Résumé du Phénomène humain de Teilhard de Chardin

De son principal ouvrage, Le phénomène humain, Teilhard de Chardin a lui-même offert un résumé au terme [1]. Il y ressaisit à la fois son intuition nodale et le mouvement que le plan épouse.

L’intuition centrale n’est pas la seule loi d’enroulement (ou de complexité-conscience), mais la loi rythmique d’expansion et d’enroulement, qui n’est qu’un seul mouvement épousant le battement divergence-convergence (expiration-inspiration, systole-diastole ou extériorisation-intériorisation).

Le plan, ternaire, s’élève de l’inanimé au divin. S’il n’intègre pas de manière distincte le troisième ordre de Pascal, celui de la charité (la solution à la troisième objection ci-dessous répondra à la critique usuelle de confusion naturel-surnaturel), Teilhard honore en revanche la dimension collective ou holistique de l’évolution comme un moment à part – ce qui n’est pas la moindre de ses découvertes dans un Occident qui a tant survalorisé l’individualité.

Comme d’habitude, nous entrelarderons le texte teilhardien d’une divisio textus visant à mieux en manifester les articulations principales. Je place les trois subdivisions de Teilhard entre [crochets] pour ne pas les confondre avec le plan que je propose.

 

Résumé ou Postface. L’essence du phénomène humain

A) Introduction

1) Objet

[p. 333] [p. 303] Depuis l’époque où ce livre a été composé, l’intuition qu’il cherche à exprimer n’a pas varié en moi. Dans l’ensemble, je continue aujourd’hui à voir l’Homme exactement de la même façon que lorsque j’écrivais ces pages pour la première fois. Et cependant cette vision de fond n’est pas restée, – elle ne pouvait pas rester, immobile. Par approfon­dissement irrésistible de la réflexion, – par décantation et agencement automatique des idées associées, – par accession de nouveaux faits, – par nécessité continuelle, aussi, d’être mieux compris, certaines formulations et articulations nou­velles me sont graduellement apparues depuis dix ans qui tendent à dégager et à simplifier tout à la fois les lignes majeures de mon ancienne rédaction.

2) Intention

C’est cette essence, inchangée, mais repensée du « Phéno­mène Humain » que je crois utile, en manière de résumé ou conclusion, de présenter ici sous forme des trois propo­sitions enchaînées que voici.

B) Exposé

1) Le non-humain

[1. Un monde qui s’enroule ou la loi cosmique de complexité‑conscience.]

a) Cosmique

Nous nous sommes familiarisés dernièrement, à l’école des astronomes, avec l’idée d’un Univers qui, depuis quel­ques milliards d’années (seulement !), irait s’épanouissant [p. 334] en galaxies à partir d’une espèce d’atome primordial. Cette perspective d’un Monde en état d’explosion est encore dis­cutée : mais il ne viendrait à aucun physicien l’idée de la rejeter comme entachée [p. 304] de philosophie ou de finalisme. Il n’est pas mauvais d’avoir cet exemple sous les yeux pour comprendre à la fois la portée, les limites et la parfaite légi­timité scientifique des vues que je propose ici. Réduite en effet à sa moelle la plus pure, la substance des longues pages qui précèdent se ramène tout entière à cette simple affir­mation que, si l’Univers nous apparaît sidéralement comme en voie d’expansion spatiale (de l’Infime à l’Immense) ; de même, et plus clairement encore, il se présente à nous, physico‑chimiquement, comme en voie d’enroulement organi­que sur lui-même (du très simple à l’extrêmement compliqué), – cet enroulement particulier « de complexité » se trou­vant expérimentalement lié à une augmentation corréla­tive d’intériorisation, c’est‑à‑dire de psyché ou conscience.

b) Biologique
1’) Exposé

Sur le domaine étroit de notre planète (le seul encore où nous puissions faire de la Biologie) la relation structurelle ici notée entre complexité et conscience est expérimentale­ment incontestable, et depuis toujours connue. Ce qui con­fère son originalité à la position adoptée dans le livre que je présente est de poser, au départ, que cette propriété parti­culière, possédée par les substances terrestres, de se vitaliser toujours plus en se compliquant toujours davantage, n’est que la manifestation et l’expression locale d’une dérive aussi universelle (et sans doute plus significative encore) que celles, déjà identifiées par la Science, qui entraînent les nappes cosmiques non seulement à s’étaler explosivement comme une onde, mais aussi à se condenser corpusculairement sous les forces d’électro‑magnétique et de gravité, ou encore à se dématérialiser par rayonnement : ces diverses dérives étant probablement (nous le reconnaîtrons un jour) strictement conjuguées entre elles.

