Saint Charles de Foucauld, un homme vivifié par la gratitude
  1. En lisant la correspondance entre saint Charles de Foucauld et Marie de Bondy, comment ne pas être frappé par la reconnaissance de celui-là à l’égard de celle-ci [1]? L’on sait en général ce que le converti doit au père Henri Huvelin, le prêtre parisien qui deviendra son père spirituel ; mais l’on sait moins que tout, surnaturellement, lui est venu par la médiation de cette femme de grande foi qu’était Marie. Assurément, le père Huvelin a donné à Charles les catégories qui lui ont permis de penser la foi, de discerner sa mission – autant de dons intellectuels de grand prix. Mais la tête n’est pas le cœur et le suit. Ne pourrait-on dire que Marie précède le père spirituel de Charles comme le cœur la tête [2]?

Saint Charles lui doit cette spiritualité du Cœur du Christ, dont on sait combien elle est centrale, au point d’être inscrite sur son habit religieux : « Ce n’est pas sans raison qu’Il [Jésus] vous a inspiré cette grande dévotion au Sacré-Cœur, source de la mienne, puisqu’Il a voulu que je reçusse tout par vous [3] ». Parfois, l’énumération est plus longue et plus précise : « Vous m’avez fait connaître le Sacré-Cœur […] à vous je dois de savoir ce que c’est que Montmartre, ce que c’est que la messe du St-Sacrement, ce que c’est que la Bénédiction [4] ». En effet, Charles unit toujours le Sacré-Cœur et l’Eucharistie : « Le T. S. Sacrement c’est tout Lui ; Son Sacré Cœur c’est encore tout Lui ». Ainsi sa gratitude va à ce que Marie lui a fait découvrir de l’amour de Jésus dans l’Eucharistie. Il poursuit donc dans la même missive : « Je pense et je penserai bien à vous devant la Ste Hostie, dans cette chapelle, vôtre à tant de titres, en ces jours qui me rappellent ce que je vous dois avec tant de force et de douceur [5] ».

Mais ces dons surnaturels s’étendent à rien moins que sa conversion et la totalité de ce qui constitue sa relation à Jésus :

 

« C’est par vous que j’ai connu et Jésus, et le Sacré Cœur, et Montmartre, et M. l’Abbé [Huvelin], et l’église de Saint-Augustin, et la Trappe, et la messe du Saint-Sacrement, et le Salut, et le 1er livre bon et pieux que j’ai lu et qui, uni à votre exemple, m’a porté vers le bon Dieu [6] ».

 

Marie de Bondy fait donc partie de ces femmes évangéliques qui, comme Marie-Madeleine, furent « apôtre des Apôtres », selon l’expression patristique. Nombreuses, de fait, furent les « apôtres domestiques » en ce xixe siècle finissant, riche en conversions décisives [7]. Aussi Charles n’hésite-t-il pas à appeler sa donatrice « mère » : « Qu’est-ce qui ne me vient pas de vous, chère mère [8] ? ». De même que la mère charnelle lui a donné la vie naturelle, de même Marie de Bondy est celle par laquelle lui fut donnée la vie surnaturelle.

En fait, de sa cousine, Charles n’a pas seulement reçu la foi, mais l’amour. Ou, pour reprendre l’enseignement de l’encyclique Lumen fidei, il a reçu le contenu de la foi (fides quæ) et son motif (fides qua), qui s’identifient à la miséricorde. En effet, lorsqu’il revient du Maroc, sa cousine, qui connaît pourtant quelle fut sa vie désordonnée dans le passé, l’accueille à Paris avec une affection sans réserve ni condition. Or, la miséricorde est l’amour plus puissant que la mort et le péché [9], l’amour sans limite [10]. Aussi, par l’attitude de sa cousine, Charles est-il introduit, par le cœur avant que par la tête, par l’expérience avant que par la saisie réflexive, par sa vie humaine avant que par la vie divine, dans l’essence même de ce qu’est le Sacré-Cœur. Voilà pourquoi, au sein du développement qu’il consacre à saint Charles de Foucauld dans son encyclique sur le Cœur de Jésus-Christ, le pape François écrit que, par Marie de Bondy, « il découvrit une miséricorde sans limites [11] ». Et le Saint-Père de citer une lettre de Charles : « Espérons dans la miséricorde infinie de Celui dont vous m’avez fait connaître le Sacré-Cœur [12] ».

Sans limite synchronique, cette gratitude est sans limite diachronique. Et c’est là peut-être le plus bouleversant. Le dominicain Charles Ruetsch, qui a consacré une thèse de théologie à leur relation, a compté pas moins de 41 occurrences de l’expression « que vous m’avait fait connaître » dans les lettres envoyées par Charles à Marie entre 1889, trois ans après sa conversion (octobre 1886, le jour exact étant inconnu) et 1916, année de sa mort [13]. De fait, cette gratitude précieuse est aussi précise. Par exemple, Charles se consacre au Sacré-Cœur aux côtés de sa cousine sur la colline de Montmartre, en juin 1889 (la date précise non plus n’est pas connue) [14]. Or, l’année suivante, lors du premier anniversaire, il écrit à Marie : « Je penserai bien à vous le matin de la fête du Sacré-Cœur où j’ai reçu, la 1ère fête où je suis allé à Montmartre, le bon Dieu si près de vous ; et il y a un an encore j’étais dans la chapelle avec vous ; vous seule me l’avez fait connaître [15] ».

