Je suis doux et humble de cœur (14e dimanche du temps ordinaire, 5 juillet 2026)

« Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29). Il s’agit du seul passage de toutes les Saintes Écritures où Jésus parle de son cœur. Il est donc particulièrement important et solennel. Mais pourquoi s’attribue-t-il ces deux qualités, la douceur et l’humilité ? N’y avait-il pas plus central comme la miséricorde et l’amour ? Pour répondre, il nous faut déblayer le terrain. Car ces deux vertus sont aujourd’hui passablement falsifiées.

 

  1. Tout d’abord, nous confondons l’humilité et la modestie, voire la mésestime de soi. Encore avant-hier, j’entendais un prêtre dire à celui qui l’interviewait dans une vidéo : « Assez parlé de moi, le moi est haïssable ». Cette dernière formule est de Pascal, tenté par le jansénisme. Autrement équilibrée est la parole de l’Ancien Testament reprise par Jésus : « Aime ton prochain comme toi-même ». Comment puis-je aimer chez l’autre ce que je hais en moi-même (mon corps, mes échecs, etc.) ?

Alors, qu’est-ce que l’humilité ? Pour répondre, je ferai mémoire de la belle exposition que la Bibliothèque Nationale a réservée voici trente ans à l’un de nos plus grands organistes, qui était aussi un compositeur de génie et un immense catholique, Olivier Messiaen. En effet, l’exposition donnait à lire certaines de ses lettres ou rapportait certaines anecdotes. Or, ce qui frappe chez cette âme franciscaine (Messiaen a composé un immense opéra, Saint François d’Assise), c’est sa constante et universelle action de grâce. Loin d’être un marteau sans maître, le maître est un disciple empli de reconnaissance. « Si vous voulez me faire plaisir, dit-il à un journaliste venu l’interviewer, dites surtout du bien de Marcel Dupré […]. Je lui dois tout [1] ». De même une lettre à Marc Chagall, du 23 juin 1974, n’est que débordement de gratitude.

De celle-ci provient son intérêt si singulier pour les oiseaux : pour celui qui était capable d’entendre les quarts de ton, les petits habitants du ciel avaient déjà tout trouvé, les neumes, les appogiatures (torticulus, etc.), l’improvisation collective et aléatoire, les mouvements rétrogrades. Et derrière tous ces dons, Messiaen discerne le Donateur. Il voit Dieu, le Christ, en chaque réalité créée. Voici ce que, le 25 juillet 1965, de 16 heures à 18 heures, il rédige au crayon sur son cahier de notation de chants d’oiseaux : « Un nuage vertical, lumineux, comme un ange très grand, ailé, monte vers le glacier du Râteau : le glacier est blanc comme le vêtement du Christ à la Transfiguration ». Voici ce que Messiaen écrit de son ami Hans Rosbaud, en juillet 1965 : « Toute sa vie ne fut qu’une longue mise en pratique du plus difficile des conseils évangéliques : ‘Que le plus grand parmi vous soit comme celui qui sert’ ». Ces mots ne s’appliquent-ils pas en priorité à son auteur ?

Ainsi, Messiaen nous livre le secret de l’humilité. Celle-ci ne consiste pas à dire : « Je suis petit », mais à confesser : « Dieu est grand ». Autrement dit, à agir en ayant constamment conscience que nous recevons tout de lui : « Hors de Lui, je ne peux rien faire » (cf. Jn 15,5). Dès lors, s’éclairent les deux fautes contraires : l’orgueil qui prend au lieu de recevoir, qui fait tout en s’imaginant être la source ; la mésestime de soi qui ne fait rien car il dénigre les dons que Dieu a accordés. Être humble, c’est être source dans la Source.

 

  1. Tournons vers cette autre vertu méconnue et défigurée : la douceur. Demandons-nous : quel est le contraire de la douceur ? Le plus souvent, nous répondons : la dureté. C’est oublier l’autre contraire : la mollesse. De même que nous confondons souvent humilité et dénigrement de soi, de même nous brouillons fréquemment la frontière entre douceur et mollesse.

