L’être comme un et multiple selon Giovanni Ventimiglia

1) Thèse

Differenza e contraddizione est un grand texte de métaphysique. Écrit par Giovanni Ventimiglia, un jeune professeur de la Faculté de théologie de Lugano, en Suisse [1], il se propose de montrer que, pour saint Thomas, l’être est essentiellement divers, multiple. Ou plutôt, un et multiple. Laissons-le s’exprimer : « l’être n’est pas seulement […] doté du caractère de l’unité et de l’indistinction, mais aussi, de manière contemporaine et intrinsèque, comme multiple et différencié [2] ». Ou : « L’être de Thomas est, en tant que tel, non seulement identique et un, mais aussi originairement et intrinsèquement multiple et divers [3] ». On notera l’équilibre des formules qui tiennent à la fois l’unité et la diversité.

Cette thèse qui, sous son apparence simple, voire anodine, est de grande portée métaphysique. Ce que l’on peut montrer par son opposé. Pour le platonisme, l’être est essentiellement un ; le divers, le multiple lui est extérieur. Cette affirmation, capitale, tient au cœur même de la doctrine platonicienne et néoplatonicienne de l’Un ; or, le multiple s’oppose à l’un ; donc, le multiple « dérive » de l’Un par division et se trouve qualifiée négativement, en dénivelé par rapport à l’Un. En revanche, pour Thomas, à la suite d’Aristote, l’être est d’emblée divers, multiple ; or, l’être est une réalité ontologiquement bonne ; le diversum est une caractéristique première et posive de l’être. « Thomas élabore le concept de divisio, de diversum, d’aliud comme des transcendantaux, cela en polémique avec la conception qu’il reconnaissait être celle des ‘Platoniciens’ [4] ».

2) Exposé historique

a) L’histoire qui conduit à saint Thomas

Contre la tradition patristique antérieure, grâce à l’apport d’Aristote, notamment des livres 10 et 11 de la Métaphysique, « pour la première fois dans l’histoire de la théologie », Thomas peut accueillir l’altérité et la division comme une perfection [5].

b) Histoire interne au thomisme du XXe siècle

Ventimiglia aime présenter l’histoire du thomisme contemporain dans son rapport aux deux sources platonicienne et aristotélicienne. Elle se déroule en quatre temps :

1’) Première génération

Dans la première génération des grands thomistes qui s’achève, trouve son apogée dans les années 1930, on trouve, parmi les plus notables : Réginald Garrigou-Lagrange, F. Olgiati, A. D. Sertillanges, G. Manser, Aimé Forest.

Ici, la thèse, constante, est que l’essentiel de la philosophie de Thomas est aristotélicien.

2’) Deuxième génération

La seconde génération des thomistes s’étend sur une vingtaine d’années, à partir de 1930 et regroupe les noms les plus connus : Etienne Gilson, Jacques Maritain, Louis-Bertrand Geiger, Cornelio Fabro, Louis de Raymacker, Joseph de Finance, Gustav Siewerth, B. Lakebrinke.

La thèse est celle d’une absolue originalité de Thomas, irréductible à son aristotélisme. Cette originalité se concentre dans la thèse de l’être comme actus essendi.

3’) Troisième génération

Dans les années 60, se développe une nouvelle génération de thomistes qui regroupe. En continuité avec la seconde génération, ils retiennent la leçon sur l’actus essendi ; en revanche, ils s’interrogent sur ses origines historiques pour souligner l’influence majeure de la source néoplatonicienne, au point que la position de Thomas ne présente plus d’originalité : thèse à la fois identique et symétrique de celle de la première génération.

4’) Quatrième génération

Ventimiglia prolonge son analyse historique en croyant discerner aujourd’hui un renouveau de l’aristotélisme. Il fait bien partie de cette dernière et jeune génération.

5’) Remarque critique

Je me demande si cette thèse historique n’est pas trop tranchée [6]. Tous les auteurs ne sont pas non plus d’accord sur l’origine strictement aristotélicienne de la doctrine de Thomas [7].

En fait, il me semble plus juste de réinterpréter cette fresque dans un sens typologique, c’est-à-dire anhistorique. Par exemple, le Père Marie-Dominique Philippe fait partie de ceux pour qui la philosophie de Thomas est essentiellement aristotélicienne et non platonicienne.