2’) Conséquence : le panpsychisme

a’) Énoncé

S’il en est ainsi, on voit que la conscience, définie [p. 335] expérimentalement comme l’effet spécifique de la complexité organisée, déborde de beaucoup l’intervalle, ridiculement petit, sur lequel nos yeux parviennent à la distinguer direc­tement.

b’) Exposé

1’’) Ou il y a conscience

D’une part, en effet, là même où des valeurs soit très petites, soit même moyennes, de complexité. nous la rendent stric­tement imperceptible (je veux dire à partir et au‑dessous des très grosses molécules), nous sommes logiquement ame­nés [p. 305] à conjecturer dans tout corpuscule l’existence rudimen­taire (à l’état d’infiniment petit, c’est‑à‑dire d’infiniment diffus) de quelque psyché, – exactement comme le physi­cien admet, et pourrait calculer les changements de masse (complètement insaisissables pour une expérience directe) se produisant dans le cas de mouvements lents.

2’’) Ou il n’y a pas conscience

D’autre part, là précisément dans le Monde où, par suite de circonstances physiques diverses (température, gravité…), la complexité n’arrive pas à atteindre les valeurs pour les­quelles un rayonnement de conscience pourrait influencer nos yeux, nous sommes conduits à penser que, les conditions devenant favorables, l’enroulement, momentanément arrêté, reprendrait aussitôt sa marche en avant.

3’’) Mais elle apparaîtra dès qu’elle le pourra

Observé suivant son axe des Complexités, je dis bien, l’Univers est, dans l’ensemble et en chacun de ses points, en tension continuelle de reploiement organique sur lui-même et donc d’intériorisation. Ce qui revient à dire que, pour la Science, la Vie est depuis toujours en pression partout ; et que, là où elle est parvenue à percer appréciablement, rien ne saurait l’empêcher de pousser au maximum le processus dont elle est issue.

c) Transition avec l’humain

C’est dans ce milieu cosmique activement convergent qu’il est nécessaire, à mon sens, de se placer, si l’on veut faire apparaître dans tout son relief et expliquer d’une façon pleinement cohérente le Phénomène Humain.

2) L’humain

a) Individuel

[2. La première apparition de l’homme ou le pas individuel de la réflexion.]

1’) Préparation préréfléchie

[p. 336] Pour surmonter l’improbabilité des arrangements con­duisant à des unités de type toujours plus complexes, l’Uni­vers en voie d’enroulement considéré dans ses zones pré­réfléchies [2], progresse pas à pas, à coup de milliards et de [p. 306] milliards d’essais. C’est ce procédé de tâtonnements combiné avec le double mécanisme de reproduction et d’hérédité (permettant d’emmagasiner et d’améliorer additivement – sans diminution, ou même avec accroissement du nombre d’individus engagés – les combinaisons favorables une fois obtenues), qui donne naissance à l’extraordinaire assemblage de lignées vivantes formant ce que j’ai appelé plus haut « l’Arbre de la Vie », – mais que l’on pourrait tout aussi bien comparer à un spectre de dispersion où chaque longueur d’onde correspond à une nuance particulière de conscience ou instinct.

2’) La réflexion

a’) Son existence

Observés sous un certain angle, les divers rayons de cet éventail psychique peuvent paraître, et sont souvent, en fait, regardés encore par la Science, comme vitalement équivalents : autant d’instincts, autant de solutions, égale­ment valables et non comparables entre elles, d’un même problème. Une deuxième originalité de ma position dans le « Phénomène Humain », après celle consistant à faire de la Vie une fonction universelle d’ordre cosmique, est d’attribuer, au contraire, valeur de « seuil » ou de changement d’état, à l’apparition, sur la lignée humaine, du pouvoir de réflexion. [p. 337] Affirmation nullement gratuite (qu’on y prenne bien garde !), ni basée initialement sur aucune métaphysique de la Pensée. Mais option expérimentalement appuyée sur le fait, curieu­sement sous‑estimé, qu’à partir du « pas de la Réflexion » nous accédons véritablement à une nouvelle forme de Bio­logie [3] ; caractérisée, entre autres singularités, par les pro­priétés que voici :

b’) Ses propriétés

1’’) Exposé

a’’) Émergence décisive, dans la vie individuelle, des fac­teurs d’arrangement internes (invention) au‑dessus des facteurs d’arrangement externes (jeu des chances utilisé).