 

  1. Or, la générosité, c’est-à-dire la donation gratuite, naît de la gratitude, c’est-à-dire de la réception gratuite (plus précisément, de sa conscience) : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8). Ne serait-ce pas en partie par et dans cette reconnaissance totale, aussi profonde que constante, qu’est née l’œuvre si féconde et si large de l’âme franciscaine de Charles [16]? Celui-ci vivra de ce retour d’amour d’abord vis-à-vis de ses très proches comme Marie et le père Huvelin. C’est ainsi que, après avoir reçu de celle-ci tant d’image, il en fabrique une portant sa propre devise « Iesu Caritas» et l’envoie à Marie (après en avoir donné à « M. l’abbé ») : « Je vous envoie une image de ma fabrication […]. C’est ce que vous avez fait pour moi, ma si chère mère, vous avez allumé le feu de l’amour divin dans mon cœur où il était si éteint, et vous m’avez sauvé alors que j’étais perdu [17] ».

Mais il élargira peu à peu cette redamatio à l’humanité entière. L’on sait le rayonnement de celui qui se voulait « frère universel » [18]. L’on sait combien, à Montmartre, Charles, qui aime les images [19], apprécie la représentation du Christ qui se trouve dans la basilique de Montmartre : alors que, conformément à la description que saint Marguerite-Marie Alacoque, l’iconographie traditionnelle montre Jésus dévoilant son Cœur (il en sera de même pour l’image que popularisera saint Faustine Kowalska), l’église parisienne peint Jésus dont les bras étendus couvrent le monde entier, à l’instar de son amour. Or, n’est-ce pas ce que Charles a expérimenté lors de son retour à Paris à travers l’amour non jugeant et inconditionnel de sa cousine, antérieurement à son retour à la foi ? Citons une dernière fois la correspondance du mystique missionnaire à sa cousine, d’autant qu’elle y mentionne la loi même de retour qui est le moteur ardent de la gratitude, « rendre amour pour amour » :

 

« C’est bien ainsi que Jésus nous ouvre sans cesse tout grands Ses bras et Son Cœur. Puissions-nous nous y jeter et y rester dans le temps et dans l’éternité ! […] Puissent tous vos enfants s’y jeter et y demeurer toujours ! […] Et que tous les humains entrent dans ces bras et ce Cœur ; que tous rendent amour pour amour [20] ! »

Pascal Ide

[1] Charles de Foucauld, Lettres à Mme de Bondy. De la Trappe à Tamanrasset, Paris, DDB, 1966.

[2] Cf. P. Labaste, Influence de la mystique de l’abbé Huvelin sur la transformation de saint Charles de Foucauld. Une anthropologie théologique au service de la sanctification mise en œuvre dans l’accompagnement spirituel, Paris, Institut catholique de Paris, Faculté de théologie, mémoire en théologie spirituelle, 2023.

[3] Lettre du 5 janvier 1903. « Vous m’avez fait connaître par son image sur votre table le Cœur de Notre-Seigneur » (Lettre du 16 septembre 1899).

[4] Lettre du 4 octobre 1893.

[5] Lettre du 30 mai 1902.

[6] Lettre du 3 juillet 1898.

[7] Cf. Caroline Müller, La direction de conscience au xixe siècle (France, 1850-1914). Contribution à l’histoire du genre et du fait religieux, Lyon, Université, Thèse d’histoire, 2017, p. 152-166).

[8] Lettre du 3 juillet 1898. « Chère mère, vous êtes dans le Cœur de Jésus, et plus j’y entrerai moi-même, plus je vous trouverai » (Lettre du 26 novembre 1900).

[9] Cf. Pascal Ide, « ‘L’amour plus puissant que le mal’. La miséricorde selon saint Jean-Paul II », Communio, 41 (2016) n° 1. La miséricorde, p. 61-74.

[10] Cf. Id., « La miséricorde divine comme excessus d’amour dans le Petit Journal de sainte Faustine », Bulletin de Littérature Ecclésiastique, 122/3 (2021) n° 487, p. 33-68.

[11] Pape François, Lettre encyclique Dilexit nos sur l’amour humain et divin du Cœur de Jésus-Christ, 24 octobre 2024, n. 130. Cf. n. 130-132.

[12] Lettre du 7 avril 1890.

[13] La thèse n’étant pas (encore) publiée, nous citons Charles Ruetsch, « La spiritualité du Cœur du Christ chez Charles de Foucauld : de la dévotion affective à une théologie missionnaire », Nouvelle revue théologique, 148 (2026) n° 2, p. 272-288. Les citations sont empruntées à ce riche article.

[14] Cf. P. Sourisseau, « Les derniers mois dans le monde du Vicomte Charles de Foucauld », Bulletin de l’Association des Amis du Père de Foucauld, 95 (juillet 1989), p. 4-12.

[15] Lettre du 7 juin 1890.

[16] Un autre fruit de cette gratitude en acte et en actes réside dans ce que l’on pourrait appeler « une théologie du rendez-vous par le regard », que développe une autre brève étude sur le site.

[17] Lettre du 2 juillet 1901.

[18] Par exemple : « Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans et juifs et idolâtres à me regarder comme leur frère, le frère universel […]. Ils commencent à appeler la maison, ‘la fraternité’ (la Khaoua, en arabe), et cela m’est doux » (Lettre du 7 janvier 1902).

[19] Par exemple, les représentations du Sacré-Cœur que Marie lui envoie après don départ en Syrie (cf. lettre du 11 août 1890). « Après son installation à Béni-Abbés en 1901 », Charles « demande régulièrement [à sa cousine] de lui envoyer des los d’images qu’il pourra distribuer aux soldats » (Charles Ruetsch, « La spiritualité du Cœur du Christ chez Charles de Foucauld… », note 50, p. 285).

[20] Lettre du 16 juin 1902. Souligné dans le texte.

30.4.2026
 

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