La polarité selon Romano Guardini. Introduction et texte

À côté de ses écrits théologiques et spirituels, Romano Guardini (1885-1968) a laissé une importante œuvre philosophique que nous commençons à redécouvrir [1]. Elle est d’autant plus importante que le théologien a toujours affirmé que sa philosophie polaire du vivant-concret est la meilleure introduction au cœur de sa pensée. Or, elle est synthétisée dans l’ouvrage Polarität que Jean Greisch a eu la très heureuse initiative de traduire.

Romano Guardini parlait déjà de « tension » (Spannung) dans son Ethik [2] avant de généraliser la notion à toute polarité. Nous sommes écartelés entre deux visions opposées des choses. La première est leur compréhension mécaniste modélisée dans un formalisme mathématique. S’il convient d’écarter celle-ci, avec son déterminisme quantitatif, il importe aussi de ne pas céder à l’illusion romantique opposé : nous perdre dans la profusion chaotique des qualités multiples. Entre les deux, la polarité permet de nous ouvrir à la figure du monde, sa vitalité et son incarnation. Cette saisie originale des objets connus se joint à une interprétation elle aussi inédite du sujet connaissant comme rencontre du monde, c’est-à-dire comme accueil plénier, sensible (sentant) et intelligible, contemplatif et pratique, évaluatif et créatif. La polarité permet de conjurer les erreurs unilatérales comme la théorie moderne de la double vérité qui juxtapose savoir et foi, raison et sentiment, raison et foi, esprit de géométrie et esprit de finesse, etc. [3]

Le théologien allemand applique la polarité à la méthode théologique, affirmant que déjà son époque opposait la théologie déductive qui est descendante (elle descend du donné révélé vers l’expérience) et la théologie inductive qui est ascendante (elle monte du vécu humain vers le donné dogmatique). La théologie a ainsi « l’obligation de garder les deux en même temps au moins en conscience [4] ».

La méthode guardinienne par polarité peut se rapprocher du paradoxe de Lubac, de la dialectique barthienne, de la « bipolarité » balthasarienne [5] ou de la méthode de corrélation élaborée par Paul Tillich (1886-1965). En effet, nous venons de voir que Guardini l’appliquait à la conjonction ou l’interdépendance entre les démarches inductive et déductive. Or, la méthode de corrélation fait de même, affirmant que chacune n’existant qu’avec et par l’autre. C’est ainsi que le théologien protestant illustre sa pensée par les images du va-et-vient indéfini ou de l’image de l’ellipse à deux foyers [6].

Nous allons citer un double texte de Guardini. Le premier expose ce qu’est la polarité, le second présente un tableau des polarités premières. Le texte est si clair qu’il se passe de commentaires.

1) Qu’est-ce que la polarité ?

Romano Guardini, La polarité. Essai d’une philosophie du vivant concret, trad. Jean Greisch et Françoise Todorovitch, coll. « La nuit surveillée », Paris, Le Cerf, 2010, p. 36-40.

 

[36] 2. Le fait de la polarité en général.

[24] De fait, il semble qu’il y ait un dispositif conceptuel qui y mène. C’est la polarité des concepts, ou, plus précisément, les concepts qui entretiennent un rapport de polarité. Essayons de prendre provisoirement en vue cette « polarité ».

Naturellement, elle est connue depuis fort longtemps. Très tôt, on affirmait déjà qu’il existe des polarités, et l’on utilisait l’idée de polarité sur le plan de la pensée spéculative, tout en l’exploitant à des fins empiriques. La philosophie et la théorie néoplatonicienne de la religion l’ont connue. Il en va de même de l’univers mental des gnostiques, qui en dépend. L’idée de la « contrariété » (Gegensätzlichkeit) ou de la « polarité [7] » semble faire partie de l’assise fondamentale de la pensée qui s’inspire du « platonisme ». On peut identifier les problèmes à l’occasion desquels l’idée de polarité surgit dans une telle pensée lorsque celle-ci se déploie librement. Pour la même raison, cette idée est réactualisée dans l’histoire chaque fois que le mode de penser platonicien reprend vie. Cela s’est produit, par exemple, au cours de la période romantique, avec une telle profusion d’observations et une telle puissance intuitive qu’on a appelé l’idée de polarité – d’ailleurs tout à fait à tort – « l’idée romantique [8] ». Dans la philosophie et la doctrine de la science de Goethe, l’idée de polarité revêt une grande importance. Elle se manifeste à nouveau plus fortement dans la pensée des vingt dernières années, car elle a un lien particulier avec la situation spirituelle de notre temps.