b’’) Apparition également décisive, entre éléments, de véri­tables forces de rapprochement ou d’éloignement (sympathie et antipathie), relayant les pseudo‑attractions et pseudo-­répulsions de la Prévie, ou même de la Vie inférieure, réfé­rables, [p. 307] semble‑t‑il, les unes et les autres, à de simples réac­tions aux courbures de l’Espace‑Temps et de la Biosphère, respectivement.

c’’) Éveil, enfin, dans la conscience de chaque élément en particulier (par suite de son aptitude nouvelle et révolu­tionnaire à prévoir l’Avenir), d’une exigence de « survie illimitée ». C’est‑à‑dire passage, pour la Vie, d’un état d’irré­versibilité relative (impossibilité physique pour l’enroule­ment cosmique de s’arrêter, une fois amorcé) à l’état d’irré­versibilité absolue (incompatibilité dynamique radicale ? d’une perspective assurée de Mort Totale avec la continua­tion d’une Évolution devenue réfléchie).

2’’) Conséquence

Ces diverses propriétés conférant au groupe zoologique qui les possède une supériorité, non seulement quantitative et numérique, mais fonctionnelle et vitale, indiscutable ; – indiscutable, je dis bien : pourvu cependant que l’on se [p. 338] décide à appliquer jusqu’au bout, sans fléchir, la loi expé­rimentale de Complexité‑Conscience à l’évolution globale du groupe tout entier.

[3. Le phénomène social ou la montée vers un pas collectif de la réflexion.]

b) Collectif
1’) Le problème : qu’en est-il de la deuxième loi, l’étalement ?

D’un point de vue strictement descriptif, venons‑nous de voir, l’Homme ne représente originellement que l’une entre autres des innombrables nervures formant l’éventail, à la fois anatomique et psychique, de la Vie. Mais parce que cette nervure, ou si l’on préfère ce rayon, est parvenu, seul entre tous, grâce à une position ou une structure privilé­giée, à émerger hors de l’Instinct dans la Pensée, il se montre capable, à l’intérieur de ce domaine encore entièrement libre du Monde, de s’étaler à son tour, de façon à engendrer un spectre de deuxième ordre : l’immense variété des types anthropologiques que nous connaissons. Observons ce deuxième éventail. En vertu de la forme particulière de Cos­mogénèse adoptée par nous dans ces pages, le problème posé par notre existence à notre Science est évidemment le suivant : « Dans quelle mesure, et éventuellement sous quelle forme, la nappe humaine obéit‑[p. 308]elle encore (ou échappe‑t‑elle) aux forces d’enroulement cosmique qui lui ont donné naissance ? »

2’) La solution

La réponse à cette question, vitale pour notre conduite, dépend entièrement de l’idée que nous nous faisons (ou, plus exactement, de l’idée que nous devons nous faire) de la nature du Phénomène Social, tel qu’il se déploie en plein essor autour de nous.

a’) Biologiquement, l’homme n’évolue pas

Par routine intellectuelle (et aussi parce qu’il nous est positivement difficile de dominer un processus au sein duquel nous sommes noyés), l’auto‑organisation, toujours montante, de la Myriade humaine sur elle‑même est encore [p. 339] regardée (le plus souvent) comme un processus juridique et accidentel, ne présentant qu’une analogie superficielle, « extrinsèque », avec les constructions de la Biologie. Depuis son apparition, admet‑on tacitement, l’Humanité continue à se multiplier : ce qui la force naturellement à trouver pour ses membres des arrangements de plus en plus compliqués. Mais ne confondons pas ces modus vivendi avec progrès ontologique véritable. Évolutivement, depuis longtemps, l’Homme ne bouge plus, – s’il a jamais bougé…

Eh bien, c’est ici où, en tant qu’homme de science, je crois devoir faire acte d’opposition, et de protestation.

