Qui ignore la légende noire de l’Inquisition ? Celle-ci est devenue une des machines de guerre les plus usées et pourtant les plus inusables contre l’Église et donc contre le christianisme [1]. Même des historiens réputés sérieux parlent des centaines de milliers de morts dus aux tribunaux de l’Inquisition, voire, tant qu’on y est, des millions de morts. Tel est par exemple le chiffre avancé par Jules Michelet [2].
Il ne s’agit absolument pas de justifier le principe même de l’Inquisition. Sur ce sujet, je renvoie à la mise au point, longue, argumentée et équilibrée du cardinal Charles Journet, sur le pouvoir coercitif de l’Église en général [3], au Moyen-Âge en particulier, c’est-à-dire avec le recours au bras séculier [4], plus particulièrement encore dans le cadre de la peine de mort et de la répression de l’hérésie [5], ainsi que le recours à la torture [6]. Il ne s’agit assurément pas non plus de justifier la mise à mort de l’hérétique pour cause d’hérésie que, même les théologiens médiévaux les plus équilibrés ont pu justifier [7], et la violence en général [8]. Il s’agit d’évaluer ce qui est devenu un mythe prétendument irréfutable, un passé tellement sombre qu’il bâillonne toute parole sur l’histoire de l’Église et une culpabilisation que nous avons parfois tellement intériorisé que nous nous censurons nous-mêmes en nous interdisant de toute parole sur ce qui constitue la deuxième des quatre notes de l’Église, à savoir sa sainteté.
Les travaux récents les plus sérieux offrent une vision autrement plus nuancée que la Vulgate ecclésiophobe et christianophobe. Tel est le cas d’un opuscule en langue allemande, remarquablement informé, notablement informé et malheureusement intraduit, qui traite en détail de l’Inquisition [9].
Tout d’abord, l’Inquisition n’est pas une réalité intemporelle, qui, dans son abstraction devient le paradigme même de l’intolérance, mais une réalité éminemment plurielle et évolutive. Autre le tribunal qui est né pour résoudre ce problème religieux et politique majeur que fut l’hérésie cathare, autre le glissement de l’Inquisition espagnole du jugement de l’hérésie vers le soupçon envers les Juifs et musulmans convertis. Autre la juridiction de l’évêque, autre celle du bras séculier qui, prétendant, mener elle-même la procédure, peut être autrement répressive. Enfin, historiquement, si l’Inquisition a contribué à la définition du crime de sorcellerie dans les années 1430, non seulement elle ne fut que peu impliquée dans les vagues de répression qui suivirent, mais elle les modéra.
Par ailleurs, l’Inquisition est une procédure, mettant en avant une méthode novatrice offrant des garanties d’objectivité protégeant l’accusé. Comme son nom l’indique, elle procède par inquisition et non par accusation. De plus, elle recourt à l’écrit et aux archives, donc à des documents vérifiables. Enfin, les dénonciateurs sont anonymisés, ce qui permet de ne pas faire pression sur eux.
En outre, la répression de l’hérésie était accompagnée du « délai de grâce » et de l’échelonnement des peines. Or, ces procédures offraient la possibilité de « réconcilier » les hérétiques.
De plus, sur une période d’un demi-millénaire (du xiiie au xviiie siècle) et sous ses différentes formes, l’Inquisition est responsable de quelques milliers de décès. Même si c’est autant de trop, quelques milliers n’égale pas un million : la quantité n’est en rien anodine, tant elle participe au spectaculaire et donc au discrédit de l’Église.
Enfin, par Jean-Paul II, pendant l’Année Sainte du jubilé de l’Incarnation, en l’an 2000, l’Église catholique a demandé pardon pour l’Inquisition. Osons aussi comparer. Si les catholiques français nourrissaient à l’égard de la République française qui a accompli ce véritable génocide franco-français que furent les guerres contre la Vendée (conduisant à des centaines de milliers de morts), la même amertume que certains entretiennent à l’égard de l’Église, ils seraient toujours en rébellion contre leur pays et s’opposeraient au ralliement que, au terme du xixe siècle, le pape Léon XIII (pas XIV !) leur a demandé dans l’encyclique (écrite en français !) dite du ralliement.
