L’enracinement dans la patrie selon Fabrice Hadjadj

Dans la deuxième partie de son petit livre, La terre chemin du Ciel, la plus originale, Fabrice Hadjadj promeut un don originaire oublié : la patrie, le « chez soi » [1].

Pour cela, il s’agit d’éviter une double erreur opposée : sédentaires et nomades, les partisans de l’enracinement et les adeptes du voyage, les plantes et les oiseaux. ll demeure que les fils d’Icare sont plus nombreux que les fils d’Antée. Dans le chœur de Médée, Sénèque reprochait déjà à Jason sa fascination pour le déracinement. Il en voyait l’expression dans cette invention antique : le bateau. Le confirmaient deux faits : Jason et les Argonautes dérobaient la Toison d’or protectrice d’une nation autre que la sienne ; Jason avait séduit une princesse qu’il transplante de sa Colchide natale en Thessalie puis à Corinthe. Et Sénèque chante ce mythe du nomadisme contre la stabilité à jamais blessée, oubliée : « Nos ancêtres ont connu le temps de l’innocence. / Ils étaient sans malice. / Chacun restait paisiblement chez soi […]. En ce temps-là, le monde était multiple, / Ailleurs était vraiment ailleurs. / Mais le vaisseau thessalien a rompu l’ordre établi / Et réduit le monde à n’être plus qu’un […]. Toutes les barrières ont été bousculées. / Sur les terres vierges on édifie des villes. / Le monde est sillonné de routes. / Tout bouge. / Rien n’est resté de l’ordre de jadis [2] ». Ainsi donc, la nostalgie du sol, les critiques anti-mondialisation n’auraient donc rien inventé ? Plus proche de nous, on trouve Heidegger qui regrettait l’Unheimlichkeit [3], l’exil originel (des romantiques). Et Nietzsche ne résume-t-il pas cette tentation dans la formule : « Ubi pater sum, ibi patria » ; or, la paternité est l’accomplissement du don 3 ; donc, trouver ses racines dans sa paternité, c’est nier son enracinement dans le don 1.

En positif, il faut redécouvrir que le texte biblique, loin de prôner le déracinement, promeut l’enracinement. Par exemple, le fameux appel fondateur d’Abraham, ne demande de quitter le pays originaire, « la maison de ton père » qu’au nom d’un autre « pays », celui « que je t’indiquerai » (Gn 12,1). La dynamique exodale s’achève à une terre promise et non pas dans un sans-terre.

Mais comment alors ne pas faire de cette terre une idole ? Comme pour la nature, la réponse ne tient pas dans la rature de cet enracinement, mais son redoublement : la terre n’est que le signe (et l’effet) d’un enracinement plus profond, en Dieu. Appliquant cette vérité à nous, l’auteur traduit : « Métaphysiquement, les Français de vieille souche sont encore des immigrés en France, puisque la France est avant tout la patrie de l’Éternel, étant créée par Lui et ayant vocation d’y conduire [4] ». L’auteur le montre à partir de plusieurs passages de l’Écriture : à l’instar de la nature, la terre est un don de Dieu, selon Dt 6,10-11, qui souligne la gratuité du pays que Dieu confie aux Israélites ; l’exil ne signifie pas le dépouillement de la terre, mais la désappropriation de ce que le Juif avait fini par posséder comme propre, pour lui permettre de la redécouvrir comme don du Très-Haut ; le sabbat de la terre qui demande le repos de celle-ci, selon un rythme hebdomadaire mais aussi tous les sept ans (Ex 23,10-11), a pour finalité de transformer le regard utilitaire vis-à-vis de la terre nourricière en regard contemplatif et eucharistique.

Pascal Ide

[1] Fabrice Hadjadj, « Un Ciel pour notre patrie », La terre chemin du Ciel, Saint-Victor-de-Morestel, Les Provinciales et Paris, Le Cerf, 2002.

[2] Sénèque, Médée, in Théâtre complet, II. Médée ; Hercule furieux ; Hercule sur l’Oeta ; Œdipe ; Les Phéniciennes, trad. Florence Dupont, coll. « Le spectateur français », Paris, Imprimerie nationale, 1992.

[3] Cf. Martin Heidegger, « Sérénité », trad. André Préau, Questions III, Paris, Gallimard, 1966.

[4] Fabrice Hadjadj, La terre chemin du Ciel, p. 59.

4.2.2026
 

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