Il ne s’agit donc pas de quelque chose de nouveau. Mais il me semble que cette idée se présente la plupart du temps, soit sous la forme d’aperçus spirituels, ou d’observations psychologiques, soit comme une spéculation ésotérique, ou à coloration fantaisiste, parfois hautement ambiguë. Il se peut en outre que des entités soient désignées [25] comme étant des « polarités », alors qu’elles ne relèvent absolument pas de ce concept, comme [37] l’esprit et la matière. Enfin et surtout, ces considérations peuvent souvent passer à côté du point décisif, en confondant « polarité » et « contradiction ». Elles souffrent alors d’un manque de clarté qui n’affecte pas seulement la pensée, mais également la conception de l’humain.

C’est pourquoi il est de la plus haute importance qu’on réussisse à dégager aussi nettement que possible le fait de la polarité et le dispositif conceptuel capable de le saisir. Puis il s’agira de montrer ce qu’un tel dispositif apporte à la solution du problème philosophique que pose le vivant concret. Il s’agira enfin de s’interroger sur la signification de l’idée de polarité pour un rapport vivant au monde.

 

Que veut dire le mot « polarité » ?

Voyons ce que peut nous apprendre l’expérience. Qu’y découvrons-nous ? De la couleur, des propriétés palpables, de la saveur, de l’odeur, autrement dit, des qualités qui, en dernière instance, sont indécomposables. Nous y découvrons des quantités : les mesures d’une étendue, d’une force, d’un poids, d’un mouvement. Nous y découvrons aussi des figures et des formes. Moyennant quoi, nous n’avons pas encore vu ni exprimé correctement ce dont il s’agit. Nous ne percevons pas « de la couleur », mais des choses colorées ; plus précisément : cette feuille-ci, avec cette coloration verte précise. Nous ne goûtons pas des types de saveur, mais ce fruit-ci avec cette saveur très précise, sucrée et aromatisée.

Se pose alors la question suivante : si, par exemple, nous saisissons la configuration d’un corps, est-ce seulement le fait qu’il a cette configuration particulière qui s’offre à nous ? Ou avons-nous en plus affaire à quelque chose d’autre qui ne nous est pas directement donné avec ce fait, tout en étant inséparable de celui-ci, dès lors que nous ne nous contentons pas de la détermination conceptuelle abstraite qu’il s’agit d’une configuration, mais que nous pensons à la configuration concrète ? Dans ce cas, il faudrait, par exemple, se demander : quand un corps est rond, de quelle façon est-il rond ?

Restons-en à nos expériences personnelles, car toutes nos réflexions actuelles doivent finalement nous rapprocher du phénomène de l’humain vivant. Pensons à la forme arrondie [26] d’un membre, ou à celle du bout d’un doigt. De quelle manière cette rotondité forme-t-elle une figure arrondie aussi particulière ? [38] La surface que voici a-t-elle une cohésion, se déroulant sans interruption d`un seul trait, et la figure se réalise-t-elle comme une continuité ? Manifestement, c’est le cas. Je le vois, et aucun atomisme ne me fera douter de cette donnée de ma perception. Je suis en droit de récuser toute affirmation d’après laquelle cette cohésion ne serait qu’une illusion et que l’intuition que j’ai de cette cohésion ne serait qu’une manière de résumer ma perception d’un grand nombre de particules séparées de cette surface. La cohésion de la surface m’est tout simplement don- née. Je la vois et je la sens. Je sens la cohésion de ma propre configuration corporelle avec ses milliers d’articulations. Mais il est aussi vrai que si j’examine ma main de plus près, je vois que cette surface cohérente se subdivise en groupes de formes distinctes, des bosses et des creux, des plis plus grands et plus fins. Plus on la scrute de près, plus cette cohésion s’atténue et s’estompe. Les petits organes de la peau apparaissent, puis les groupes de cellules, enfin les cellules elles-mêmes. Celles-ci, à leur tour, se composent de parties spécifiques, etc. Chacun de ces niveaux d’articulation représente une menace, une diminution de la cohésion. Si nous poursuivons notre enquête, nous atteignons le domaine de l’ultime architecture subtile de la matière. Sans entrer dans les questions de détail, il est manifeste que nous devons homologuer la conception de la physique, d’après laquelle la matière se compose ultimement d`unités qui ne sont plus directement liées les unes aux autres. De sorte qu’au stade ultime, la cohésion de la ligne, de la surface ou du corps, aurait disparu.

