Sainte Jeanne d’Arc, pour conjurer la désespérance

La prière de Jeanne d’Arc, au début du Mystère de la charité, qui est identiquement le mystère de sa vocation, paraît toujours d’actualité pour conjurer la désespérance. Alors qu’elle file, cette jeune fille de treize ans et demi que Péguy appelle Jeannette, prie le « Notre Père », puis ajoute : « Vous nous avez envoyé votre Fils et les autres saints. Et rien ne coule sur la face de la terre, qu’un flot d’ingratitude et de perdition. Mon Dieu, mon Dieu, faudra-t-il que votre Fils soit mort en vain ». Alors qu’elle vient de prier le Notre Père et « Que ton règne vienne », elle s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi, on dirait que votre règne s’en va [1] » ! Et elle termine, sans savoir que sa prophétie est auto-réalisatrice : « Vous savez ce qui nous manque […] quelque chose qu’on n’aurait encore jamais vu. […] Enfin, ce qu’il nous faudrait, mon Dieu, il faudrait nous envoyer une sainte… qui réussisse [2] ».

Au terme, après avoir longuement contemplé le Christ en sa Passion et la « miséricorde infinie » du « bon Dieu [3] », Madame Gervaise, personnage inventé par Péguy qui est très possiblement une religieuse [4], répond à Jeannette : « Il y a […] dans le ciel et sur la terre […] un trésor de la grâce ; une source éternelle de la grâce ; elle coule toujours et elle est toujours aussi pleine. […] La passion de Jésus l’a empli d’un seul coup ; l’a tout empli ; l’a empli infiniment ; l’a empli éternellement [5] ». Et à Jeanne qui objecte que « la chrétienté tout entière s’enfonce graduellement et délibérément […] dans la perdition », Madame Gervaise rétorque : « On verra, on verra, mon enfant. […] Laissons courir, laissons venir la volonté de Dieu [6] ». Accomplissons notre part : « Quand j’ai fait ma prière et bien fait ma souffrance, il m’exauce à sa volonté [7] ». Pour le reste, « c’est affaire au bon Dieu […]. L’Église est à lui ».

Jeannette, enfin apaisée, se remet à filer et acquiesce (ce sont les derniers mots de la pièce) : « Ainsi soit-il, Madame Gervaise. Orléans, qui êtes au pays de Loire [8] ». Or, c’est là que Jeannette entendra ses « voix ». Elle a donc secrètement consenti à sa mission. Dieu va pouvoir nous envoyer une sainte qui réussit…

Pascal Ide

[1] Charles Péguy, Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc, dans Œuvres poétiques complètes, éd. Marcel Péguy, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 60, Paris, Gallimard, 1957, p. 371.

[2] Ibid., p. 372.

[3] Ibid., p. 521.

[4] « Madame était le titre porté par certaines religieuses » (Marcel Péguy, « Notes et variantes » sur Jeanne d’Arc, drame en trois actes, p. 1547).

[5] Ibid., p. 519-520.

[6] Ibid., p. 524.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 525.

8.7.2026
 

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