La place de la honte dans La fable des abeilles de Bernard Mandeville

1) Introduction

Hollandais, fils de médecin spécialiste des maladies nerveuses, Bernard Mandeville (1670-1733) fut aussi un médecin réputé, spécialiste de ce que l’on appellerait aujourd’hui la psychiatrie. Mais c’est le philosophe, celui qui a suivi les cours de Pierre Bayle, qui nous intéresse [1].

Si ce penseur matérialiste n’est pas un des plus grands penseurs du xviiie siècle, il exerça toutefois une influence considérable. Son œuvre la plus célèbre et de loin, date de 1714 : La fable des abeilles ou les vices privés font le bien public [2]. Toutefois, il ne s’est pas fait connaître grâce à elle, car il l’a éditée anonymement, mais par la publication d’un Essai sur la charité et les Écoles de charité (en 1723) : il y attaque les écoles chères aux Anglais et montre qu’elles ne fonctionnent que parce qu’elles sont financées et qu’elles ne sont financées que par ambition et vanité. Les lecteurs seront scandalisés de cette analyse et, de là, remonteront jusqu’à la Fable qui fut condamnée par le Grand Jury du Middlesex pour blasphème et immoralité. A noter aussi que Mandeville est célèbre pour d’autres idées (que l’on trouve dans une seconde partie de la Fable, ajoutée en 1729) : il invente le terme de self-liking, pour distinguer l’amour de soi de l’amour-propre ; il introduit et forge l’expression « division du travail » ; il semble qu’il est le premier à pratiquer la méthode de l’entretien avec ses patients et, dans le Traité des passions hypocondriaques et hystériques (1730), Mandeville apparaît aussi comme un médecin humainement remarquable, attentif à chacun et disponible.

2) Exposé de la Fable

En 1705, Mandeville écrit un apologue de 433 vers qui s’intitule : La ruche mécontente, ou Les coquins devenus honnêtes. Influencé par La Fontaine dont il traduisit 27 fables en 1703, il adopte le genre littéraire de la fable. En voici la trame :

a) Le décor

« Une vaste ruche bien fournie d’abeilles,

Qui vivait dans le confort et le luxe,

Et qui pourtant était aussi illustre pour ses armes et ses lois,

Que pour ses grands essaims tôt venus,

Était aux yeux de tous la mère la plus féconde

Des sciences et de l’industrie ». (I, p. 29)

Ces abeilles ne pouvaient être mal gouvernées, car le régime n’est ni celui de la tyrannie ni la « versatile tyrannie », mais une monarchie où le pouvoir des rois « était limité par des lois » (Ibid.).

Bien entendu, et Mandeville, ne manque pas de le dire, « ces insectes vivaient comme les hommes » (Ibid.), bourgeois, gens d’épée et gens de robe.

b) La cause de ce bonheur universel

Descendant dans le détail de cette prospérité, le tableau va se noircir.

En effet, « les gens graves et industrieux étaient tous pareils ;

Dans tous les métiers et toutes les conditions il y avait de la fourberie,

Nul état n’était dénué d’imposture ». (IV, p. 30)

Mandeville passe en revue les différentes professions les plus en vue, y compris la sienne : « Les médecins prisaient la gloire et l’argent

Plus que la santé du malade dépérissant

Ou que leur propre science ». (V, p 31)

Les prêtres eux-mêmes ne sont pas épargnés. « Payés pour attirer les bénédictions d’en haut,

Un petit nombre avait de la science et de l’éloquence,

Mais des milliers étaient pleins d’appétits et d’ignorance ». La suite est importante, car elle met en œuvre une catégorie capitale (et nouvelle), l’hypocrisie : « Mais tous se faisaient accepter, pourvu qu’ils sachent cacher

Leur paresse, leur luxure, leur cupidité et leur orgueil » (V, p. 31).

Ce dernier point est détaillé avec une modernité qui nous étonne, car elle met en œuvre le soupçon linguistique :

« Quand ils abusaient de leur droit

Ils appelaient cette ruse astucieuse ‘bénéfices casuels’ ;

Et quand on commença à percer leur jargon,

Ils changèrent ce mot en ‘émoluments’,

Répugnant à être clairs et brefs

En tout ce qui concernait leurs profits ». (VII, p. 32)

Ou : « La vertu, à qui la politique

Avait enseigné mille ruses habiles » (IX, p. 33)

c) Union des deux constatations

« C’est ainsi que, chaque partie étant pleine de vice,

Le tout était cependant un paradis. […]

Les plus grandes canailles de toute la multitude

Ont contribué au bien commun ». (IX, p. 33)

Or, le maître d’œuvre est l’État :

« Voici quel était l’art de l’État, qui savait conserver

Un tout dont chaque partie se plaignait.

