L’humilité, vertu de la réceptivité

L’humilité est la vertu de la réceptivité. Alors qu’elle est classiquement vu comme une vertu spéciale, nous souhaiterions montrer qu’elle est une vertu générale [1]. Pour cela, nous nous aiderons d’un bel article de Jean-Louis Chrétien où le philosophe tente de montrer que le propre de l’humilité est de tout nourrir, tout soutenir.

1) Preuve

À preuve son étymologie : comme l’humus, la terre ou le sol, on piétine plus l’humilité qu’on ne lui rend grâces. De plus, on n’en finirait pas de citer les mystiques qui ont fait de l’humilité cette vertu fondatrice : elle « est la mère, la racine, la nourriture, le fondement et le lien des liens », dit saint Jean Chrysostome [2]. Sainte Angèle de Foligno fait appel à une image plus féminine ou plus naturaliste, en l’occurrence botanique : « L’humilité du cœur est la matrice d’où s’engendrent, d’ù procèdent toutes les autres vertus et les œuvres des vertus, à peu près comme le tronc et les rameaux sortent de la racine [3] ». S. Bernard, lui, compare l’humilité à l’aurore qui est à la fois se distingue des ténèbres du péché et annonce la pleine lumière [4], celle du midi de la charité.

De manière systématique, l’humilité est fondatrice. Loin d’être un commencement, elle est une origine ; elle est le lieu d’accueil de toute dépendance. Or, par le don 1, nous sommes dépendants de notre Origine (donatrice de l’être et du salut). Voilà pourquoi, Jean-Louis Chrétien dit qu’« en tout bien, l’humilité est ce qui lui donne d’être un bien [5] ». Traduisons, ce qui permet d’éviter toute tentation de subjectivisme, absente de chez Chrétien : en accueillant le don offert qu’est le bien, celui-ci devient véritablement le don du donateur. Un signe de son caractère fondateur est que l’humilité donne plus qu’elle-même : qui cherche l’humilité recevra plus qu’elle-même, il recevra les autres vertus. C’est ce qu’une belle allégorie de saint Bernard nous dit. Celui-ci constate que l’ange dit aux bergers qu’ils trouveront un nouveau-né (Lc 2,11) ; or, de fait, ils trouvent plus qu’un nouveau-né : Marie et Joseph (Lc 2,16). Mais, symboliquement, si Jésus, surtout petit enfant, est, pour saint Bernard, l’humble par excellence, l’humilité de Dieu à l’œuvre [6], Marie est la chasteté et Joseph, la justice. Donc, les bergers n’ont pas trouvé l’humilité « seule, car toujours la grâce [la surabondance] est donnée aux humbles [7] ».

Plus encore, seule l’humilité est fondatrice : seule elle ouvre l’homme à la dimension de ce qu’il est appelé à recevoir. « Seule l’humilité du cœur, dit saint Bernard, commentant un passage du Cantique, peut faire que l’âme fidèle ne s’appuie pas sur elle-même : mais, se désertant elle-même, elle monte déjà hors du désert, appuyée sur son Bien-Aimé [8] ».

De plus, le propre du don 1 est d’ouvrir à l’appropriation (constitutive du don 1) et à la fécondité ultime (du don 3). Or, d’abord l’humilité permet cette appropriation, par la juste connaissance de soi et par la liberté qu’elle permet. D’une part, l’humilité est étroitement connectée avec la connaissance de soi. Augustin, Thomas d’Aquin, Thérèse d’Avila le disent : « Toute ton humilité est de te connaître [9] ». D’autre part, l’humilité rend libre : car elle permet cette vérité sur notre dépendance et notre être filial ; or, « la vérité rend libre » (Jn 8,32) et « les fils sont libres » (Mt 17,26). De plus, elle invite à accomplir la volonté de Dieu en toutes choses, ce qui est la liberté la plus haute, par assimilation à la liberté divine elle-même. Voilà pourquoi un Ruysbroeck l’Admirable pouvait écrire que cette union de notre volonté à celle de Dieu « est alors la liberté la plus haute et l’humilité la plus profonde unies dans une même personne [10] ».

