L’amour et la souffrance. Notes apéritives

Ici-bas, l’amour peut-il éliminer toute souffrance ?

1) Les raisons liées à l’imperfection de l’amour

Congédions d’abord les raisons dues à un amour imparfait.

Il y a d’abord les souffrances liées à notre immaturité. L’enfant, si assoiffé d’aimer et d’être aimé soit-il, n’est pas encore capable d’une relation de pure communion durable, de réciprocité.

Il y a ensuite les souffrances dues à nos blessures. C’est probablement la source la plus importante – et pourtant la plus innommée – de dysfonctionnements.

Il y a aussi, plus graves, les souffrances liées à nos péchés. La pire est bien entendu la trahison du lien conjugal qu’est l’adultère ; mais il y a aussi les multiples égoïsmes, jalousies, etc.

Écarter ces causes permet de répondre aux critiques notamment psychanalytiques soupçonnant l’amour de régression fusionnelle.

2) L’amour achevé est-il sans souffrance ?

Si toutes ces causes étaient écartées, l’amour serait-il sans souffrance ? Je ne le pense pas, du moins en cette vie. En effet, l’amour veut la présence. « Amor terminat ad rem », dit saint Thomas d’Aquin. Or, notre condition humaine interdit cette présence continuelle.

Peut-être cette intime connexion entre le temps et l’amour explique-t-il la multiplication de films souvent très émouvants qui proposent des variations sur ce thème, allant jusqu’à exploiter les ressources du fantastique : Un jour sans fin (un arriviste particulièrement narcissique revit tous les jours la même journée, jusqu’au jour où il apprend à aimer l’autre pour lui-même : le passage à l’autre jour devient symbole de l’évolution de la captation à l’oblation) ; Amour et amnésie (un homme tombe amoureux d’une femme victime d’une amnésie antérograde, ce qui l’oblige à la reconquérir tous les jours) ; L’étrange histoire de Benjamin Button (la rencontre d’une femme qui vieillit et d’un homme qui rajeunit avive la relation entre temps et amour) ; Hors du temps (Time Traveler’s Wife) (un homme qui voyage dans le passé ou le futur et une femme vivant dans un temps irréversible normal tombent amoureux).

Plus encore, l’amour veut la communion, l’unité la plus intime. Or, l’intériorité de l’autre nous est à jamais inaccessible. Voilà pourquoi l’amour ne peut se nourrir que de signes. Une belle expression française à laquelle nous n’accordons peut-être pas assez attention nous le suggère : « Souffrez que je vous parle [1] ». Cette parole pourrait être considérée comme un résumé du processus d’ouverture à l’altérité, du risque couru quand on parle à l’autre. L’amour ne se démontre pas mais se montre ; il ne se prouve pas, il s’éprouve. Et le même Denis Vasse a montré que si l’amour ne peut se nourrir que de croire, c’est le propre de la jalousie que de vouloir savoir. Vœu impossible qui signe la mort de l’amour.

Enfin, l’amour veut l’éternité. Si fini soit l’autre, si inconfusible soit-il avec Dieu, il n’y a, à mon sens, d’amour d’autrui que fou : « Je vous souhaite d’être follement aimé ». Et donc, d’amour monogame. Or, non seulement celui qui aime sait d’un savoir général que l’aimé peut et va mourir. Il faut dire beaucoup plus toute personne qui aime sait

Le philosophe Gabriel Marcel l’avait tellement bien compris qu’il liait étroitement l’amour et l’immortalité (d’où son intérêt pour la survie de l’âme) : « Que disait [Gabriel Marcel] ? – Aimer quelqu’un, c’est lui dire : « Toi, tu ne mourras pas’ [2] » L’expérience de l’amour d’autrui est la preuve de l’immortalité. Voilà pourquoi la souffrance dit plus qu’elle. La souffrance est un chiffre qui dit plus qu’elle. Ferdinand Alquié le notait : n’est-ce pas parce que nous avons l’intuition d’une vie autre qu’une vie de souffrance ne nous satisfait pas et que nous nous sentons sommés de soulager la souffrance ? [3]

Enfin, l’amour véridique tremble de blesser non pas soi-même mais l’autre. Voilà pourquoi la crainte de Dieu est fille de l’amour et ne disparaît pas même au Ciel.

Cette souffrance vaut autant pour l’amour de Dieu que pour l’amour de l’aimé. C’est ce que révèle la thématique de la blessure d’amour. Défaisons-nous donc de l’illusion d’un amour comblant, même de l’amour divin.

 

« Lorsque l’âme est toute pénétrée par l’amour de Dieu, oh ! comme tout est bon alors, comme tout est rempli de douceur et de joie ! Mais, même alors, on n’échappe pas aux afflictions, et plus grand est l’amour, plus grandes sont les afflictions. La Mère de Dieu n’a jamais péché, même par une seule pensée, et elle n’a jamais perdu la grâce, mais elle aussi elle a eu à endurer de grandes afflictions. Quand elle se tenait au pied de la croix, sa peine était vaste comme l’océan. Les douleurs de son âme étaient incomparablement plus grandes que celles d’Adam lorsqu’il a été chassé du Paradis, parce que son amour était, lui aussi, incomparablement plus grand que celui d’Adam. Et si elle est restée en vie, c’est uniquement parce que la force du Seigneur la soutenait, car le Seigneur voulait qu’elle voie sa résurrection, et qu’après son ascension elle reste sur terre pour consoler et réjouir les apôtres et le nouveau peuple chrétien [4] ».

3) Dépasser la tentation bouddhiste

Si éros rime ainsi avec thanatos, n’est-il pas une illusion ?

Telle est la tentation bouddhiste : ne pas s’ouvrir pour ne pas souffrir ; ne pas s’attacher pour ne pas avoir à se détacher. Certes, le bouddhisme nous expliquera qu’il retrouve l’amour, la compassion universelle, une fois l’éveil accompli. Mais que veut dire un amour affectivement indifférent à la souffrance d’autrui ? C’est en tout cas le contraire même de l’exemple que nous donne le Christ. Et de ce que l’Esprit nous apprend.

Comment répondre de l’intérieur à cette tentation bouddhiste ? En affirmant que ce lien intime entre amour et souffrance est accidentel à l’amour. Mais il est suffisamment constant et profond pour que l’on soit tenté d’abolir l’amour.

Pascal Ide

[1] Denis Vasse, La vie et les vivants, Paris, Seuil, 2001, p. 37. C’est moi qui souligne.

[2] Les hommes contre l’humain, Cité par Jean Guitton, Mon testament philosophique, Paris, Éd. Pocket, n°10494, p. 131.

[3] Ferdinand Alquié, Signification de la philosophie, Paris, Hachette, 1971, p. 190.

[4] Saint Silouane, Écrits, trad. Sophrony, Starets Silouane, Présence, 1973, p. 355. C’est moi qui souligne.

2.7.2026
 

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