C’est ce qui, comme l’harmonie en musique,

Faisait dans l’ensemble s’accorder les dissonances ».

Précisons à propos des vertus :

« Des parties diamétralement opposées

Se prêtent assistance mutuelle, comme par dépit,

Et la tempérance et la sobriété

Servent la gourmandise et l’ivrognerie.

La source de tous les maux, la cupidité,

Ce vice méchant, funeste, réprouvé,

Était asservi à la prodigalité ». (X, p. 33)

Mandeville le développe à qui mieux mieux.

d) Survenue d’un refus

Dès que la personne essuie un échec, elle accuse l’autre de malhonnêteté et, quoique connaissant sa propre friponnerie, crie « A bas les fripons ». Voire les plus riches se plaignent de la fourberie des plus petits.

Jupiter accède à leur demande. « A l’instant même celle-ci [la fourberie] disparaît,

Et l’honnêteté remplit leur cœur ».

e) La conséquence paradoxale

La conséquence ne tarde pas à se manifester :

« Quel immense et soudain changement !

En une demi-heure, dans toute la nation,

Le prix de la viande baissa d’un sou par livre ». (XIII, p. 35)

La rançon de l’honnêteté est la progressive disparition de la prospérité. D’abord, pour des raisons intérieures, ensuite pour des raisons extérieures : l’attaque des ennemis va précipiter la ruche dans la plus grande misère.

Par exemple, « comme rien n’est moins propre à prospérer,

Que des avocats dans une ruche honnête,

Tous, sauf ceux qui avaient du bien,

L’encrier au côté, se retirèrent en masse ».

C’est encore plus patent pour le commerce :

« ce n’est pas seulement qu’ils sont partis,

Ceux qui chaque année dépensaient de vastes sommes,

Mais les multitudes qui vivaient d’eux

Ont été jour après jour forcées d’en faire autant ». (XVIII, p. 37)

Lors de l’attaque extérieure, il n’y a plus de mercenaire, donc les abeilles, car c’est d’elles que nous parlons, « se battent bravement pour défendre leur bien ;

Leur courage et leur intégrité

Furent enfin couronnés par la victoire ». (XXI, p. 39) Quelle victoire ? D’abord, les insectes sont tués par milliers. Ensuite, « Endurcis par les fatigues et les épreuves,

Le confort même leur parut un vice,

Ce qui fit tant de bien à leur sobriété

Que, pour éviter les excès,

Ils se jetèrent dans le creux d’un arbre,

Pourvus de ces biens : le contentement et l’honnêteté ». (XXII, p. 39) Ainsi s’achève, ironiquement, la fable, dont Mandeville n’a plus qu’à tirer la morale.

f) Morale

Au terme, Mandeville tire la morale générale de sa fable (XXIII et XXIV, p. 40) :

« Cessez donc de vous plaindre : seuls les fous veulent

Rendre honnête une grande ruche ».

En positif :

« Jouir des commodités du monde […]

Sans de grands vices, c’est une vaine

Utopie, installée dans la cervelle.

Il faut qu’existent la malhonnêteté, le lue et l’orgueil,

Si nous voulons en retirer le fruit ».

Et de donner des analogies :

« La faim est une affreuse incommodité, assurément,

Mais y a-t-il sans elle digestion ou bonne santé ? » De même c’est « la vilaine vigne, sèche et tordue » qui donne le bon vin.

On peut donc tirer la conclusion universelle :

« Le vice est aussi nécessaire à l’État,

Que la faim l’est pour le faire manger ».

 

Mandeville conclut ainsi sa Fable :

« ceux qui veulent revoir

Un âge d’or, doivent être aussi disposés

À se nourrir de glands, qu’à vivre honnêtes ». (XXIV, p. 40)

3) Exposé systématique

En 1714, Mandeville fait paraître, toujours de manière anonyme, en appendice de sa Fable, une « Recherche sur l’origine de la vertu morale » et de vingt remarques, explicitant longuement certains vers du poème. Les remarques développent les idées de l’apologue rimé.

La thèse de Mandeville est claire : « Montrer que ces qualités dont nous prétendons tous avoir honte, sont le principal soutien d’une société prospère, voilà quel était le sujet du poème qui précède ». (« Recherche sur l’origine de la vertu morale », Introduction, p. 41)

a) Les deux passions fondamentales

L’homme, tout homme est guidé par deux passions fondamentales qui sont à l’origine de toutes les vertus, à savoir l’orgueil et la honte.