b’) Socialement, l’homme s’enroule

1’’) Preuve par la technique

En nous, Hommes, – maintient encore une certaine forme de sens commun [4], – l’évolution biologique plafonne. En se réfléchissant sur soi, la Vie serait devenue immobile. – Mais ne faudrait‑il pas dire au contraire qu’elle rebondit en avant ? Observez plutôt la façon dont, plus l’Humanité agence techniquement sa multitude, plus en elle, pari passu, montent la tension psychique, la conscience du Temps et de l’Espace, le goût et le pouvoir de la Découverte. Ce grand événement nous paraît sans mystère. Et cependant, dans cette association révélatrice de l’Arrangement technique et de la Centration psychique, comment ne pas reconnaître encore au travail (bien qu’avec des proportions, et à une profondeur, encore jamais atteintes) la grande force de toujours, – celle‑là [p. 309] même qui nous a faits ? Comment ne pas voir que, après nous avoir roulés individuellement, cha­cun de nous, – vous et moi – sur nous‑mêmes, c’est toujours le même cyclone (mais à l’échelle sociale, cette fois) qui continue sa marche au‑dessus de nos têtes, – nous resserrant tous ensemble dans une étreinte qui tend à nous parfaire chacun en nous liant organiquement à tous les autres à la fois ?

2’’) Preuve par la socialisation humaine

[p. 340] « Par la socialisation humaine, dont l’effet spécifique est de faire se reployer sur soi le faisceau entier des écailles et des fibres réfléchies de la Terre, c’est l’axe même du vortex cosmique d’Intériorisation qui poursuit sa course » : relayant et prolongeant les deux postulats préliminaires ci-dessus dégagés (l’un concernant le primat de la Vie dans l’Univers, et l’autre le primat de la Réflexion dans la Vie), telle est la troisième option – la plus décisive de toutes – qui achève de définir et d’éclairer ma position scientifique en face dit Phénomène Humain.

3’’) Preuve à partir des trois propriétés

Ce n’est pas ici le lieu de montrer en détail avec quelle aisance et quelle cohérence cette interprétation organiciste du fait social explique (ou même, suivant certaines directions, permet de prévoir) la marche de l’Histoire. Notons seule­ment que si, par delà l’hominisation élémentaire culminant dans chaque individu, il se développe réellement au‑dessus de nous une autre hominisation, collective, celle‑là, et de l’espèce, – alors il est tout naturel de constater que, paral­lèlement avec la socialisation de l’Humanité, les trois mêmes propriétés psychobiologiques s’exaltent sur Terre qu’avait initialement dégagées (cf. ci-dessus) le pas individuel de la Réflexion.

a’’) Pouvoir d’invention, d’abord, si rapidement intensifié de nos jours par l’arcboutement rationalisé de toutes les forces de recherche qu’il est devenu d’ores et déjà possible de parler (comme je le disais tout à l’heure) d’un rebondis­sement humain de l’Évolution.

b’’) Capacité d’attractions (ou de répulsions) ensuite, s’exer­çant encore de façon chaotique à travers le Monde, mais si rapidement montantes autour de nous que l’économique (quoi qu’on dise) risque de compter bien peu demain en face de l’idéologique et du passionnel dans l’arrangement de la Terre.

[p. 310] c’’) Exigence, enfin et surtout, d’irréversible, – sortant de la zone encore un peu hésitante des aspirations individuelles [p. 341] pour s’exprimer catégoriquement dans la conscience et par la voix de l’Espèce. – Catégoriquement, je répète : en ce sens que si un homme isolé peut arriver à s’imaginer qu’il lui est possible physiquement ou même moralement, d’en­visager une complète suppression de lui-même, – en face d’une totale annihilation (ou même simplement d’une insuf­fisante préservation) réservée au fruit de son labeur évolutif, l’Humanité, elle, commence à se rendre compte pour tout de bon qu’il ne lui resterait plus qu’à faire grève : l’effort de pousser la Terre en avant se fait trop lourd, et il menace de durer trop longtemps pour que nous continuions à l’accepter si ce n’est que nous travaillons dans de l’incorruptible.

