Dans un essai roboratif, le philosophe français Jean Guitton cherche à montrer que les hérésies ne sont pas que des erreurs contraires à la Vérité catholique, mais des vérités partielles détachées de cette Vérité totale [1] : « Il y a, dans ce que nous appelons ‘hérésie’, des valeurs intimes non développées ou prisonnières, de sibyllines annonces, l’essai prématuré d’une synthèse finale [2] ». Le disciple de Newman [3] ne peut qu’être sensible au développement du dogme dont l’hérésie est comme un arrêt de croissance ou une augmentation unilatérale.
Pour l’établir, l’ami de Paul VI, fut aussi le premier auditeur au Concile, parcourt toute l’histoire de l’Église, en sept chapitres qui vont du judaïsme, en passant par la gnose, les Ariens, l’Islam et les Cathares, jusqu’à la Réforme protestante et la crise actuelle [4]. Ainsi, la thèse développée par Denis Moreau dans son ouvrage au titre provoquant et au contenu vivifiant, Tous hérétiques ?, est loin d’être inédite [5].
Mais Pascal n’avait-il pas déjà tout dit :
« L’Église a toujours été combattue par des erreurs contraires. […]
La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire, temps de rire, de pleurer, etc. responde, ne respondeas, etc.
La source en est l’union des deux natures en Jésus-Christ.
Et aussi les deux mondes. La création d’un nouveau ciel et nouvelle terre. Nouvelle vie, nouvelle mort. […]
Et enfin les deux hommes qui sont dans les justes. Car ils sont les deux mondes, et un membre et image de Jésus-Christ. Et ainsi tous les noms leur conviennent de justes pécheurs, mort vivant, vivant mort, élu réprouvé, etc.
Il y a donc un grand nombre de vérités, et de foi et de morale, qui semblent répugnantes et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.
La source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques‑unes de ces vérités.
Et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l’ignorance de quelques‑unes de nos vérités.
Et d’ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées et croyant que l’aveu de l’une enferme l’exclusion de l’autre, ils s’attachent à l’une, ils excluent l’autre, et pensent que nous au contraire. Or l’exclusion est la cause de leur hérésie, et l’ignorance que nous tenons l’autre cause leurs objections.
Premier exemple : Jésus-Christ est Dieu et homme. Les Ariens, ne pouvant allier ces choses qu’ils croient incompatibles, disent qu’il est homme ; en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu’il soit Dieu ; en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité ; en cela ils sont ignorants.
Second exemple : sur le sujet du Saint Sacrement. Nous croyons que la substance du pain étant changée et transsubstantiée en celle du corps de Notre Seigneur Jésus-Christ y est présent réellement : voilà une des vérités. Une autre est que ce sacrement est aussi une figure de celui de la croix, et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.
L’hérésie d’aujourd’hui, ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble, et la présence de Jésus-Christ, et sa figure, et qu’il soit sacrifice, et commémoration de sacrifice, croit qu’on ne peut admettre l’une de ces vérités sans exclure l’autre pour cette raison [6] ».
Pascal Ide
[1] Jean Guitton, Crises dans l’Église. Le Christ écartelé, Paris, Perrin, 1963.
[2] Ibid., p. 17.
[3] Cf. Jean Guitton, La philosophie de Newman. Essai sur l’idée de développement, Paris, Boivin, 1933 ; Id., Profils parallèles. Pascal, Leibniz, Renan, Newman, Teilhard, Bergson, Claudel, Heidegger Publication : Paris : Fayard, 1970 ;
[4] Cf. le résumé Jean Guitton, Crises dans l’Église, p. 18-22.
[5] Cf. Denis Moreau, Tous hérétiques ? Sur l’actualité de quelques débats chrétiens, Paris, Seuil, 2025.
[6] Blaise Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, n° 862 ; éd. Lafuma, n° 733 (série XXVI). Cf. site consulté le 6 août 2026 : https://www.penseesdepascal.fr/XXVI/XXVI3-moderne.php