J’ai compris ce qu’est la douceur lorsque j’ai visité un Centre de rééducation pour grands paralysés, notamment à la suite d’accidents vasculaires cérébraux. Comment réapprendre à marcher, écrire, etc. ? Face à la quasi-disparition des possibilités neuromotrices, comment éviter le double péril d’une inaction désespérante et d’une rééducation trop exigeante tout autant que décourageante ? Un kinésithérapeute du Centre avait eu l’idée de placer les patients dans une piscine d’eau tiède, de placer à la surface des flotteurs de liège, de poser les mains des personnes tétraplégiques bras tendu sur ces flotteurs et de les inviter à pousser sur ceux-ci, donc à les plonger dans l’eau. Et un kinésithérapeute commentait : « On n’a pas trouvé de mouvements plus doux ». Cette parole a éclaté comme une giclée de lumière dans ma tête. Pour ce soignant, être doux, c’est fractionner le plus possible les gestes. Autrement dit, s’adapter le plus possible aux capacités du patient sans renoncer en rien à l’objectif qu’est la pleine autonomie motrice. Pour employer une autre image : face à un escalier, la douceur consiste à raboter le plus possible la première marche sans abaisser la dernière.

Même lorsqu’il fait irruption avec force dans une âme, Dieu apparaît encore comme doux ; c’est même le tout premier trait divin qu’a expérimenté André Frossard lorsque Dieu l’a converti en un instant :

 

« Il est doux, d’une douceur à nulle autre pareille, qui n’est pas la qualité passive que l’on désigne parfois sous ce nom, mais une douceur active, brisante, surpassant toute violence, capable de faire éclater la pierre la plus dure et, plus dur que la pierre, le cœur humain [2] ».

 

Dès lors, les deux extrêmes entre lesquels la douceur, comme toute vertu morale, se fraye son chemin, changent non pas de nom, mais de sens. Le premier excès – la mollesse – consiste à épouser le mouvement d’autrui au point de ne plus en décoller. Tout à l’opposé, le second – la violence – consiste à désigner un objectif à ce point éloigné qu’il en devient à jamais inaccessible.

Dès lors également, la douceur révèle son visage qui est celui de l’amour à la fois infiniment exigeant et infiniment patient. Ici se cache tout le secret de l’éducation qui, d’un côté, ne lâche rien et, de l’autre, ne décourage jamais. Or, tous les parents, tous les responsables le savent et l’éprouvent, conjuguer ces deux actes suppose des trésors d’amour.

 

  1. Nous sommes maintenant à même de comprendre pourquoi Jésus parle de ces deux vertus qui, comme le note saint Thomas dans son commentaire, résument toute la loi nouvelle qu’il est venu nous apporter. Repartons de ce qu’elles qualifient, le cœur (« Je suis doux et humble de cœur»). Si le cœur désigne bien le centre intime de la personne, il n’est pas sans relation avec le muscle cardiaque qui est son premier sens. Or, nous le savons, le cœur est rythmé par un double mouvement : la diastole ou dilatation par laquelle il reçoit le sang des poumons qui l’ont oxygéné, et la systole ou contraction par laquelle il redonne ce sang à toute la circulation générale, pour que, à son tour, il oxygène tout l’organisme. De même, notre cœur spirituel ne vit, ne nous transmet son oxygène vital que s’il bat de cette pulsation : recevoir pour donner. Voilà pourquoi nous avons besoin de deux vertus : l’humilité qui reçoit tout et la douceur qui redonne tout.

Trois moyens.

  1. « Apprenez de moi », commence Jésus. Il est donc par excellence celui qui a vécu, plus, incarné, l’humilité. J’aime cette prière que parfois je reprends, lentement, dix fois, en l’imprimant dans mon cœur : « Jésus, doux et humble de cœur, rends mon cœur semblable au tien ».
  2. Et si nous profitions de cet été pour lire une vie de Saint ou un écrit de Saint. Pour la mansuétude, par exemple, saint François de Sales. Pour l’humilité, par exemple son homonyme, saint François d’Assise (ou une introduction comme Sagesse d’un pauvre).
  3. Et si nous décidions, toujours pendant ce temps estival, pour mettre ces vertus à notre programme (je vous rappelle que, lorsque vous partez en vacances, Dieu part avec vous !) ? Ce sont nos actes quotidiens qui nous transforment. Poser tous les jours un acte de douceur et un acte d’humilité. Par exemple, en écoutant patiemment quelqu’un sans l’interrompre ni profiter du temps où il parle pour préparer notre réponse, mais en l’écoutant vraiment. Et, s’il y a besoin, de répondre en sauvant et soulignant tout ce qu’il y a de vrai dans son propos, surtout si nous ne sommes pas d’accord avec lui !

Pascal Ide

[1] L’intransigeant, 19 octobre 1931.

[2] André Frossard, Dieu existe, je L’ai rencontré, Paris, Fayard, 1969, p. 166.

5.7.2026
 

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