1’) La honte

La honte est « une réflexion triste sur notre indignité, produite par la crainte que d’autres nous méprisent à juste titre ou qu’ils nous mépriseraient s’ils savaient tout ». (Remarque C, p. 59. Souligné dans le texte) La honte est donc finalement un sentiment tout narcissique. Mandeville en prend pour preuve l’exemple de la jeune fille la plus vertueuse du monde à qui on tient des propos obscènes. La raison de son indignation ou plutôt de sa honte, dit-il, vient seulement de ce « qu’elle a peur que quelqu’un ne croie qu’elle les comprend », alors qu’elle voudrait passer pour ignorante. En effet, inversement, si elle entend ces propos par hasard, dans une pièce voisine, sans que personne ne sache qu’elle peut les entendre, elle tendra l’oreille, sans nulle rougeur, « car alors elle se considérera comme n’étant pas en cause. Et si ce discours lui fait monter quelque couleur au visage, quoi que ce soit que son innocence soit en train d’imaginer, on peut être sûr que ce qui occasionne sa rougeur est une passion qui n’est pas moitié si humiliante que la honte ». (p. 59 et 60)

Mais ce sentiment, cette « faiblesse de la nature » (p. 61) qui est inculqué dès le plus jeune âge est l’un des plus nécessaires à la vie sociale. Par exemple, pour prendre le cas de la belle passion qu’est l’amour maternel, elle « peut céder à n’importe quelle passion supérieure si cela apaise ce même amour de soi qui, s’il n’y avait pas eu d’obstacle, lui aurait fait choyer son enfant ». Or, cet obstacle premier est la honte : Les prostituées publiquement reconnues pour telles, ne donnent presque jamais la mort à leurs enfants » (p. 67).

2’) L’orgueil

Voici ce que dit l’importante remarque : « L’orgueil est cette faculté naturelle par laquelle tout mortel qui a quelque intelligence se surestime et s’imagine posséder de meilleurs attributs que ne lui en accorderait un juge impartial parfaitement au courant de toutes les qualités qu’il a et de toutes les circonstances où il se trouve ». On le voit, Mandeville ne nourrit aucune illusion sur la nature perverse de l’orgueil. Mais écoutons la suite : « Il n’y a pas de qualité plus utile à la société ni plus nécessaire pour l’enrichir et la faire prospérer […]. Il y a beaucoup de gens qui concéderont que, dans les nations pécheresses de ce temps, l’orgueil et le luxe sont les grands moteurs du commerce, mais ils ne voudront jamais convenir que dans un siècle plus vertueux (c’est-à-dire un siècle qui serait exempt d’orgueil) il serait inévitable que le commerce décline beaucoup ». (p. 100 et 101)

Mandeville détecte cet orgueil partout à l’œuvre, et non pas seulement chez les grands : « La femme du plus pauvre journalier du village, qui dédaigne de porter une bonne ratine chaude, comme elle le pourrait, se fera presque mourir de faim avec son mari pour acheter une robe et un jupon d’occasion qui ne lui feront pas moitié autant d’usage, parce que, vraiment, c’est plus distingué ». (p. 104) Qui nierait, soit dit en passant, l’extraordinaire actualité de cette remarque, pour peu que l’on veuille remplacer « robe » par magnétoscope, « jupon » par vacances d’hiver à la montagne, et « occasion » par paiement à tempérament…

3’) Union des deux passions

Ces deux passions sont les deux faces d’une même réalité : « l’extraordinaire souci que nous avons de ce que les autres pensent de nous ne peut avoir d’autre origine que la grande estime que nous avons de nous-mêmes ». (Remarque C, p. 60) En effet, la honte n’est finalement qu’amour de soi. Ainsi, le fond de toutes les passions est l’amour de soi ; or, le fond de l’homme est passion. Cette double égalité résume l’anthropologie de Mandeville.

b) Comment la société s’est-elle construite sur ces passions ?

C’est ce qu’explique « Recherche sur l’origine de la vertu morale » où Mandeville loue l’habileté des législateurs. En effet, pour interdire l’expression brute des instincts bestiaux, ils ont flatté la raison et l’esprit de l’homme. L’orgueil intervenant, les hommes cacheront donc leur faiblesse et leurs autres passions. De plus, les méchants y trouvent tout leur intérêt : la vertu méprise l’ambition.

Telle est la généalogie de la morale selon Mandeville : elle est l’invention des ambitieux qui voulaient tirer profit des moins ambitieux. La vertu n’est rien d’autre que la recherche raisonnée de son propre bien.

c) La conséquence : l’apologue de l’hypocrisie

Il ressort de tout cela que les actions apparemment les plus vertueuses sont souvent celles qu’habitent les motifs les plus inavouables.