3) Exposé doctrinal

On peut approcher la question de l’origine du multiple de plusieurs manières. Je le ferai par mode d’opposition. Par souci de simplicité pédagogique, je n’opposerai que deux approches, platonicienne et aristotélicienne. L’objection est immédiate : deux opposés énoncent des erreurs complémentaires ; ou : Aristote réagit aux limites de la doctrine platonicienne, Thomas aux limites du platonisme et du néoplatonisme des Pères ; or, la réaction hérite, en creux, des limites de ce à quoi il réagit. En fait, pour être complet, il faudrait présenter la position thomasienne comme une Aufhebung de deux erreurs opposées. Par exemple, pour prendre l’une des illustrations les plus fameuses, la doctrine de l’analogie de l’être se tient en équilibre entre l’univocité parménidienne et pythagoricienne et l’équivocité héraclitéenne.

a) À partir des relations entre le même et l’autre

Laissons Ventimiglia exposer ses conclusions, après avoir exposé les critiques de Thomas aux Platoniciens dans Physiques, L. VII et Métaphysiques, L. X :

 

« Ou l’idem est en même temps et originairement aliud, ou il n’y a pas moyen de le différencier d’un aliud extérieur à lui. […] Ceci ne signifie naturellement pas qu’il n’existe pas de choses d’un côté semblables et de l’autres diffrentes quant à quelque chose d’autre, mais cela signifie que, si on pense à la diversité entre les choses seulement de cette manière, nous ne pourrons jamais comprendre la nature de quelque chose d’autre responsable ultime de la diversité et, par conséquence, la diversité même. En effet, il est clair que, si cet autre de même n’est pas différent par soi mais seulement par quelque chose d’autre, nous n’avons fait que repousser le problème et sommes dans une régression à l’infini […]. Mais ce n’est pas tout. En effet, il est évident qu’un tel aliud ne peut que coïncider avec l’idem, qui, s’il est divers, nous serons de nouveau à notre point de départ, c’est-à-dire à l’aliud différent de l’idem, ce qui est exactement ce qu’il faut éviter pour ne pas retomber dans les inconvénients exposés [8] ».

b) À partir des transcendantaux

Pour Platon, l’autre est un genre à côté de l’être. Or, la diversité relève de l’altérité. Donc, le principe de multiplicité est extérieur à l’être.

Mais, avec Thomas, via Aristote, s’introduit un nouveau transcendantal qui est une véritable nouveauté à l’égard de Platon : il s’agit du transcendantal aliquid. « la découverte d’un nouveau transcendantal, inconnu de la tradition précédente », « Thomas l’insère parmi les autres transcendantaux, grâce à un habile jeu de mot linguistique, sous le pseudonyme d’aliquid [9] ». En réalité, « derrière l’aliquid se cache le ‘diversum in entibus omnibus’ de la Métaphysique d’Aristote, qui se retrouve aussi, avec la la divisio et la multitudo transcendens à l’intérieur des traités thomistes du De Deo Trino, à indiquer la diversité intrinsèque des Personnes de l’unique Etre subisstant. Or, soit dans les commentaires aristotéliciens de Thomas, soit dans les questions de théologie trinitaire, la référence polémique était constituée par les Platoniciens. Ceux-di, donc, représentent aussi la référence polémique, implicite mais assurée, du traité thomiste sur les propriétés transcendantales de l’être qui sont des plus originales [10] ».

Venons au contenu : l’aliquid, qui se distingue de res, signifie la diversité, la multiplicité : en effet, aliquid vient d’aliud quid. Or, les transcendantaux sont cœxtensifs à l’être. C’est donc que la diversité fait intrinsèquement partie de l’être.

c) À partir de l’univocité et de l’analogie

Pour Platon, l’être est un genre ; autrement dit, l’être est univoque. Or, l’être est un. C’est donc que l’on ne peut concevoir une réalité multiple sans l’exclure de l’être ou sans briser l’être.

Pour Aristote, tout au contraire, l’être est un mais d’une unité analogique. Or, l’analogie accueille la diversité.

d) À partir de la réception

Comment résoudre la difficile question de la relation dynamique de sortie du multiple à partir de l’un ? En platonisme comme en aristotélisme, l’Un donne. Or, le don requiert un récepteur et un récepteur différent du donateur : sinon, il y a autodonation. La question est donc : quel va être le sujet récepteur ? Précisément : d’où provient ce sujet.

Pour le platonisme, selon la perspective de Thomas, ce sujet est extérieur à l’être, différent de l’être. En effet, l’être est essentiellement Un. Or, cette sortie de l’être, cette donation est démultiplicatrice : autant de donations, autant de récepteurs. C’est donc que le principe de différenciation-réception échappe à l’être ; la multiplicité va s’expliquer à partir d’un principe extérieur à l’Un et à l’être. Voilà pourquoi, pour Plotin, l’Un ne peut donner ce qu’il a ou ce qu’il est.

Pour l’aristotélisme, en revanche, le sujet récepteur est de l’être : l’altérité du don et du récepteur est interne à l’être. En effet, l’être est essentiellement multiple. Et la première altérité, diversité introduite au sein de l’être est celle d’une nature et d’un sujet qui la reçoit.

