« La fin du temps présent étant imminente, le Seigneur console la sainte Église de ses douleurs en multipliant les âmes qu’elle rassemble [1] ».
« La fin du monde étant imminente, la science des choses d’en haut fait des progrès et croît plus largement avec le temps [2] ».
Attitude à l’approche de la mort selon saint Grégoire le Grand
Parlant des hommes à l’approche de la mort, ce fin psychologue qu’est saint Grégoire le Grand note : « une vive crainte les saisit » quand « ils s’aperçoivent qu’ils sont proches du juge sévère. […] Devant les yeux de leurs cœurs ne vole plus aucun vain phantasme né de leur imagination, car, tout s’étant écarté de devant eux, ils ne voient plus qu’eux-mêmes et celui dont ils s’approchent [3] ». De fait, « la mort est le sujet préféré de Grégoire [4] ». Parmi les nombreux récits de personnes décédés, certains terrifiants, d’autres sereins, Grégoire conte celle d’un enfant de cinq ans emporté par les démons et qui appelle son père au secours ; or, c’est ce même père qui lui avait appris à blasphémer [5].
Mais, plus encore, le pape parle de la componction du cœur [6] faite à la fois de repentir pour ses fautes et d’aspiration ardente à la vie éternelle. Commentant le mot si évocateur de Job : « Mon souffle est sur le point de s’épuiser », il affirme :
« Le souffle s’épuise dans la crainte du jugement, car plus les âmes des élus sentent qu’elles se rapprochent du dernier jugement, plus redoutable est leur crainte d’avoir à s’examiner elles-mêmes […]. Si bien qu’elles imaginent toujours que leur fin est proche […]. Ne vivant presque plus sous ses propres yeux, il vit dès lors véritablement sous les yeux de son créateur [7] ».
Par conséquent, en déduit Grégoire, la pensée de la mort est hautement salutaire : elle intensifie la crainte du jugement, le regret des fautes passées, avive l’évaluation du caractère transitoire des biens de ce monde et réveille le désir du ciel, tous actes de la componction : « Si l’âme se dirige vers Dieu dans un élan vigoureux, elle trouve de la douceur dans tout ce que cette vie lui réserve d’amertume, et considère comme un repos tout ce qui l’afflige ; elle aspire à passer même par la mort, pour pouvoir obtenir plus pleinement la vie [8] ».
Il est passionnant que les anticipations de la mort que racontent les dialogues de saint Grégoire nourrissent les trois mêmes intentions que les EMI : faire entrer sans crainte les âmes dans la vie éternelle, inviter l’impénitent à changer de conduite (en montrant les supplices infernaux) et réconforter celui qui redoute la mort en lui apprenant que ses péchés sont pardonnés [9]. Le pontife romain invoque l’exemple des martyrs : « Est-ce qu’en vérité les saints apôtres et les martyrs du Christ mépriseraient la vie présente, et livreraient leurs âmes à la mort de la chair, s’ils ne savaient pas avec certitude que les âmes sont vivantes après la mort [10] ? » Et d’évoquer une analogie cosmique autant qu’eschatologique : « Quand la nuit va finir et le jour se lever, avant le lever du soleil il y a en même temps une sorte de mélange des ténèbres avec la lumière [11] ».
Pascal Ide
[1] Mor. 35, 15, 35 : PL 76, 769 b-c.
[2] Mor., 9, 11, 15 : PL 75, 867c.
[3] Mor., 24, 11, 32 : PL 76, 305c. Sur le portrait des mourants, cf. Gastaldelli, « Teologia e retoricar in S. Gregorio Magno. Il ritratto nei Moralia in Job », Salesianum, 29 (1967), p. 269-299.
[4] Pierre Battifol, Saint Grégoire le Grand, Paris, 1928, p. 150.
[5] S. Grégoire le Grand, Dialogi de vita et miraculis patrum italicorum, éd. Moricca, coll. « Fonti per la Storia d’Italia » n° 57, Torino, 1960, 4, 19, p. 257.
[6] Cf., par exemple, Pie Regamey, « La componction du cœur », Supplément de la Vie spirituelle, 44 (septembre 1935), p. 65-83 ; Joseph Péguon, « Componction », Dictionnaire de spiritualité, tome 2. 2e partie, Paris, Beauchesne, 1953, col. 1315-1316.
[7] Mor., 13, 28-29, 333 : coll. « Sources chrétiennes » n° 212, Paris, Le Cerf, p. 288-290.
[8] Mor., 7, 15, 18 : PL 75, 775d.
[9] Dial., 4, 40, p. 292-293, et 49, p. 307-309.
[10] Ibid., 4, 6, p. 238.
[11] Ibid., 4, 43, p. 300.