Le don originaire est absolument premier : nous sommes gratifiés avant d’être jetés dans un monde insécurisant. C’est pour cela que je ne peux pas être d’accord avec l’argument central du père Eugen Drewermann dans Kleriker [1]. On se souvient que cet ouvrage veut montrer en négatif combien la structure ecclésiale construit le statut névrosé du clerc et, en positif, montre dans l’Évangile un chemin de liberté et d’authenticité. Or, l’argumentation vrille sur la conviction suivante : tout homme fait l’expérience d’une insécurité ontologique. L’expression revient souvent. Elle signifie que l’homme, être pensant, a conscience, de sa contingence : surgi du néant, il doit y retourner ; or, cette contingence est insécurisante, angoissante. « Êtres pensants, ne sommes-nous pas tous condamnés à souffrir et à être malheureux en ce monde ? En un certain sens, ne sommes-nous pas psychiquement malades d’avoir à affronter consciemment notre mort, notre finitude, notre néant, notre contingence, celle d’un être qui n’est qu’en apparence [2] ? » Or, si ce sentiment est commun à toute l’humanité, la seule réponse est de la regarder pour ce qu’elle est, c’est-à-dire dans toute sa force englobante et universelle. Or, l’Église prétend répondre à ce sentiment ou plutôt l’utiliser en la catégorisant, c’est-à-dire en la particularisant : par l’état clérical. L’institution mise en place par l’Église pour répondre à cette angoisse ontologique est donc par essence aliénante.
Peu importe ici le détail de l’argumentation expliquant la mise en place de l’état de fonctionnaire de Dieu. En un mot, le coup de génie (maléfique) de l’Église est d’avoir fait de la vocation le cœur de l’état de clerc ; or, la vocation, favorisée par un climat familial particulier qui invite à un sacrifice pour la figure maternelle [3], est vécue comme don de Dieu irréfutable. Mais, dit Drewermann, la vocation est une idée antithéologique, car elle suppose que Dieu enjambe notre conscience. C’est aussi un concept anti-anthropologique, car elle projette l’homme dans un idéal qui lui est extérieur ; or, l’homme n’est lui-même qu’en rentrant dans son intériorité, à l’écoute de ses désirs et aussi de ses craintes, à commencer par l’insécurité ontologique : « Le point de départ qui doit permettre de découvrir la réalité et l’effet de l’état clérical, ce ne sont pas les objectifs et les intentions avouées du clerc adulte, mais les influences le plus souvent cachées qui ont marqué son enfance et sa jeunesse et qui sont à la base de ses décisions ultérieures [4] ». Donc la vocation et l’état clérical qui en découle sont intrinsèquement déshumanisants : le clerc est structurellement malheureux et malade, mais ne peut jamais se le dire sans remettre en question Dieu lui-même.
On connaît les sources de l’erreur qui sont autant culturelles que biographiques. Grand lecteur de Kierkegaard, Drewermann reprend les leçons de l’école existentialiste athée : il en a longuement traité dans sa thèse sur les Structures du mal. Par ailleurs, on sait quelle influence a exercé sur lui trois caractéristiques de sa biographie [5] : l’éducation prussienne fondée sur le respect inconditionnel de l’autorité établie [6], le couple œcuménique formé par ses parents, le protestantisme de son père lui apparaissant plutôt comme un scepticisme, et enfin son enfance écrasée par la question du nazisme et de la responsabilité allemande (Drewermann est né en 1940) [7]. On ne peut s’empêcher de penser que se met en place un système qui occulte une réceptivité originaire et la perception d’une donation bénie.
Mais ce qui nous importe est beaucoup plus la logique ici à l’œuvre, à savoir l’impact de la négation d’un véritable don originaire de son existence spirituelle. La conséquence est double. La première est une survalorisation de la liberté, notamment face à l’institution : le dualisme liberté-structure (ici ecclésiale) vient d’abord d’une incapacité à faire surgir la liberté d’une donation. En réalité, la vocation ne naît pas d’une institution manipulatrice du désir mais de Dieu qui appelle. L’Évangile nous montre que le ministère n’est pas la réponse sécurisante à un sentiment d’angoisse mais est un dialogue de deux libertés, celle du Christ et celle de l’homme. C’est ce que montre l’analyse précise du récit de Jn 21,15-19. Si Drewermann a raison d’insister sur la liberté, il n’a pas vu qu’elle se reçoit.
Mais comme l’homme ne peut vivre sans enracinement (cf. Simone Weil), Drewermann ayant révoqué l’origine spirituelle, va devoir survaloriser l’enracinement dans l’autre de la liberté qu’est la nature : Hegel nous avait pourtant montré, dès la Phénoménologie de l’Esprit que le romantisme est source de tristesse car il dilue la liberté personnelle dans l’anonymat de la nature. D’où l’inflation de la nature qui apparaît de plus en plus clair dans ses dernières œuvres.
Pascal Ide
[1] Le livre fut traduit en français : Eugen Drewermann, Fonctionnaires de Dieu, trad. Francis Piquerez et Eugène Weber, Paris, Albin Michel, 1993.
[2] Fonctionnaires de Dieu, p. 77.
[3] « Dans la formation d’une psychè de clerc, l’important c’est que […] celui-ci ait déjà comme enfant, des raisons de se sentir responsable de sa famille, aux côtés de la partie la plus faible ». (Ibid., p. 262)
[4] Ibid., p. 39.
[5] Cf. Didier Gonneaud, « Entre l’Évangile et le ministère, la psychanalyse ? Fonctionnaires de Dieu d’Eugen Drewermann », Nouvelle revue théologique, 116 (1994), p. 321-339, ici p. 322 et 323.
[6] D’où une tendance à dialectiser fidélité à la norme ou loyauté et fidélité à soi ou authenticité : « le premier devoir d’un homme n’est pas de se comporter avec loyauté, mais d’être soi-même » (Fonctionnaires de Dieu, p. 560).
[7] D’où le thème omniprésent d’une défense du moi personnel « contre le terrorisme de la collectivité » (Ibid., p. 571).