3’’) Conclusion

Réunis entre eux, et beaucoup d’autres, ces divers indices me paraissent constituer une preuve scientifique sérieuse que (en conformité avec la loi universelle de centro‑com­plexité) le groupe zoologique humain, – loin de dériver biologiquemcnt, par individualisme déchaîné, vers un état de granulation croissante, – ou encore de s’orienter (au moyen de l’astro‑nautique) vers une échappée à la mort par expansion sidérale, – ou tout simplement, de décliner vers une catastrophe ou la sénescence, se dirige en réalité, par arrangement et convergence planétaires de toutes les réflexions élémentaires terrestres, vers un deuxième point critique de Réflexion, collectif et supérieur : point au delà duquel (justement parce qu’il est critique) nous ne pouvons directement rien voir ; mais point à travers lequel nous pouvons pronostiquer (comme je l’ai montré) le contact entre la Pensée, née de l’involution sur soi de l’étoffe des choses, et un foyer transcendant  Oméga », principe à la fois irréver­sibilisant, moteur et collecteur de cette involution.

C) Objections et réponses

1) Exposé des trois objections

Teilhard reprend les trois difficultés qui lui sont le plus souvent opposées : déterminisme, matérialisme, monisme (panthéisme).

Il ne me reste plus, en terminant, qu’à préciser ma pensée sur trois questions qui ont coutume de faire difficulté à ceux [p. 342] qui me lisent ; je veux dire : a) quelle est la place laissée à la [p. 311] liberté (et donc à la possibilité d’un échec du Monde) ? b) quelle est la valeur accordée à l’Esprit (par rapport à la Matière) ? et c) quelle distinction subsiste‑t‑il entre Dieu et le Monde, dans la théorie de l’Enroulement cosmique ?

2) Réponse

a) Difficulté relative à la liberté

En ce qui regarde les chances de succès de la Cosmo­génèse, il ne suit aucunement, je prétends, de la position ici adoptée, que la réussite finale de l’hominisation soit nécessaire, fatale, assurée. Sans doute, les forces « noogéniques » de compression, organisation et intériorisation sous lesquelles s’opère la synthèse biologique de la Réflexion, ne relâchent à aucun moment leur pression sur l’étoffe humaine : d’où la possibilité, signalée plus haut, de prévoir avec certitude – si tout va bien – certaines directions précises de l’avenir [5]. Mais, en vertu de sa nature même, ne l’oublions pas, l’arran­gement des grands complexes (c’est‑à‑dire d’états de plus en plus improbables, – bien qu’enchaînés entre eux) ne s’opère dans l’Univers (et plus spécialement dans le cas de l’Homme) que par deux méthodes conjuguées : 1) utilisation tâtonnante des cas favorables (provoqués dans leur appari­tion par jeu de grands nombres), et 2) dans une seconde phase, invention réfléchie. Qu’est‑ce à dire, sinon que, si persis­tante, si impérieuse dans son action soit l’énergie cosmique d’Enroulement, elle se trouve intrinsèquement affectée, dans ses effets, de deux incertitudes liées au double jeu, – en bas, des chances, et, – en haut, des libertés. Remarquons cependant que, dans le cas de très grands ensembles (tels que celui, justement, représenté par la masse humaine) le processus tend à « s’infaillibiliser », les chances de succès croissant du côté hasard, et les chances de refus ou d’erreur [p. 343] diminuant du côté libertés, avec la multiplication des élé­ments engagés [6].

b) Difficulté relative à l’esprit
1’) Du point de vue phénoménologique, il y a continuité

[p. 312] En ce qui touche la valeur de l’Esprit, j’observe que, du point de vue phénoménal où systématiquement je me confine, Matière et Esprit ne se présentent pas comme des « choses », des « natures », mais comme de simples variables conjuguées, dont il s’agit de déterminer, non l’essence secrète, mais la courbe en fonction de l’Espace et du Temps. Et je rappelle qu’à ce niveau de réflexion la « conscience » se présente, et demande à être traitée, non point comme une sorte d’entité particulière et subsistante, mais comme un « effet », comme l’« effet spécifique », de la Complexité.

