Du repli sur soi à l’ouverture à l’autre. La conversion de la Samaritaine (Jn 4)

La rencontre de Jésus et de la Samaritaine (cf. Jn 4,1-42) narre le passage d’une relation utilitariste (repliée sur soi) à une relation personnaliste (ouverte à l’autre) [1].

1) Le contexte (v. 3-6)

 

Jésus […] quitta la Judée pour retourner en Galilée. Or, il lui fallait traverser la Samarie. Il arrive donc à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi.

 

Jésus doit passer de la Judée (au sud) à la Galilée (au nord), en passant par Jéricho et en remontant le Jourdain. Or, loin d’éviter la Samarie qui est une région dangereuse, il la traverse. Il doit donc être mû par une raison particulière : la rencontre décisive avec la Samaritaine.

Par ailleurs, l’entretien se produit autour d’un puits. Celui-ci est lié à la Loi : le puits, ou plutôt l’eau, comme la Loi, donnent la vie. De plus, ceux qui s’en approchent sont prêts à puiser dans la profondeur, donc cherchent le don et le sens de la vie.

Jésus se manifeste dans toute son humanité, voire sa vulnérabilité, puisqu’il est dit qu’il est « fatigué ». Le théologien du Verbe divin qu’est Jean est aussi celui de son incarnation la plus concrète. Cette fatigue évoque aussi la bonne fatigue du pasteur qui met toute son énergie à chercher ses brebis.

La Samaritaine, quant à elle, apparaît comme un personnage étrange, voire suspect. En effet, il est midi. Or, c’est l’heure de la pleine chaleur ; c’est donc l’heure déconseillée aux tâches difficiles, peineuses ; et tel est le cas de celui qui puise l’eau et la porte. Ainsi, la motivation de la femme qui vient à cette heure est aussi autre : éviter de rencontrer qui que ce soit. Et si elle évite la rencontre, c’est qu’elle est marginalisée et ne veut pas être humiliée publiquement.

Jésus prend l’initiative du dialogue. À elle seule, cette initiative est inouïe. En effet, tout le sépare de cette Samaritaine : la religion, donc la culture, et le sexe. D’abord, les Juifs voient les Samaritains comme des païens et les deux peuples se haïssent, ainsi que Jean l’exprime pudiquement : « les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains » (v. 7). Ensuite, un homme ne parle pas en public à une femme. Ainsi, par sa présence au puits, Jésus va rendre possible l’impossible.

Pourquoi donc Jésus veut-il rencontrer cette femme particulièrement ? Pourquoi maximiser les obstacles à la rencontre ? Le père Lataste disait que « ce sont les plus grands pécheurs qui font les plus grands saints ». Rappelons-nous saint Paul. N’y a-t-il pas une mystérieuse fécondité dans la blessure, la fêlure, la fragilité (au sens de capacité à être brisé net) ?

2) Le dialogue

Pas à pas, en pas moins de sept échanges, Jésus va s’approcher de cette femme et, au terme, la toucher en plein cœur.

a) La première demande (v. 7-9)

 

« Donne-moi à boire. » […] La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? »

 

La première demande de Jésus est accueillie par une fin de non-recevoir. La Samaritaine lui répond en quelque sorte : « Cela ne se fait pas ».

b) La deuxième demande (v. 10-12)

 

Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »

 

« Si tu savais qui je suis ». Jésus veut la conduire vers la profondeur d’une rencontre. Mais la femme ne comprend pas et répond ironiquement. En fait, son propos fait allusion à Gn 29 qui parle d’une « pierre importante à rouler ». Or, un Targum commente en disant : alors que plusieurs hommes sont nécessaires pour la rouler, Jacob est venu et l’a fait avec un seul bras, autrement dit, sans effort. De plus, ajoute-t-il, le puits s’est mis à déborder. Enfin, quand Jacob venait à Aram, à chaque fois, l’eau montait. Et cela a duré pendant 20 ans. Ainsi, la femme dit à Jésus qu’il prétend faire et être aussi fort que Jacob.

c) La troisième demande (v. 13-15)

 

Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »

 

Devant l’échec des deux premières tentatives, Jésus cherche un troisième moyen pour rejoindre cette femme. Pour cela, il fait allusion au don de l’Esprit et au Golgotha.

Mais, la femme, tel Nicodème, ne comprend rien. Ayant épuisé toutes ces approches par le désir, Jésus change d’attitude. Quelle adaptabilité ! Pour autant, ces premiers échanges sont loin d’avoir été inutiles : ils ont permis à la Samaritaine de progresser dans son désir. Mais ce chemin ne portera tout son fruit que lorsque la femme aura accepté d’être touchée au cœur.

d) La quatrième demande (v. 16-18)

 

Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. » La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. »

 

Désormais, Jésus rejoint la vie de cette femme. Et, là, il va la déstabiliser, la toucher au cœur et en quelque sorte porter l’estocade.