Or, enfin, par-delà le don 2, cet accueil est une invitation à nous donner, voire à entrer en communion. C’est ainsi que les mystiques unissent la plus haute union avec Dieu et l’extrême de l’humilité [11]. L’humilité, vertu des origines, est toute tournée vers la charité, vertu des achèvements, qu’elle prépare, aussi sûrement que l’aurore prépare le jour. Nulle part comme en Marie, on ne le comprend. Ce n’est pas un hasard si le chantre médiéval le plus inspiré de Notre Dame, Bernard de Clairvaux, fut aussi celui qui nous a laissé des pages parmi les plus admirables sur l’humilité [12].

C’est parce qu’elle permet cette harmonie des dons que « l’humilité est la beauté de l’âme », comme dit saint Bernard [13] : en effet, la beauté requiert l’intégrité, l’équilibre. Jean-Louis Chrétien a une double heureuse formule qui joint non seulement la distinction des trois dons, mais leur articulation vitale :

 

« À la liberté qu’elle nous donne se reconnaît l’humilité, et celle-ci est d’autant plus profonde que celle-là est plus ample. La connaissance de soi ne forme pour l’humilité une tâche que dans l’exacte mesure où elle est mission et envoi [14] ».

2) Première confirmation

Une confirmation (qui est aussi un diagnostic différentiel) naît d’un contraire trompeur de l’humilité : la fausse modestie. Elle est un excès de négation de soi. Saint Bonaventure distinguait une « humilité de vérité », liée à la juste reconnaissance de son statut de créature à sauver d’une « humilité de sévérité », liée au péché [15]. Ce n’est pas un hasard si l’humilité se tient, pour Thomas d’Aquin, dans un juste milieu, à l’instar de toute vertu morale – ce qui est d’ailleurs un signe qu’elle n’est pas une vertu théologale. De même, Fénelon constatait : « Voir sa misère et en être au désespoir, ce n’est pas être humble ; c’est au contraire un dépit d’orgueil, qui est pire que l’orgueil même [16] ». Et sainte Thérèse de Lisieux renchérit : le désespoir, c’est encore de l’orgueil.

 

« Ce n’est pas de l’humilité que d’esquiver une tâche capitale pour en accomplir une sans importance ; c’est là le lot de la paresse spirituelle, le fait du désespoir ou peut-être même de l’orgueil perverti [17] ».

 

Or, ce qui caractérise de manière constante cette fausse humilité est la négation du don 1 qui nous est adressé, une manière de vouloir plus, finalement de se substituer au Donateur et, n’y arrivant pas, d’en désespérer. Il y a une complaisance dans la contemplation de sa bassesse qui nous fait quitter le regard de Dieu et donc la reconnaissance du don qu’il nous fait.

3) Seconde confirmation

Les spirituels constatent constamment que « la racine de l’humilité est la connaissance de Dieu [18] » et que l’humilité parfaite naît de la considération du « surabondant Amour […] de Dieu en soi-même [19] ». Thérèse d’Avila insiste beaucoup sur ce point :

 

« C’est en contemplant les grandeurs de Dieu que nous découvrirons notre bassesse, en envisageant sa pureté que nous verrons nos souillures, en considérant son humilité que nous reconnaîtrons combien nous sommes éloignés d’être humbles [20] ».

 

Or, contempler Dieu, c’est considérer sa perpétuelle fidélité et générosité à notre égard. Donc, l’humilité vécue sous le regard de Dieu est la reconnaissance de notre absolue dépendance et la pleine mise en lumière du don 1. Jésus est le plus parfait exemple de l’humilité non pas seulement ni d’abord, comme on le dit souvent, du fait de sa kénose (cf. Ph 2,7), de son abaissement, mais du fait qu’il ne cesse d’être le Fils du Père qui reçoit tout de sa main. En ce sens, le kénotisme, le tsim-tsoum, l’auto-contraction divine n’est pas seulement une impossibilité métaphysique et théologique, mais une négation de la logique du don 1.

4) Troisième confirmation

On rencontre, chez les spirituels, un certain nombre d’affirmations paradoxales selon lesquelles l’humilité comble, la personne humble est riche de tout. « Qui s’est plongé le plus profondément dans l’humilité de Dieu, dit un distique d’Angelus Silesius, / Est l’éclat le plus haut de toutes les étincelles célestes [21] ». Un Léon le Grand joignait aussi l’humilité et la majesté : « l’humilité est toute dans la majesté, la majesté toute dans l’humilité [22] ». Saint Bernard de même en contemplant le mystère de Marie : « Ni une telle humilité ne diminue la grandeur d’âme, ni une telle grandeur ne diminue l’humilité [23] ». Comme on l’a vu, Jean de la Croix aussi unit très vivement humilité et charité.