2’) Du point de vue métaphysique, il y a rupture

Or dans ces limites mêmes, si modestes soient‑elles, quelque chose de fort important me paraît fourni par l’expé­rience en faveur des spéculations de la métaphysique.

a’) Dans l’infrahumain, le psychisme

D’une part, en effet, la transposition ci-dessus indiquée de la notion de Conscience étant admise, rien ne nous empê­che plus (au contraire) – nous l’avons vu – de prolonger vers le bas, dans la direction des faibles complexités, sous forme invisible, le spectre du « dedans des choses » : ce qui veut dire que le « psychique » se découvre comme sous­-tendant, à des degrés de concentration divers, la totalité du Phénomène.

b’) Dans l’humain, la conscience

Et d’autre part, suivi vers le haut, dans la direction des très grands complexes, le même « psychique », à partir du moment où il nous devient perceptible dans les êtres, manifeste, par rapport, à sa matrice de « Complexité », une tendance crois­sante à la maîtrise et à l’autonomie. Aux origines de la Vie, il semblerait que ce soit le foyer d’arrangement (F1) qui, dans chaque élément individuel, engendre et contrôle son [p. 344] foyer conjugué de conscience (F2). Mais, plus haut, voici l’équilibre qui se renverse. Très nettement, d’abord, à, partir du « pas individuel de la réflexion » (sinon déjà avant !), c’est F2 qui commence à prendre en charge (par « invention ») les progrès de F1. Et puis, plus haut encore, c’est‑à‑dire aux approches (conjecturées) de la Réflexion collective, voici F2 qui fait mine de se dissocier de son cadre temporo‑spatial pour se conjuguer avec le foyer universel et suprême Oméga. Après l’émergence, l’émersion ! – Dans les perspectives de l’Enroulement cosmique, non seulement la Conscience devient co‑extensive à l’Univers, mais l’Univers tombe en équilibre [p. 313] et en consistance, sous forme de Pensée, sur un pôle d’intériorisation suprême.

Quel plus beau support expérimental que celui-là pour fonder métaphysiquement le primat de l’Esprit ?

c) Difficulté relative à Dieu

Et enfin pour finir, et en finir une bonne fois, avec les craintes de « panthéisme » constamment soulevées par cer­tains tenants du spiritualisme traditionnel à propos de l’Évo­lution, comment ne pas voir que, dans le cas d’un Univers convergent tel que je l’ai présenté, – loin de naître de la fusion et de la confusion des centres élémentaires qu’il rassemble, le Centre Universel d’unification (justement pour remplir sa fonction motrice, collectrice et stabilisatrice) doit être conçu [7] comme préexistant et transcendant. « Panthéisme » très réel, si l’on veut (au sens étymologique du mot), mais pan­théisme absolument légitime : puisque si, en fin de compte, les centres réfléchis du Monde ne font effectivement plus qu’« un avec Dieu », cet état s’obtient, non par identification (Dieu devenant tout), mais par action différenciante et communiante de l’amour (Dieu tout en tous), – ce qui est essentiellement orthodoxe et chrétien.

Pascal Ide

[1] Pierre Teilhard de Chardin, Le phénomène humain, dans Œuvres complètes I, Paris, Seuil, 1955, p. 333-344 : coll. « Points Essais » n° 6, 1970, p. 303-313. Entre parenthèses en italiques se trouvent les subdivisions de l’édition originale de 1955 et entre parenthèses romaines, celle de l’édition poche de 1970.

[2] A partir de la Réflexion le jeu des combinaisons « plannées » ou « inven­tées » vient s’ajouter, et en quelque mesure se substituer à celui des combinaisons fortuitement « rencontrées » (voir ci-dessous).

[3] Exactement comme change la Physique (par apparition et dominance de certains termes nouveaux) lorsque du Moyen elle passe à l’Immense, ou au contraire à l’Extrêmement Petit. – On l’oublie trop : il doit y avoir, et il y a une Biologie spéciale des « infiniment complexes ».

[4] Le même « sens commun », observons‑le, que celui qui vient, sur tant de points, d’être rectifié, sans appel, par la physique.

[5] Celles‑ci, par exemple, que rien ne saurait arrêter l’Homme dans sa mar­che vers l’unification sociale, vers le développement (libérateur pour l’esprit) de la machine et des automatismes, vers le « tout essayer » et « tout penser » jusqu’au bout.

[6] Pour un croyant chrétien, il est intéressant de noter que le succès final de l’Hominisation (et donc de l’Enroulement cosmique) est positivement garanti par la « vertu ressuscitante » du Dieu incarné dans sa création. Mais ici nous avons déjà quitté le plan du phénomène.

[7] Comme je l’ai déjà surabondamment expliqué : cf. p. 297 et 327.

16.4.2026
 

Les commentaires sont fermés.