« Celui qui s’abstient de dire ses pensées reste sans remède [1] ».
« Qui manifeste ses pensées est rapidement guéri [2] ».
« Dans le cadre de la thérapeutique de maladies psychiques relatives à des maladies spirituelles – observe Jean-Claude Larchet, spécialiste de théologie orthodoxe touchant les questions sur la santé, la maladie et la guérison [3] –, deux pratiques […] jouent un rôle particulièrement important » au sein des églises orthodoxes : la confession et la manifestation des péchés (ou exagoreusis ten logismôn) [4]. La première, pratiquée aussi en Occident, quoique davantage sous son aspect éthique que médicinal, nous est plus connue que la seconde qui présente des implications pratiques d’une portée non négligeable [5].
Cette pratique remonte aux premiers siècles du christianisme [6] ; elle est aujourd’hui encore en vigueur dans l’Église orthodoxe, surtout dans les monastères.
1) Qu’est-ce que manifester ses pensées ?
La manifestation des péchés est l’acte par lequel le fidèle révèle toutes les pensées qui l’habitent à un homme d’autorité spirituelle, cela en vue de progresser spirituellement. Détaillons les différents éléments composant cette définition [7].
2) Pourquoi manifester ses pensées ?
a) Exposé
Le but immédiat de cette pratique est de faire connaître son état intérieur, autrement dit de quitter le très néfaste secret. Le but intermédiaire est de recevoir lumière et conseils sur cet état, afin d’entrer dans la guérison spirituelle. Le but ultime est la sainteté, c’est-à-dire l’union à Dieu.
En effet, la manifestation des péchés :
– révèle les dispositions, les tendances intérieures du fils spirituel ;
– montre les zones plus fragiles, les points faibles ;
– évite de plus graves maladies. Les Pères insistent sur le fait (qui est un constat empirique passionnant, attestant l’unité de tout l’être) : « Dans la mesure où on cache ses pensées, elles se multiplient et prennent de la force [8] ». Cette aggravation concerne autant l’importance de la maladie (passer du bénin au grave) que sa temporalité (passer de l’aigu au chronique) [9] ;
– guérit spirituellement : « celui qui ne craint pas de révéler ses pensées devant ses pères les chasse loin de lui [10] ».
– montre les points sur lesquels les démons peuvent agir, les suggestions auxquelles l’homme est soumis. De fait, les démons refusent ce travail de lumière et s’acharnent contre cette pratique [11]. En effet, ils redoutent au plus haut point que leurs œuvres soient démasquées ; aussi manifester ses pensées précipite sa chute, déjoue leurs machinations [12].
– permet d’éviter les péchés engendrés par les pensées cachées, beaucoup plus facilement qu’en dissimulant celles-ci [13] si « nous refoulons nos mauvaises pensées et rougissons de les faire connaître aux Anciens […], nous nous mettons hors d’état d’en obtenir le remède [14] ».
En un mot, cette manifestation place sous « l’admirable lumière » de Dieu toute son âme, sans restriction et sans retard.
b) Conséquence : la limite
La valeur et la portée de ce chemin qu’est la manifestation des péchés en dicte aussi la limite. En effet, elle est de l’ordre de la connaissance ; or, autre le diagnostic, autre le remède. Il ne faut donc pas s’imaginer que le mauvais pli s’efface d’être mis en lumière ; son pouvoir pathogène demeure. La pensée néfaste fut mise en place et renforcée par de multiples petits actes ; elle s’effacera de même, mais en sens contraire. On ne peut donc interpréter cette méthode à partir des concepts psychanalytiques, notamment d’abréaction. « La manifestation des péchés ne saurait à elle seule guérir l’homme. […] Cela fait, il reste à mener ce combat, mais avec l’éclairage et l’aide du père spirituel à qui l’on a ouvert complètement son âme [15] ».
Toutefois, voir clair et donc manifester ses pensées constitue le premier pas ; plus encore, c’est déjà accomplir la moitié du chemin.
3) L’accompagnateur
Autant la confession ne peut être reçue que d’un prêtre, autant la manifestation des péchés peut se faire aussi à un non-clerc, à un moine, voire un laïc engagé dans le monde dont les qualités spirituelles sont reconnues.