Pourquoi ? Si l’humilité, loin de nous apporter l’humiliation, et de nous ravaler, « nous apporte la vraie grandeur », c’est qu’elle nous la fait chercher non pas « hors de Dieu », mais en lui, donc nous dilate pour recevoir ses dons [24]. Or, Dieu ne peut donner que lui-même, donc nous attirer à lui, donc nous élever. C’est pour cela qu’il élève les humbles, ainsi que le chante Marie dans son Magnificat (Lc 1,46). « L’humilité, disait saint Augustin, a la vertu d’élever le cœur d’une manière admirable [25] ». Une nouvelle fois, par conséquent, l’humilité est la vertu, la disposition d’âme, qui nous fait accueillir Dieu et nous enrichir de ses dons. Plus encore, elle donne Dieu. Elle nous donne d’être riche du Verbe lui-même : celui qu’aucune parole ne peut recevoir, le silence de l’humilité nous le donne. C’est l’humilité de Marie qui « la dispose au conseil de Dieu », disait le cardinal de Bérulle [26].

En termes imagés, on pourrait dire que le vide creusé par l’humilité appelle irrésistiblement le plein de la grâce divine, comme le creux des vallées attire l’eau des sommets, selon une belle image d’Augustin, dont on a vu qu’elle était douée d’une signification profondément cosmologique [27]. D’où le lien profond – quoique de similitude – qu’établit S. Bernard entre l’humilité et les plaies de Jésus et les anfractuosités de la pierre dont parle le Cantique des Cantiques : l’humble fait des blessures du Christ sa demeure, le refuge où il se répare [28]. Ce creux de l’humilité de Jésus nous appelle. Inversement, le Pharisien de la parabole évangélique qui « n’était pas vide » et plus encore, empruntant le terme de la Vulgate désignant la kénose, « pas vidé de soi (exinanitus) », en même temps « n’était pas humble [29] ». Ne compare-t-on pas classiquement l’orgueil à la tumor mentis et ne l’appelle-t-on pas suffisance, toutes attitudes de remplissement et de clôture sur soi qui interdisent l’attitude de réception du don 1, surtout divin ?

5) Conséquence

L’humilité est origine. Or, le propre du fondement, comme le sol, est de disparaître, d’être enfoui. Voilà pourquoi l’humilité, comme le don 1, est cachée, ne peut que se dérober. S. Bernard compare l’humilité au sel qui conserve tout ou à l’eau qui permet au grain de s’agglomérer et de faire la farine qui donnera le pain [30]. Or, le sel comme l’eau disparaissent dans l’accomplissement de leur œuvre : qui songe à l’eau présent dans le pain ou au sel qui a permis à l’aliment de ne pas se dégrader ? Donc, l’humilité est « dans le secret du cœur [31] ».

Comme si l’humilité était à la charité ce qu’est le cœur au cerveau, ce qu’est le fondement à la perfection.

Une autre conséquence est que la mesure du don de Dieu est celle de notre humilité, puisque celle-ci mesure notre accueil : « La reconnaissance qu’il n’est rien en nous que nous n’ayons reçu, explique Chrétien avec justesse, le renoncement à toute prétention de faire quoi que ce soit de pur par une force qui aurait en nous sa source et nous appartiendrait, nous ouvrent toute la force de Dieu, offerte aux seuls humbles [32] ». Si l’on entend par source, la source première : l’augustinisme de l’auteur pourrait tendre à effacer l’efficace de la cause seconde. En effet, la personne humble n’est pas dénuée d’assurance, mais son assurance n’est pas la sienne, c’est celle de l’absolue fidélité de Dieu. C’est pour cela que la personne vraiment humble est toute abouchée à la source du don qui est Dieu et hérite de sa toute-puissante aimante : « à mesure qu’il [l’humble] s’estime chétif il devient plus hardi parce qu’il a toute sa confiance en Dieu [33] ».

Être libre, donc libéré, sauvé, c’est accepter non seulement le salut, la grâce en quelque sorte, mais, et c’est là autrement plus difficile, le geste qui nous la mérite. Concrètement, c’est accepter que Jésus soit monté sur la Croix pour moi, c’est lui dire : « J’accepte que maintenant, tu sois crucifié à cause de mon péché ».