Ventimiglia voit dans cette différence le point de divergence essentiel du platonisme et de l’aristotélisme. En effet, selon lui, l’essence du platonisme est l’« idem in alio » et l’essence de l’aristotélisme est l’« aliud in alio » ou, plus simplement, l’« alia natura in alio susceptibili ». Ventimiglia rapporte « les deux formules par lesquelles Thomas réassume de manière magistrale la logique des deux ontologies : pour les Platoniciens vaut la loi : « idem in alio », c’est-à-dire la loi de l’extériorité de l’idem et de l’aliud. Par conséquent, la différenciation de l’identique s’actue toujours par le jeu, la dialectique, la participation de cet identique avec quelque chose d’autre. Pour Aristote (et pour Thomas, au moins dans ce cas), au contraire, vaut la formule : « aliud in alio », c’est-à-dire la loi de l’originarité structurelle du divers, la loi de la contemporanéité de l’uni-diversité de l’être. Par conséquent, le problème de la différence est déjà, depuis le commencement, résolu [11] ».

e) À partir de la conception de l’un

Pour Platon, l’un doit se concevoir dans un sens mathématique : on sait en effet qu’il tient du pythagorisme que le nombre est l’essence des choses. Or, en mathématique 1 s’oppose à 2 et aux autres chiffres et nombres qui, tous, nombrent le multiple. Donc, l’un doit se comprendre comme excluant toute multiplicité ; cette conception de l’essence rejette la pluralité hors de l’être.

Pour Aristote et pour Thomas, tout au contraire, l’un se dit de deux manières : mathématique ou numérique, mais aussi transcendantale. Or, si le premier s’oppose au multiple, le second est intrinsèquement multiple (du moins au plan créé).

f) partir de la Trinité

Nous verrons plus bas qu’un certain platonisme va de pair avec l’arianisme ou le modalisme.

Pour Thomas, Dieu est l’Un, absolument simple, dénué de toute diversité. Il l’affirme avec la plus grande clarté, au sein même de son traité sur la Trinité : « Nous devons éviter en Dieu, le nom diversité (diversitas) et différence (differentia) [12] ». En effet, le premier terme engage une distinction selon la forme et le second une distinction selon la substance, ce qui est encore plus grave [13].

Or, le même Dieu est aussi Trine : la distinction des Personnes divines est une distinction réelle. C’est donc que la multiplicité n’est pas contraire à l’unité. Plus encore, sans cette conception, la pluralité divine est toujours menacée de réduction à une pure métaphore, à un modalisme.

4) Conséquences

a) En philosophie de la nature

Pour le platonisme, la matière est principe de diversité. Or, l’être est essentiellement un. Donc, la tendance sera à placer la matière du côté du non-être.

b) En théologie

Pour Ventimiglia, platonisme, arianisme, sabellianisme, même erreur, même combat. En effet, chacune de ces doctrines pose un absolu primat de l’Un et fait du multiple une réalité étrangère à l’unité. Ce qui est vrai de Platon et des néoplatoniciens l’est aussi des deux hérésies arienne et sabellianiste qui refusent toute différence intradivine réelle au nom de l’absolue monarchie divine.

En positif, c’est à la lumière de l’être que l’on peut écarter tout soupçon de l’affirmation d’une pluralité réelle des Personnes divines [14].

Une nouvelle fois, une véritable ontologie est accueillante à une vision trinitaire.

La difficulté pourrait être celle-ci : « La divisio est interne à l’être ; or, Dieu est l’Etre par excellence ; donc, la divisio est interne à Dieu [15] ».

Pascal Ide

[1] Giovanni Ventimiglia, Differenza e contraddizione. Il problema dell’essere in Tommaso d’Aquino : esse, diversum, contraddictio, Pubblicazioni del centro di Ricerche di Metafisica, coll. « Metafisica e Storia della metafisica » n° 17, Milan, Vita e pensiero, 1997.

[2] Ibid., p. xvii.

[3] Ibid., p. 45.

[4] Ibid., p. 45.

[5] Ibid., p. 239.

[6] Cf., par exemple, les critiques de Dario Sacchi, dans Filosofia neo-scolastica, (1997) n° 4, p. 179-197, ici p. 181-182.

[7] Cf., par exemple, la critique d’Enrico Berti pour qui se trouve aussi chez Thomas une conception platonicienne selon laquelle l’être est fondamentalement un dans son essence et différencié par addition, ce que manifeste la « définition de Dieu » comme Esse ipsum ou Unum ipsum. Or, pour notre auteur, cela relève d’une « certaine incohérence chez Thomas » (Studia Patavina, 45 [1998] n° 2, p. 247-252, ici p. 250.

[8] Giovanni Ventimiglia, Differenza e contraddizione, p. 149.

[9] Ibid., p. 155.

[10] Ibid., p. 289.

[11] Ibid., p. 81. Cf. le développement des p. 107-175.

[12] ST, Ia, q. 31, a. 2.

[13] Cf. De pot., q. 9, a. 8, ad 2um.

[14] Giovanni Ventimiglia, Differenza e contraddizione,  p. 349.

[15] Ibid., p. 189. Cf. le commentaire de Boèce De Trinitate, q. 4, a. 1.

29.7.2026
 

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