D’ailleurs, l’acte possède une nature médicinale ; en ce sens, il se distingue de l’acte sacramentel dont la fonction est spirituelle et, pour une part, éthique. Voilà pourquoi les Pères du désert n’hésitent pas à comparer la rencontre avec le père spirituel à une rencontre avec le médecin [16].
4) Que partager ?
Ce ne sont pas toutes les pensées intérieures que l’on partage, mais celles présentant certaines caractéristiques, à savoir :
– les péchés ;
– les faiblesses, ses points de vulnérabilité ;
En outre,
– les pensées répétitives, présentant une certaine persistance dans l’âme [17] ;
– les pensées troublantes, inhabituelles, inquiétantes.
5) Comment partager ?
Quels sont les moyens mis en œuvre pour bien pratiquer la manifestation des pensées ? On peut en isoler au moins sept.
a) Parler sans restriction
La règle première – analogue à la confession – est de tout dire, donc de ne rien cacher – au moins volontairement. Cette règle – que l’on pourrait appeler principe de totalité – est si importante qu’elle se retrouve chez tous les Pères [18]. Un exemple entre mille : « Déclarez nettement [vos maladies] afin […] d’aller à la santé parfaite de l’âme [19] ».
b) Parler sans retard
« Si tu es harcelé de pensées impures, ne les cache pas, mais dis-les aussitôt à ton père spirituel [20] ».
c) Parler sans crainte
Parler sans crainte, c’est, en positif, parler avec confiance. Celui qui consulte doit nourrir une confiance totale en celui à qui il se confie [21].
d) Se rappeler la pensée
Comme il n’est pas toujours possible de contacter le père spirituel sur le champ, saint Jean Climaque conseille de noter par écrit les pensées lorsqu’elles se manifestent, en précisant les circonstances de l’apparition, pour les raconter avec le plus de précision possible [22].
e) Parler fréquemment
Sur la fréquence des recommandations sont variées. En fait, cela varie entre, au minimum, une fois par jour à un grand nombre de fois dans la même journée [23] en passant par une fois par heure [24].
f) Vaincre les résistances psychologiques
Les résistances intérieures sont, au plan psychologique : la crainte d’être jugé (méprisé, etc.) ; la crainte d’être culpabilisé (de se voir adresser des reproches).
Derrière ces opacités plus psychologiques, l’on trouve des causes spirituelles, voire éthiques. Elles sont de deux ordres : l’orgueil [25] et la cénodoxie [26].
g) Mettre en œuvre
La guérison ne peut s’obtenir sans un minimum de concrétisation, d’engagement. Plus encore, le fidèle doit appliquer scrupuleusement les traitements [27].
6) L’accompagnateur
Jean-Claude Larchet affirme que le thérapeute spirituel doit cultiver surtout quatre vertus : « la patience, la douceur, l’humilité et la charité [28] ». Illustrons quelques attitudes.
a) L’humilité
Pour la troisième, il note : « L’orgueil constitue l’une des principales maladies spirituelles […]. L’orgueil du thérapeute provoquerait un renforcement de ces tendances ; son humilité contribue au contraire à les affaiblir [29] ».
b) La charité
La charité est d’« une grande efficacité thérapeutique ». En effet, « le sentiment de ne pas être aimé est à la source de beaucoup de maladies psychiques, et une composante de presque toutes ». Ainsi, « l’amour désintéressé, profond et constant dont le vrai père spirituel fait preuve permet d’abolir progressivement ce sentiment [30] ».
c) L’écoute inconditionnelle
Pour parler sans crainte, avec une totale confiance et abandon, le fidèle doit rencontrer une écoute absolument non jugeante.
d) La stabilité de celui qui écoute
Il est important que la manifestation des pensées s’adresse au même père [31]. Les Pères soulignent que le désir de changement vient presque toujours d’une suggestion démoniaque et constatent que les maux s’aggravent [32] Autrement dit, le fidèle doit mériter son nom qui est vertu.
7) Les fruits
Celui qui manifeste ses pensées goûte certains fruits indéniables [33].
– Libération de son oppression ;
– Délivrance des sentiments sombres : inquiétude, angoisse, désespoir, etc.
– En positif, légèreté et paix joyeuse : une insouciance (au sens étymologique qui, lui, est positif) spirituelle (amerimnia) [34].
