La résilience, une objection à l’enracinement ?

Alors que la psychologie dont l’objet est le conditionnement s’est surtout nourrie de pathologie, aujourd’hui, la psychologie positive s’intéresse en propre au bonheur, certes sous l’angle psychologique de l’affect et des expériences évaluées positivement, mais une certaine finalité commence à se dessiner [1].

1) La définition

La résilience [2] est un concept analogique transféré de la physique des matériaux où il désigne la propriété d’une matière à résister aux chocs, à la psychologie des personnes où il signifie la résistance du psychisme aux traumatismes. Tant l’esprit s’inscrit pour une part en continuité de la nature. En voici une définition qui tourne à la description exhaustive : « La résilience est la capacité d’une personne ou d’un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l’avenir, en présence d’événements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes parfois sévères [3] ». Le terme comporte donc une double face : négative de résistance à la destruction et positive de construction d’une qualité de vie.

À noter aussi que le concept de résilience s’inscrit dans une histoire : en ce sens, il ne s’agit pas d’une espèce de don inoxydable à demeure qu’aucun événement ne pourra jamais entamer. Il est toujours possible que le traumatisme soit tel que les ressources de l’esprit se trouvent débordées et que, psychiquement (non pas ontologiquement, bien sûr), il se brise.

Ce phénomène qui réjouit peut aussi s’inquiéter : car à trop donner (d’autonomie) aux enfants, ne retire-t-on pas aux parents leur autorité, ne diminue-t-on pas leur propre don ?

2) Le fait

Les exemples sont multiples dans la vie (le BICE propose Anne Frank comme modèle de résilience) et peut-être plus encore dans la littérature (de Cosette et Gavroche jusqu’au tout récent et très successfull Harry Potter, en passant par Poil de Carotte et David Copperfield).

Ce que ces grands observateurs de la nature humaine que sont les romanciers, avaient constaté, la science psychologique va le valider scientifiquement. On se souvient de l’étude princeps, quoique le nom n’y figure pas, celle de la psychologue américaine Emmie Werner [4]. Cette étude transversale a suivi pendant 30 ans, 698 enfants (dans l’archipel de Hawaii) depuis leur naissance en 1955 jusqu’à l’âge adulte. Une série d’indicateurs ont considéré que 201 enfants de 2 ans étaient hautement susceptibles de développer des troubles du comportement ; or, 72, sans intervention thérapeutique, ont évolué favorablement, c’est-à-dire sont devenus des adultes compétents et bien intégrés ; il y eut donc un tiers d’enfants résilients. De plus, parmi les 129 enfants restants, deux tiers d’entre eux sont devenus résilients à l’âge adulte. Au total, il y eut donc près de 80 % d’évolution positive, résultat défiant tout pronostic psychologique. La faculté de « rebondir », comme on aime dire aujourd’hui, à partir d’une enfance difficile, non seulement existe, mais est fréquente.

3) D’où l’objection

On pourrait en tirer une objection contre le don 1 : un enfant peut grandir sans ses parents ; plus encore, contre eux.

En fait, c’est une lecture partielle et naïve des faits que de penser que l’enfant résilient se construit seul. En effet, les études sur la résilience mettent en évidence les compétences, les capacités d’adaptation très précoces de l’enfant, voire du bébé. Mais, si proches soyons-nous de la naissance, toujours ces compétences ont trouvé le moyen de se développer grâce à une reconnaissance, grâce à un minimum de présence, de stimulation (sans parole, l’enfant meurt). D’ailleurs, Boris Cyrulnik, qui a décrit les liens d’appartenance, appellent ces personnes « tuteurs de résilience [5] ». Plus encore le psychologue spécialiste de l’attachement, John Bowlby, a insisté sur le rôle de celui-ci dans la mise en place de la résilience [6].

4) Solution : une interprétation de la résilience à la lumière du don

La résilience témoigne non seulement de l’absence de fatalité mais de la grandeur du don 2. Il demeure que celui-ci doit toujours s’enraciner dans un don 1 humain, et le plus souvent parental, si mince soit-il. Même en cas d’inceste, il n’est pas possible de dire que l’enfant n’a rien reçu du père qui la violait ou de la mère qui fusionnait avec lui.

De plus, la résilience invite à entrer dans une véritable attitude de communion, donc d’exchange of gifts.

L’intérêt est immense notamment dans une société qui tend à répondre à tout traumatisme, à toute demande d’aide, à toute souffrance par une attitude ou des mesures « assistancielles » où la liberté du sujet en souffrance s’efface au profit d’une totale passivité. Mais c’est tout le modèle occidental, depuis plusieurs siècles, qui tend à faire du sujet recevant une matière passive : en médecine, dans l’éducation, etc.

Tout au contraire, la juste attitude est celle du père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD-Quart-Monde : faire des personnes en grande difficulté les acteurs de leur salut. C’est elle que résume cette parole d’un travailleur social :

 

« Quand je remplis un signalement pour un enfant maltraité dans sa famille, je m’astreins à passer autant de temps, à remplir autant de papiers pour décrire ce qui ne va pas dans cette famille et qui justifie le signalement, et pour lister ce qui va bien, ce sur quoi on va pouvoir s’appuyer pour améliorer la situation [7] ».

Pascal Ide

[1] Cf. Martin E. P. Seligman & Mihaly Csikszentmihalyi, « Positive Psychology. An Introduction », American Psychologist, 55 (2000) n° 1, p. 5-14.

[2] Cf. Marceline Gabel, Frédéric Jésu et Michel Manciaux, Bientraitances, Paris, Fleurus, 2000 ; Michel Manciaux, « La résilience, mythe ou réalité ? », Id. (éd.), La résilience : concepts, applications, Genève, Médecine et Hygiène, 2001 ; Id., « La résilience. Un regard qui fait vivre », Etudes, octobre 2001, n° 3954, p. 321-330 ; Boris Cyrulnik, Ces enfants qui tiennent le coup, coll. « Hommes et perspectives », Paris, DDB, 1998. Id., Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1999 ; Stefan Vanistendael et Jacques Lecomte, Le bonheur est toujours possible, Paris, Bayard, 2000.

[3] Paris, Fondation pour l’enfance, 2000, cité par Michel Manciaux, « La résilience. Un regard qui fait vivre », Études, 3954 (octobre 2001), p. 321-330, ici p. 322.

[4] Cf. Emmy E. Werner & Ruth S. Smith, Overcoming the odds : high risk children from brith to adulthood, New York, Cornell University Press, 1992.

[5] Cf. Ces enfants qui tiennent le coup.

[6] Cf. John Bowlby, « Continuité et discontinuité : vulnérabilité et résilience », Devenir, 1992/4, p. 7-31.

[7] Citée par Michel Manciaux, « La résilience. Un regard qui fait vivre », p. 327.

24.2.2026
 

Les commentaires sont fermés.