La Samaritaine, de son côté, va arrêter de « faire la maligne ». Mise à nue, elle est enfin elle-même. Pourquoi ? Jésus a dévoilé ce qu’il y a de plus profond en elle : sa soif fondamentale, la soif d’aimer et d’être aimée. Sans aucun jugement moral, il l’a rejointe au plus intime de son désir et l’a ainsi libérée. Certes, Jésus lui révèle aussi son péché, mais c’est uniquement pour l’en délivrer et lui permettre d’accéder à son cœur profond.

Alors, enfin connectée avec son cœur et affranchie de son péché, la femme entre dans un dialogue inouï, unique dans tout l’Évangile. De fait, Jésus va lui révéler deux choses qu’il ne dit à personne d’autre.

e) La cinquième demande (v. 19-24)

 

La femme lui dit : « Seigneur, je vois que tu es un prophète !… Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. » Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »

 

Après avoir été en quelque sorte dénudée et rejointe en son cœur, cette femme va accéder au cœur de son cœur, qui est Dieu. En effet, on s’attendrait mille autres interrogations. Mais la toute première question qui jaillit concerne l’adoration. Or, l’adoration est la dimension la plus profonde, car nous sommes des créatures dépendantes du Créateur : notre être participe à celui qui est l’Être subsistant.

De même, et avant la Samaritaine, une autre Personne est traversée par ce même désir, et c’est le Père. Lui qui est la source sans source « cherche » quelque chose ou plutôt quelqu’un : des « vrais adorateurs » « en esprit et vérité ». Dieu a soif d’un cœur qui se donne gratuitement à Lui. Et si Dieu cherche, c’est peut-être qu’il y en a pas tant que cela…

L’ajout « en esprit et vérité » montre que l’adoration est, plus encore qu’un acte, une manière d’être. Et ici la révélation se fait trinitaire : l’adorateur adore le Père « dans l’Esprit et dans la Vérité » qu’est le Christ (cf. Jn 14,6).

f) La sixième demande (v. 25-26)

 

La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. »

 

Dans cet ultime échange, Jésus révèle une seconde vérité totalement inattendue : celle de son identité. En effet, la Samaritaine est la seule personne à qui Jésus dit qu’il est le « Christ », c’est-à-dire, littéralement le Messie : « oint » (sous-entendu de l’Esprit) se traduit en grec christ et en hébreu, messie. Aucun de ses disciples n’a bénéficié d’une telle révélation. Comment le comprendre ? Pour Dieu (mais aussi, analogiquement, pour l’homme), se révéler ou se dire, c’est se donner ; exprimer son identité, c’est identiquement donner son être, car le vrai et l’être se convertissent l’un dans l’autre. Or, Dieu ne peut se donner qu’à celui qui peut le recevoir. C’est là une loi générale du don qui trouve sa réalisation maximale en Dieu. Mais, en ayant consenti humblement à la vérité sur son être permise par le Christ, cette femme est comme creusée, possède désormais toute la place intérieure pour le recevoir autant qu’il veut se donner, c’est-à-dire jusqu’à son être-mission : le Messie (ou Christ).

Désormais, nous comprenons la raison d’être de la rencontre : Jésus voulait se donner totalement à cette femme, et donc transformer sa vie au plus intime. Cette femme qui, en se laissant rencontrer, devient alors enfant de Dieu et donne de la joie au Père.

Les effets ou plutôt les fruits ne vont pas tarder à se manifester.

g) Les fruits (v. 27-30)

 

À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? » ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? » La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers lui.

 

Cette femme est à ce point remplie de joie que celle-ci déborde, elle ne peut la garder pour elle. Dès lors, elle n’a plus qu’un désir : la communiquer. Elle devient donc missionnaire. Cette femme qui ne voulait rencontrer personne, va désormais aller rencontrer tout le monde.

La « cruche » devient métaphorique. En laissant ce vase, c’est comme si la Samaritaine disait : « Je n’en ai plus besoin, parce que, moi-même, je suis devenue ce vase, ce récipient qui, rempli par Dieu, répand la bonne nouvelle ».

Ainsi, et tel est le plus inouï : celle qui semblait la moins apte, celle qui était la plus rejetée, devient la plus féconde. Nul misérabilisme là-dedans ! Nul automatisme, surtout : le pauvre dans l’Écriture est quelqu’un qui le devient, par grâce et liberté. Elle ne devient apôtre, féconde (comme, plus tard, Marie-Madeleine que les Pères de l’Église saluent comme « apôtre des Apôtres »), que parce qu’elle s’est laissée toucher, plus, transformer. L’union transformante est missionnaire par essence. La source extérieure est devenue source intérieure. « Il y a en moi un puits très profond et, en ce puits, il y a Dieu. Mais il est enseveli. Il faut le mettre à jour » (Etty Hillesum).

Pascal Ide

[1] Sur le sens de ces deux expressions, cf. Pascal Ide, Aimer l’autre sans l’utiliser. Pour des relations transformées, Paris, L’Emmanuel, 2019. Cette méditation s’inspire de l’intervention de Mgr Vincent Jordy lors d’une retraite aux prêtres de Paris au Foyer de charité de Troussure en janvier 2018.

18.3.2020
 

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