8) Conclusion
Une telle approche n’est pas très loin de l’introspection requise par la CNV ; voire, le père spirituel, celui qui aide dans la manifestation des pensées ressemble fort, jusque dans ses qualités, à la personne empathique qui accueille notre parole. Et si plutôt, c’était la CNV qui, comme tant d’autres approches comme l’écoute non-directive, l’amour inconditionnel, sécularisent cette antique méthode chrétienne ?
Surtout, nous sommes proches des règles de discernement des esprits que saint Ignace découvre.
Pascal Ide
[1] Jean de Gaza, Lettres, 320.
[2] Apophtegmes, N 592/50.
[3] Dans une vaste bibliographie, on peut individualiser les livres suivants, tous édités coll. « Théologies », Paris, Le Cerf : Thérapeutique des maladies spirituelles, 42000 ; Théologie de la maladie, 32001 ; Thérapeutique des maladies mentales. L’expérience de l’Orient chrétien des premiers siècles, 1992 ; L’inconscient spirituel, 2005.
[4] L’inconscient spirituel, p. 157. Cf. tout le chap. 9 intitulé : « Deux pratiques thérapeutiques chrétiennes : la confession et la manifestation des pensées ».
[5] Pour la présentation, cf. Ibid., p. 165-173 ; pour la comparaison avec la psychanalyse, Ibid., p. 173-185. Les citations seront, pour la majeure partie, tirée de ce livre.
[6] Le meilleur ouvrage sur le sujet demeure celui de P. I. Hausherr, Direction spirituelle en Orient autrefois, Rome, 1955.
[7] On peut y retrouver les quatre causes adaptées.
[8] Apophtegmes, N 592/50.
[9] Cf. Première vie de Pachôme, 96.
[10] Ammonas, Instructions spirituelles, IV, 24.
[11] Apophtegmes, N 509-510 ; Jean Climaque, L’échelle sainte, IV, 75.
[12] Dorothée de Gaza, Instructions spirituelles, V, 64-66.
[13] Cf. Théodore Studite, Petites catéchèses, éd. Auvray, p. 464.
[14] Jean Cassien, Conférences, II, 12.
[15] Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, coll. « Théologies », Paris, Le Cerf, 2005, p. 173.
[16] Cf., par exemple, Apophtegmes, N 509-510 ; Jean Cassien, Conférences, II, 13 ; Basile de Césarée, Grandes règles, 26 ; Jean Climaque, L’échelle sainte, IV, 68 ; etc.
[17] Cf. Jean de Gaza, Lettres, 165 ; Barnasuphe, Lettres, 215.
[18] Cf. Jean Cassien, Conférences, II, 11 ; Institutions cénobitiques, IV, 9. Abba Isaïe, Ascéticon, IV, 3 ; Dorothée de Gaza, Instructions spirituelles, V, 61 ; Jean de Gaza, Lettres, 375 ; Syméon le Nouveau Théologien, Hymnes, IV, 27-28.
[19] Typikon de l’Evergétis, ch. 7. Cité par I. Hausherr, Direction spirituelle en Orient autrefois, p. 226.
[20] Apophtegmes, N 592/50.
[21] Cf. Apophtegmes, série alphabétique, Poemen, 80.
[22] Jean Climaque, L’échelle sainte, IV, 43.
[23] Cf. Vie des Pères, V, 5, 13, PL 73, 876 c-d.
[24] Cf. Syméon le Nouveau Théologien, Catéchèses, XXVI, 299-303.
[25] Apophtegmes, N 592/50.
[26] Ammonas, Instructions spirituelles, IV, 24.
[27] Cf. l’apophtegme rapporté par P. Evergétinos, Synagogè, Constantinople, 1861, p. 68, col. 1.
[28] Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, p. 180-182.
[29] Ibid., p. 181.
[30] Ibid., p. 182.
[31] Cf. Syméon Studite. Cité par I. Hausherr, Introduction à la vie de Syméon le Nouveau Théologien, p. XLIX-L.
[32] Ibid., p. L.
[33] Cf. Antoine Studite. Cité par Isabelle Hausherr, Direction spirituelle en Orient autrefois, p. 159.
[34] Dorothée de Gaza, Instructions spirituelles, I, 25 ; V, 66 et 68.