tit. 5, fragm. 59,1 ; Xénophon, Anabase vii, 2, 25 et 38.
[3] Quintillien, Declamatio 321, 5.
[4] Platon, République, iii, 415 a et Ménéxène, 239 a.
[5] Sénèque, Lettres à Lucilius, 95,52 ; De beneficiis, iii, 28, 2. Marc Aurèle, Pensées, ii, 1 ; vii, 13.
[6] Ibid., i, 13, 3.
[7] Cf. K. H. Schelkle, art. « Bruder », Theodor Klauser éd., Reallexikon für Antike und Christentum, Stuttgart, A. Hiersemann, 15 vol., tome 2, 1954, col. 631-636.
[8] i, 31-32.
[9] Henri de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, coll. « Unam Sanctam » n° 3, Paris, Le Cerf, 1938, p. 291.
[10] Joseph Ratzinger, art. « Fraternité », col. 1160.
[11] Ibid., col. 1166. Compléter cette première approche avec l’autre article présente sur le site pascalide.fr : « Le don de la fraternité ». Il se fonde sur l’ouvrage plus complet du même auteur : Frères dans le Christ. L’esprit de la fraternité chrétienne, 1962, trad. Henri Rochais et Jean Évrard, Paris, Le Cerf, 1962, réédité, 2005.