Certes, Mandeville maintient la nécessité de la vertu. Mais il sait que celle-ci n’est qu’égoïsme, et que vice déguisé. « si les gens avaient eu l’habitude de parler du fond du cœur et d’agir selon les sentiments naturels qu’ils sentent en eux jusqu’à l’âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans, ils n’auraient jamais pu assister à cette comédie de mœurs sans éclater de rire ou sans s’indigner ». (Remarque C, p. 69)

Mais, au fond, dans la répression des passions et même de l’orgueil, sans frustrer celui-ci, au contraire : « il est possible de ne sacrifier que la partie extérieure et insipide de l’orgueil, qui ne donne de plaisir qu’aux niais et aux ignorants, à cette partie que tout le monde sent en soi et dont les gens les plus ardents et les plus sublimes se repaissent en silence avec un tel ravissement ». (Remarque C, p. 70)

4) Évaluation critique

Pour simpliste qu’elle paraisse (les théories ultérieures la revêtiront d’habits royaux et complexes, mais c’est toujours les mêmes rouages), cette analyse fonctionne bien dans notre quotidien : la vertu est ennuyeuse, il faut bien tolérer un peu de vice si l’on veut se faire plaisir. L’honnête se fait toujours rouler.

Pour autant, le développement de l’auteur demande à être questionné.

Mandeville est pessimiste. L’imperfection (« Si seulement elles [ces « bêtes mécontentes », les mortels] avaient connu les limites de la félicité, Et que la perfection ici-bas Est plus que les dieux n’en peuvent accorder » : XI, p. 34) est synonyme de méchanceté. Par certains côtés, il étend le machiavélisme à toute la société.

Voilà pourquoi Mandeville enregistre la malice consécutive au péché originel comme un fait. Dans sa Remarque C, il note que la honte, cette passion primordiale, « est plus forte que notre raison » (p. 58). Probablement fait-il mention de son expérience… Et il dit la même chose de l’orgueil : « Si la raison avait chez l’homme autant de force que l’orgueil, il ne saurait jamais trouver de plaisir à des louanges dont il sait qu’il ne les a pas méritées ». (Ibid.) « toutes les passions reposent sur l’amour de soi » (Remarque C, p. 67). De même, pour montrer l’importance primordiale de l’orgueil et de la honte, Mandeville se contente de décrire le donné au lieu de l’interroger : « Que ces deux passions, qui contiennent en germe la plupart des vertus, sont des réalités de notre constitution, et non pas des qualités imaginaires, cela se laisse démontrer par les effets clairs et différents qui malgré notre raison se produisent en nous dès que nous sommes affectés de l’une ou de l’autre [3] ».

Voilà également pourquoi, l’un des premiers, Mandeville substitue la sociologie à la morale. Ainsi, lorsqu’il commence son introduction : « Une des principales raisons qui font que si peu de gens se comprennent eux-mêmes, c’est que la plupart des écrivains passent leur temps à expliquer aux hommes ce qu’ils devraient être, et ne se donnent presque jamais le mal de leur dire ce qu’ils sont réellement ». (p. 40) Pour le détail, nous renvoyons à l’étude sur le site : « Le devenir de l’égoïsme selon Albert Hirschman ».

Par ailleurs, non content de neutraliser l’éthique, Mandeville fait aussi méthodologiquement abstraction de Dieu : « je prie le lecteur une fois pour toutes de remarquer que quand je dis les hommes, je ne parle ni des juifs ni des chrétiens mais de l’homme pur, dans l’état de nature et dans l’ignorance de la vraie divinité ». (« Recherche sur l’origine de la vertu morale », Introduction, p. 41) Ainsi, après avoir amputé l’homme de l’ordre de l’esprit, notre auteur le coupe de l’ordre de la charité.

Réduit à l’ordre des corps, le monde humain ne peut que sombrer dans l’individualisme aléatoire. Le schéma explicatif de Mandeville n’anticipe-t-il pas la thématique du chaos organisateur (order from noise) que développera Ilya Prigogine ?

Enfin et pourtant, n’y a-t-il pas une contradiction performative au sein de la Fable de Mandeville. Pourquoi l’homme se révolte-t-il contre la fourberie ? Pourquoi place-t-il donc la dénonciation de l’hypocrisie au-dessus de son intérêt matériel ? Y aurait-il donc une conscience en l’homme, un sens du bien et du mal ? D’où naît ce désir d’honnêteté ?

Pascal Ide

[1] En Français, les meilleurs ouvrages sont dus à la spécialiste Paulette Carrive Bernard Mandeville. Passions, vices, vertus, Paris, 1980 ; La philosophie des passions chez B. Mandeville, Paris, Didier-Érudition, 1983.

[2] Trad. par Lucien et Paulette Carrive, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », Paris, Vrin, 1990.

[3] Remarque C, p. 60.

11.9.2026
 

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