Une théologie de la juste demande

1) Difficulté

Les trois commandements ouvrant le logion de Mt 7,7-11 (« Demandez », « Cherchez », « Frappez ») sont souvent entendus comme répétitifs, à quelques nuances près. Est-ce vraiment le cas ? Déjà, un indice grammatical qui n’est pas de peu de valeur devrait attirer notre attention : la première et la troisième requête font intervenir deux termes ou personnes (voire trois termes, si l’on considère qu’il y a l’objet de la demande ou la raison pour laquelle on frappe) : demander à quelqu’un, frapper à la porte de quelqu’un ; or, la deuxième norme, de soi, ne demande qu’un seul sujet actif : celui qui cherche. Et si l’on objecte que cette quête n’est pas celle d’une chose mais d’une personne, ce qui serait à prouver, cette personne est en position d’« objet », symétrique à celui de la demande ou de la raison de frapper, alors que les premiers et troisièmes commandements font appel à un tiers médiateur de cet « objet ». Là se trouve la dissymétrie.

Un second indice peut nous mettre sur la voie. Jésus ne reprend pas de la même manière au v. 8 les trois impératifs (v. 7). En effet, ceux-ci se présentent sous la forme de couples de verbes, le premier appelant le second comme son achèvement : demander-donner, chercher-trouver, frapper-ouvrir. Or, dans l’explicitation proposée par le Christ (le v. 8 s’ouvre sur un « car »), nous trouvons les bipôles suivants : demander-recevoir, chercher-trouver, frapper-ouvrir. Enfin, dans les trois illustrations qui suivent, l’on trouve employés successivement, des verbes faisant référence au don (« remettra », « donnera » : aller voir le grec). Bien évidemment, il n’y a pas d’opposition entre le donner et le recevoir. Plus encore, il y a complémentarité. Ainsi, la non reprise à l’identique permet de déployer une théologie du don.

Dès lors, nous nous permettons d’émettre l’hypothèse suivante : les paroles de Jésus ne dessinent-elles pas toute une théologie de la juste demande en relation avec le don.

2) Don et demande

Il s’agit d’abord d’établir le lien existant entre demande et don. La dynamique du don suppose trois termes : le donateur, le récepteur et le don (le présent ou donum passive sumptum). On pourrait ajouter l’acte même de don (donum active sumptum). Le plus souvent, donateur et récepteur sont des personnes différentes. Or, entre personnes, les relations sont libres. Soit le donateur prend librement l’initiative d’octroyer le don, soit il ne donne pas, quelle que soit la raison, la plus fréquente étant qu’il ignore l’attente du récepteur. Or, celui-ci peut avoir besoin de ce don. Or, entre personnes libres, la seule possibilité d’accéder à ce don est de le demander. Cette attitude évite seule la double attitude erronée : d’une part la passivité qui ne fait qu’attendre, croit de manière toute-puissante que le récepteur peut deviner ses désirs et refuse de s’inscrire dans le lien ; d’autre part, l’intrusion qui exige, voire qui prend ce qui appartient à l’autre. En conjuguant l’activité et le respect de la liberté, la demande conjure les deux comportements aliénants ou dépersonnalisants.

On peut aussi présenter la question de manière aporétique. Mais il semble qu’il n’existe que deux voies : celle passive de l’attente, au risque de ne rien recevoir et supposant que le récepteur connaît le besoin du récepteur potentiel

3) La juste demande

Mais la demande ne résout pas toutes les difficultés. En effet, ne se trouve-t-elle pas dans la même situation que le silence ? Combien de fois des demandes se sont soldées par le silence, l’absence de réponse. Inversement, combien de demandes sont des exigences masquées. Voire, combien de réponses sont des retours immédiats où manque la liberté du donateur : qu’il s’agisse de contre-dons, etc. Multiples sont les pièges de la toute-puissance : celui du silence, comme de la parole. En se taisant, le récepteur potentiel exige que le donateur le devine, anticipe ses besoins. En parlant, il redouble son exigence de l’impatiente attente d’un retour immédiat et totalement adéquat à la requête. Dans le premier cas, il accorde au donateur l’omniscience, dans le second, il nie sa liberté. Dans les deux cas, celui qui répond n’est qu’un prolongement du demandeur et disparaît en son altérité. La relation interpersonnelle s’efface de même.

Plus encore, en affirmant que celui qui demande reçoit, le Christ pourrait faire croire à une automaticité qui nierait la liberté des protagonistes.

Je répondrai d’abord que la première affirmation montre que la logique fondamentale est bien celle de la demande et de la réponse (qui se dédouble elle-même en donation et réception). Contrairement à ce qu’une mentalité individualiste, atomisée, nous rend sensible, demandes et réponses ou, plus précisément, la liberté qui adresse la demande et celle qui l’entend, la reçoit, ne sont pas juxtaposées, séparées. La liberté de celui à qui est faite la demande n’est pas indifférente vis-à-vis de celle-ci.  Il y a déjà un lien qui se tisse entre récipiendaire potentiel et demandeur. Celui-ci se dispose à recevoir et celui-là à donner. Le geste de donation s’ébauche dans la demande. Pour le dire autrement, le lien apparaît au moins aussi important que les personnes en relation. Voilà pourquoi Jésus peut affirmer que « A qui l’on demande, l’on donnera ». Cela vaut bien entendu a fortiori de Dieu face à la créature qui est totalement indigente.

Mais, dès lors, l’objection revient avec une force redoublée : comment éviter que le demandeur ne devienne une victime exigeant l’aide de la part de celui qui n’est plus considéré comme un libre sauveur mais exigé comme un sauveteur ? C’est là que les deux autres impératifs trouvent toute leur place et conjurent les deux risques énoncés.

Tout d’abord, la recherche exige un engagement du côté de celui qui souhaite recevoir. La recherche suppose en effet deux conditions : l’engagement de la liberté ; le temps. Or, ces deux conditions congédient la passivité. Le temps suppose la patience, non la passivité. Ne peut recevoir que celui qui s’engage dans sa demande.

Ensuite, le fait de frapper exige le respect de la liberté de celui qui ouvre. Un autre passage, fameux, le confirme.

4) Conclusion

Il s’ouvre donc ici une théologie du « s’il vous plaît » qui est aussi une théologie de la juste réception humaine au don divin.

Pascal Ide

4.6.2026
 

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