Alors, et alors seulement, nous rentrons dans une vraie dépendance d’amour, nous acceptons d’être totalement relatif à une Personne sans laquelle nous ne serions pas. Et, en constituant notre être de sauvé, ce don originaire le transfigure de part en part.

Pascal Ide

[1] Ce point est développé en détail dans un article de loin postérieur à cette étude qui date du début des années 2000) : Pascal Ide, « L’humilité, une vertu théologale ? », Teresianum, 72 (2021) n° 2, p. 485-528.

[2] In Acta Apostolorum hom. 30, PG 60, 225.

[3] Le livre de l’expérience des vrais fidèles, éd. Ferré, Paris, 1927, p. 421.

[4] Opera, éd. critique de Dom Jean Leclercq et Henri Rochais, Rome, Ed. Cisterciennes, 1957-1977, tome VI-1, p. 343.

[5] Jean-Louis Chrétien, « L’humilité libératrice », Le regard de l’amour, Paris, DDB, 2000, p. 11-31, ici p. 12.

[6] Cf. Opera, IV, p. 299 ; VI-2, p. 103.

[7] Ibid., IV, p. 264.

[8] Ibid., IV, p. 233.

[9] In Johannis Evangelium, Tractatus, XXV, 16.

[10] Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel, in Œuvres de Ruysbroeck l’Admirable, trad. des bénédictins de Saint-Paul-de-Wisques, Paris, tome 1, 1922, p. 223-224.

[11] Saint Jean de la Croix, Montée du Carmel, II, 7. Richard de S. Victor, Les quatre degrés de la violente charité, § 47, dans Épître à Séverin sur la charité. Les quatre degrés de la violente charité, trad. Gervais Dumeige, coll. « Textes philosophiques du moyen-âge » n° 3, Paris, Vrin, 1955, p. 177.

[12] Cf. Jean-Louis Chrétien, « L’humilité selon saint Bernard », Le regard de l’amour, p. 33-54.

[13] Opera, tome II, p. 50.

[14] Jean-Louis Chrétien, « L’humilité libératrice », art. cité, p. 12 et 13.

[15] Quæstiones disputatæ de perfectione evangelicæ, q. 1, solutio.

[16] Œuvres complètes, Paris, 1852, tome VI, p. 33.

[17] Kathleen Raine, Adieu prairies heureuses. Souvenirs d’enfance, trad. Diane de Margerie et François-Xavier Jaujard, coll. « Nouveau cabinet cosmopolite », Paris, Stock, 1978, p. 250.

[18] La vie et la doctrine du père Louis Lallemant de la compagnie de Jésus, introd. et notes de François Courcel, coll. « Christus » n° 3, Paris, DDB, 21959, p. 377.

[19] Anonyme, Le nuage d’inconnaissance, chap. XIII, trad. Guerne, Paris, 1977, p. 60.

[20] S. Thérèse d’Avila, Le château intérieur, premières demeures, chap. II, § 9, trad., p. 534.

[21] Pélerin chérubinique, II, 203, trad. Henri Plard, « coll. bilingue des classiques étrangers », Paris, Aubier, 1946, p. 143.

[22] S. Léon Le Grand, Sermons, éd. René Dolle, coll. « Sources chrétiennes » n° 74 bis, Paris, Le Cerf, 1976, tome 3, p. 55.

[23] S. Bernard de Clairvaux, Sermon de l’octave de l’Assomption, in Œuvres mystiques, trad. Albert Béguin, Paris, Seuil, 1953, p. 1026-1027.

[24] La vie et la doctrine du père Louis Lallemant…, p. 99.

[25] S. Augustin, Cité de Dieu, L. XIV, xiii, 1, trad. Gustave Combès, coll. « Bibliothèque Augustinienne » n° 36, Paris, Desclée, 1960, p. 413-415.

[26] Pierre de Bérulle, La vie de Jésus, éd. Joseph Beaude, coll. « Foi vivante » n° 236, Paris, Le Cerf, 1989, p. 119.

[27] Cf. S. Augustin, Enarrationes in Psalmos, 141,5, PL 37,

[28] Cf. Opera, II, p. 52 et 159.

[29] Ibid., V, p. 41.

[30] Opera, VI-1, p. 250-251 et VI-2, p. 217.

[31] Ibid., VI-1, p. 15.

[32] Jean-Louis Chrétien, « L’humilité libératrice », p. 18.

[33] S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, L. III, ch. 5.

3.3.2026
 

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