Autre exemple : nous reconnaissons qu’un acte, par exemple le chant d’une note, a une cohésion. Une impulsion unitaire le sous-tend, un mouvement continu des poumons, un effort sou- tenu des muscles du larynx et des cordes vocales. S’y ajoute la représentation constante et continue du son. Nous avons donc affaire à une continuité dynamique, alors que la paume de la main était une continuité statique. Mais, là aussi, nous observons des articulations. Le processus continu de la respiration est scandé par l’inspiration et par l’expiration de [27] l’air, et cela de manière si évidente, qu’il peut être interrompu à volonté. Le mouvement des cordes vocales se compose de vibrations, et, de même, tout mouvement vivant qui perdure tend à prendre la forme d’un rythme…

[39] Troisième exemple : nous ressentons notre être comme un être en acte. Or, les actes se succèdent constamment. Aussitôt que quelque chose, relevant de notre sphère d’être, se fige, nous le ressentons comme une chose morte, comme un corps étranger dans notre vie psychique ou physique. Même l’architecture solide de nos os participe au mouvement d’ensemble du corps, indépendamment du fait qu’en dehors de sa dynamique biologique et physique, elle possède aussi une dynamique chimique. La théorie dynamique de la constitution de la matière conçoit l’atome lui-même comme un système d’unités énergétiques en rotation. Indépendamment même de la justesse physique et philosophique de cette conception, ce phénomène a pour conséquence que tout ce qui est statique se résout en mouvements, et tout ce qui est solide en forces. Néanmoins, nous nous expérimentons avec une certitude tout aussi inattaquable comme une construction solide, comme une configuration qui perdure, et nous nous pensons comme un système statique, allant lui aussi de la structure externe du corps jusqu’à l’atome. Car il est manifeste que ce système ne consiste pas simplement « en énergie ». Dans une perspective strictement physique, il peut être légitime de diviser l’étant en des unités énergétiques, mais dès que cette pensée prétend exprimer l’état de chose intégral, elle devient fausse. Il est trop évident que, tout au long de l’histoire, nous assistons à l’alternance constante d’une conception fondamentale tour à tour dynamique et statique, et la représentation d’unités énergétiques en rotation – termes qui, à eux seuls, insèrent déjà un élément statique dans une représentation qui se voudrait purement dynamique ! – ne se laisse pas maintenir jusqu’au bout.

Mais comment une chose, un processus, ou un fait peuvent-ils être à la fois continus et discontinus, continus à la manière d’un fleuve, tout en interrompant le cours de celui-ci ? Comment quelque chose peut-il être acte et construction en même temps ? Manifestement, cela requiert un rapport d’un genre particulier. Pour autant que la chose visée est l’un, elle ne peut évidemment pas être l’autre, sinon le principe d’identité serait aboli. L’un – par exemple, la construction – signifie en effet, en vertu de son sens particulier [28], justement l’abolition de l’autre, en l’occurrence de l’acte. Pourtant, il ne s’agit pas d’une abolition du même type que celle qui oppose l’énoncé « Il fait jour », à l’énoncé « Il fait nuit », ou l’énoncé « C’est bien » [40] à l’énoncé « C’est mal ». Dans ces derniers cas, nous avons affaire à des contradictions qui se nient mutuellement et qui ne peuvent donc en aucune manière cohabiter. En revanche, des énoncés qui se rattachent aux concepts d’être-en-acte ou d’être- construit, de continuité ou de discontinuité, sont logés à une autre enseigne. Ici aussi, les énoncés commencent par s’abolir réciproquement. Dès qu’ils sont pris dans leur sens spécifique, l’un est incompatible avec l’autre. Si quelque chose est un acte, ce ne peut pas être une construction. Mais cette exclusion n’est pas radicale. Elle n’est pas absolue, mais n’est que relative. Du moins l’est-elle, si nous prenons en vue l’essence, c’est-à-dire si nous ne la pensons pas abstraitement, mais telle qu’elle s’accomplit dans la chose concrète. En effet, « la chose » est manifestement l’un et l’autre en même temps, acte et construction. Elle l’est, non parce que les deux significations spécifiques se mélangeraient, ni non plus parce qu’elles se neutraliseraient ou formeraient une synthèse dans un troisième terme supérieur. Ici, nous avons affaire à une unité, mais une unité qui est manifestement d’un type particulier.

