Autant le monde médiéval valorise l’enracinement de la liberté dans son origine, donc son l’hétéronomie (et ici humaine, autant le monde moderne souligne son autonomie.
1) Valeur
Montrons-le à partir de l’enracinement humain. L’homme du Moyen Âge nourrit un sens de la solidarité entre les hommes plus aigu que le monde moderne.
C’est ainsi que saint Thomas, traitant du suicide, n’hésite pas à dire que cet acte est triplement pécheur : une fois contre la charité, ce qui est une évidence, mais aussi deux fois contre la justice : la justice due à la société et celle due à Dieu. Pour le second argument, voici son propos : « La partie, en tant que telle, est quelque chose du tout. Or, chaque homme est dans la société comme une partie dans un tout ; ce qu’il est appartient donc à la société. Par le suicide, l’homme se rend donc coupable d’injustice envers la société à laquelle il appartient [1] ».
Sur cette question de la solidarité, une réflexion du Roi Aslan m’a un jour alerté. Celui dont on sait qu’il symbolise le Christ dit à un des jeunes héros des Chroniques quelque chose comme : « Je ne te sauve pas sans les autres », montrant que, tout en étant attentif à chacun et veillant par exemple à ce que la curiosité de l’un n’interfère pas sur son attitude à l’égard d’un autre, il pense toujours l’homme en sa relation aux autres. Il rend ainsi sensible au fait que la Providence divine dispose les choses de manière à ce que sa grâce puisse bénéficier le plus possible aux hommes non seulement pris personnellement mais dans leur communauté.
Une telle manière de voir subvertit beaucoup notre sensibilité individualiste peu habituée à songer une réalité aussi personnelle que le salut en relation avec celui des autres. Tout différent est le regard de la Sagesse divine.
2) Limite
Si le Médiéval a un sens plus aigu que nous du don pour soi social, c’est-à-dire du don que sont les autres (pas seulement les parents, les amis, etc., mais la société), en revanche, il nourrit un sens moins aiguisé de la transcendance du don à soi : on ne dira plus aujourd’hui que l’homme « appartient à la société ». Pie XII, à de nombreuses reprises, instruit par l’expérience des totalitarismes, s’est prononcé contre une utilisation perverse du principe de totalité ; or, Thomas fait appel à cette relation partie-tout.
C’est ainsi que, cette époque reconnaît moins la dignité de tout homme, donc l’impossibilité d’exclure qui que ce soit, de justifier la disparition de quelques-uns pour le bien de la majorité. Par exemple, sur la violence, saint Thomas adopte une position qui est devenue irrecevable.
- Premier exemple. Thomas se demande : « Est-il permis à un clerc de mettre à mort un pécheur ? » Dans un premier temps, il répond non car le clerc doit imiter la douceur de son Maître ; plus encore, il cite un superbe passage de l’Écriture qui, en écho au quatrième chant du Serviteur, évoque la non-violence jusque dans les termes : « Frappé, ne frappait pas à son tour » (1 P 2,23). Toutefois, Thomas concède dans la réponse à la troisième objection : « Les supérieurs ecclésiastiques sont investis d’un pouvoir temporel non pour exercer eux-mêmes une sentence capitale, mais pour faire exercer par d’autres leur autorité [2] ».
- Second exemple. Thomas se demande : « Faut-il contraindre les infidèles à la foi ? » De nouveau, après un début très conforme à la juste tolérance et non-violence, Thomas finit mal à propos des infidèles qui se sont convertis et se comportent comme des hérétiques : « Ceux-là, il faut les contraindre, même physiquement, à accomplir ce qu’ils ont promis et à garder la foi qu’ils ont embrassée une fois pour toutes [3] ». Et la réponse à la quatrième objection ajoute un argument venu d’Augustin interprétant de manière violente un passage de la vie de David pour conclure : « lorsque par la ruine de quelques-uns, elle [l’Église catholique] rassemble tout le reste de ses enfants, la délivrance de tant de peuples guérit la douleur de son cœur maternel [4] ». Aujourd’hui, cet argument statistique n’est pas seulement inopérant, il est choquant : l’époque médiévale, a fortiori l’époque antique, n’avaient pas ce sens de l’unicité de tout homme, ce refus d’exclure qui que ce soit au nom du bien commun. À ceci se joint une herméneutique discutable, sinon fausse, de l’Écriture. Un juste sens du don de soi dans son extension aussi englobante qu’attentive à chacun ne peut plus se satisfaire d’arguments comme ceux-ci.
Pascal Ide
[1] ST, IIa-IIae, q. 64, a. 5.
[2] ST, IIa-IIae, q. 64, a. 4, c. et ad 3um.
[3] ST, IIa-IIae, q. 10, a. 8, c.
[4] Ibid., ad 4um.