La fonction divinisante de l’imagination. L’exemple de sainte Catherine de Sienne

Le site revient souvent sur ce thème qui m’est cher : la fonction bien-faisante de notre imagination ; et, à l’inverse, les dangers qu’elle court, hier et aujourd’hui [1]. C’est ainsi qu’elle exerce de multiples actions positives sur nos autres facultés rayonne sur de nombreux et embrasse les trois ordres de Pascal : elle console nos tristesses [2] et ouvre à la gratitude [3] ; elle aide à notre guérison psychique [4], voire physique [5], en transformant la blessure en ressource [6] ; en rien opposée à l’éthique [7], elle soutient et éclaire la décision [8] ; nullement contraire au réalisme [9], elle stimule l’inventivité de notre intelligence [10] ; elle est le moteur même de l’intuition créatrice, en subcréant des mondes [11] ; elle élargit notre esprit et ainsi nous prépare au surnaturel [12]. En ce jour, fête de sainte Catherine de Sienne, je souhaiterais aussi montrer qu’elle est une précieuse alliée dans notre vie chrétienne [13].

 

À l’instar de la famille de saint Thomas d’Aquin, celle de la sainte veut contrarier en tout sa vocation religieuse et la marier de force. Mais, devant sa résistance héroïque, elle raffine sa violence en s’opposant à sa vie intérieure et sa prière : elle multiplie les activités les plus harassantes, elle lui interdit l’accès à la chambre où elle se retirait, elle s’ingénie pour qu’elle ne soit jamais seule. « Ses parents […] décrétèrent […] que Catherine n’aurait plus aucune chambre particulière pour s’y retirer, et qu’elle serait occupée tout le jour aux différents services de la maison. Ils pensaient ne lui laisser ainsi aucun lieu et aucun moment pour prier et s’unir à son [divin] Époux [14] ». Comment réagit la future Docteur de l’Église ? Lisons son futur confesseur et biographe Raymond de Capoue :

 

« Au-dedans de nous, se répand l’onction de l’Esprit Saint […]. Confiante en cet Hôte tout-puissant, et avec son secours, notre sainte s’était constitué à l’intérieur une cellule qui n’était pas faite de main d’homme [cf. 2 Co 5,1], et qui la dispensait d’avoir souci de perdre cette cellule extérieure, œuvre de nos mains. Je me rappelle […] qu’aux jours où j’étais surchargé d’occupations extérieures, ou bien quand je devais voyager, cette sainte vierge me répétait souvent cet avertissement : ‘Faites-vous dans l’âme une cellule intérieure, d’où vous ne sortiez jamais’ [15] ».

 

Mais son imagination ne s’arrête pas à la seule constitution de cet espace intérieur inviolable, donc de ce contenant, elle s’exercer sur son contenu. Dans un paragraphe heureusement intitulé « Imaginations dont elle se sert pour surnaturaliser son service », le bienheureux dominicain (et maître général de l’Ordre) continue :

 

« L’inspiration de l’Esprit Saint fit imaginer à Catherine un autre moyen de vaincre toutes les injures et tous les mépris. Elle me l’a révélé, alors que je lui demandais comment elle avait pu rester allègre au milieu de tant d’avanies. Elle s’était imaginé, me disait-elle, que son père lui représentait le Sauveur Notre Seigneur Jésus-Christ, sa mère, la très glorieuse Marie, Mère de Jésus, ses frères et autres familiers, les saints Apôtres et les disciples. Cette imagination lui permettait de les servir avec autant de joie et tant de soin que tous en étaient dans l’admiration. Elle trouvait dans cette pensée un autre avantage, celui d’avoir toujours présent à l’esprit pendant son travail l’Époux qu’elle se figurait servir. Ainsi, tout en étant à la cuisine, elle habitait au Saint des Saints, tout en servant à table, elle nourrissait son âme de la présence du Sauveur [16] ».

 

Or, c’est Jésus qui a affirmé « Le Royaume de Dieu est au-dedans de nous » (Lc 17,21) et c’est lui-même qui s’est identifié à chacun d’entre nous : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40). Ainsi, loin d’être puissance d’évasion, l’imagination apparaît ici comme puissance d’incarnation.

Deux leçons spirituelles qui sont aussi des fruits.

« Là où le péché abonde, la grâce surabonde » (Rm 5,20). « L’antique ennemi, dont toutes ces méchantes machinations étaient l’œuvre, rendit, avec l’aide de Dieu, notre vierge [Catherine] plus forte, par ces mêmes moyens dont il croyait se servir pour la briser [17] ».

« Ayez confiance, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33) ; « Le bonheur sera pour ceux qui craignent Dieu » (Qo 8,12). Et l’hagiographe de conclure : « Ses frères, voyant sa constance, se disaient entre eux : ‘Nous sommes vaincus’. Son père, d’un sens plus droit que les autres, considérait en silence les actes de sa fille, et comprenait chaque davantage, qu’il y avait dans cette conduite le souffle de Dieu, et non pas un caprice de jeunesse [18] ».

Pascal Ide

[1] Cf. site pascalide.fr : « L’homme digital, amputé de son imagination ? ».

[2] Cf. site pascalide.fr : « La place du conte de fées dans l’éducation des enfants. Le fantastique, un remède contre la tristesse ? ».

[3] Cf. site pascalide.fr : « Un cantique pour Leibowitz. Un cantique sur la créativité reconnaissante ».

[4] Cf. site pascalide.fr : « Et si l’imaginaire guérissait ? Ou comment aider une personne qui peine à changer ? »

[5] Telle est la profonde vérité de la méthode astucieuse inventée par le pharmacien suisse Émile Coué.

[6] Cf. site pascalide.fr : « La créativité d’Alfred Hichtcock ou la fécondité de la blessure ».

[7] Cf. site pascalide.fr : « L’imagination comme mode de vie ».

[8] Cf. site pascalide.fr : « Science-fiction et armées françaises. Plaidoyer pour l’imagination ».

[9] Cf. site pascalide.fr : « L’imagination et la réalité sont « de plain-pied ». Pagnol et l’esprit d’enfance ».

[10] Cf. site pascalide.fr : « Comment naissent les idées nouvelles ? La créativité selon un prix Nobel ». ; « L’art de la créativité selon Julia Cameron ».

[11] Cf. site pascalide.fr : « Georges Lucas, un créateur de mondes » ; « L’art de James Cameron : unifier les contraires »

[12] Il faudrait convoquer ici toute l’œuvre de C. S. Lewis et de J.R.R. Tolkien. Moins présents sur la scène de l’imaginaire, les Français ne sont pas totalement absents. Cf. site pascalide.fr : « Arsène Lupin et l’imaginaire du mystère français ».

[13] Cf. site pascalide.fr : « Espérer contre toute espérance. Une étoile dans la ténèbre du Mordor ».

[14] Bienheureux Raymond de Capoue, Vie de sainte Catherine de Sienne, trad. P. Hugueny, Paris, Lethielleux, 1904, rééd., Paris, Téqui, s. d., chap. 4, p. 46.

[15] Ibid., p. 47.

[16] Ibid., p. 47-48. Souligné par moi.

[17] Ibid., p. 46.

[18] Ibid., p. 49.

29.4.2026
 

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