J’appelle « polarité » ce rapport particulier, dans lequel à chaque fois deux déterminations s’excluent réciproquement, tout en restant liées et même, comme nous le verrons plus loin, se présupposent justement l’une l’autre. Leur rapport se manifeste au sein des déterminations respectives, quantitatives, qualitatives et configurationelles.

2) Tableau des polarités

Ibid., p. 98-99.

 

Acte

Construction

Profusion

Forme

Singularité

Totalité

Production

Disposition

Originalité

Règle

Immanence

Transcendance

Similitude

Particularité

Cohésion

Articulation   

 

Si nous nous représentons la teneur de sens de chacun des concepts que nous vons superposés ici à la manière de deux [99] colonnes, nous découvrons que, dans chacune des colonnes, ils se caractérisent par un rapport de parenté particulier. L’acte, c’est-à-dire l’être efficient, la dynamique, le changement, la fluctuation, tout cela entretient un rapport particulier avec le moment de la profusion, c’est-à-dire ce qui est ‘sans forme et sans mode’, et difficile à dénommer. […]

De même, il est tout aussi immédiatement évident qu’il y a des relations particulières entre la construction qui demeure et qui s’élève, la forme aux contours nets, la visée de la totalité englobante, le processus de la disposition, de la règle et de la prévisibilité e de l’attitude transcendante et dominatrice de la vie. Chacun de ces moments présuppose et complète les autres.

Pascal Ide

[1] Je renvoie aux textes du site relatifs à la philosophie et la théologie de Guardini : « Brève critique de la critique guardinienne de la technique » ; « Théologie de la création selon Guardini » ; « La Trinité, source de toute conversion. Exemple de Guardini » ; « Le don selon Guardini. Un germe » ; « Voir Dieu à l’œil nu. Guardini, lecteur de saint Paul ».

[2] Cf. Romano Guardini, Ethik, Maine/Paderborn, Grünewald/Schöningh, 1993, t. 1, p. 76.

[3] Cf. Romano Guardini, La polarité, trad. Jean Greisch, Paris, Cerf, 2010, p. 158 ; Id., Pascal ou le drame de la conscience chrétienne, trad. Henri Engelmann et Robert Givord, Paris, Seuil, 1951, p. 43.

[4] Id., « Anselm von Canterbury und das Wesen der Theologie », 1921, Id., Wurzeln eines großen Lebenswerks, Mainz/ Paderborn, Grünewald/Schöningh, t. 1, 2000, p. 386-417, ici p. 417.

[5] Cf. Pascal Ide, Une théologie de l’amour. L’amour, centre de la Trilogie de Hans Urs von Balthasar, coll. « Donner raison » n° 37, Bruxelles, Lessius, 2012, chap. 2, C.

[6] Cf. Paul Tillich, Systematic Theology. Reason and Revelation, Being and God, t.1, The University of Chicago Press, 1951, p. 8-9, 64-65 ; Id., Systematic Theology. Existence and the Christ, t.2, The University of Chicago Press, 1957, p. 13-14.

[7] À vrai dire, les concepts de Gegensatz et de Polarität se recouvrent. Je préfère le premier terme, parce qu’il a moins donné prétexte à des bavardages. [Pour les problèmes de traduction qu’entraîne cette remarque, voir la Post- face. Nd T.]

[8] À tort, car ce qui est romantique, c’est un traitement de l’idée de polarité qui détruit précisément son essence la plus profonde. Voir les considérations des pages 36, 52, 56, 106.

28.7.2026
 

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