Concluons en rappelant que la répression exercée par l’Inquisition est contre-productive. Un seul exemple l’attestera : la première exécution d’un hérétique par la puissance politique. Priscillien, évêque de Smyrne, professa des thèses sur la Trinité, l’astrologie et l’ascèse qui furent condamnées en 380. Cinq ans plus tard, l’empereur Magnus Maximus le fit exécuter. Or, tout d’abord, scandalisées, les grandes autorités religieuses de l’époque (le pape Sirice, saint Ambroise de Milan ou saint Martin de Tours), réprouvèrent cette attitude du pouvoir public [10]. De plus, jeune évêque, saint Augustin a affirmé que, vis-à-vis des hérétiques, la persuasion et la douceur valent mieux que la violence, pour aider l’hétérodoxe à changer non par peur et donc superficiellement, mais par conviction et en profondeur : « Mon premier sentiment était de ne contraindre personne à l’unité du christianisme, mais d’agir par la parole, de combattre par la discussion, de vaincre par la raison, de peur de changer en catholiques dissimulés ceux qu’auparavant nous savions être ouvertement hérétiques [11] ». Enfin, l’historien Sulpice Sévère montre que ces condamnations et les exécutions spectaculaires produisent l’effet contraire à celui qu’elles promettent, en transformant la victime en martyr : « Après l’exécution de Priscillien, non seulement l’hérésie qui avait surgi à son instigation ne fut pas réprimée, mais, renforcée, elle se propagea plus largement. Car les partisans de Priscillien, qui l’avaient d’abord honoré comme un saint, se mirent dès lors à lui rendre un culte comme un martyr [12] ». Au fond, si l’hérétique est un bourreau vis-à-vis de l’orthodoxie, le tuer est confirmer sa propre stratégie : entrant dans la logique du triangle dramatique de Karpman, l’orthodoxe transformer l’hétérodoxe en victime et invite ses disciples, voire les témoins en sauveteurs…
Pascal Ide
[1] Cf., par exemple, Michel Onfray, Traité d’athéologie, Paris, Grasset, 2005, Partie III, chap. 3 et Partie IV, chap. 2 ; Kralheinz Deschner, Kriminalgeschichte des Christentums, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt, 10 volumes, 1986-2013.
[2] Cf. Jules Michelet, La sorcière, Paris, Dentu, 1862, p. 425.
[3] Charles Journet, L’Église du Verbe Incarné. Essai de théologie spéculative. I. La hiérarchie apostolique, Paris, Bibliothèque de la Revue thomiste, DDB, 1941, chap. VI, § iv, III, 1, p. 303-316.
[4] Ibid., 2, a, p. 316-326.
[5] Ibid., 2, b, p. 326-345.
[6] Ibid., 2, c, p. 345-351.
[7] Cf., par exemple, saint Thomas d’Aquin, Somme de théologie, IIa-IIæ, q. 11, a. 3, co.
[8] Cf. les mises au point de la Commission Théologique Internationale, Mémoire et réconciliation. L’Église et les fautes du passé, 2000, section 5, C. Texte en ligne sur le site consulté le 5 novembre 2026 : https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/cti_documents/rc_con_cfaith_doc_20000307_memory-reconc-itc_fr.html
[9] Cf. l’opuscule bien informée de Gerd Schwerhoff, Die Inquisition. Ketzerverfolgung in Mittelalter und Neuzeit, coll. « Wissen », München, Beck, 2004.
[10] Cf. Hubert Jedin et John Patrick Dolan (éds.), History of the Church. II. The Imperial Church from Constantine to the Early Middle Ages, London, Burns and Oates, 1980, p. 132-134.
[11] Saint Augustin, Lettre 93, à Vincent (qui est « rogatiste », l’une des branches du « donatisme »), § 17, Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum, tome 34, p. 461.
[12] Sulpice Sévère, Chroniques, L. II, 51, § 5, trad. Ghislaine de Senneville-Grave, coll. « Sources chrétiennes » n° 441, Paris, Le Cerf, 1999, p. 346-347.