Les réactions à la lecture de la Bible sont paradoxales : tantôt elle paraît trop simpliste ; tantôt elle semble trop obscure [1]. Or, ces réactions sont loin de dater d’aujourd’hui, puisque c’est elles que déjà le jeune Augustin a éprouvées dans sa première approche des Écritures Saintes. D’un côté, il dit au début des Confessions qu’elles lui « parurent indignes d’entrer en comparaison avec la dignité cicéronienne [2] ». De l’autre côté, notamment à cause des Manichéens, il trouva ce texte obscur, voire contradictoire [3]. La conséquence est, à chaque fois, la même : la tentation d’abandonner les Livres Saints, voire de les mépriser. Comme on le sait, Augustin fut délivré de cette double tentation grâce à l’interprétation spirituelle d’Ambroise.
Cette double caractéristique, simplicité et mystère – ce qu’Augustin, converti, appelle, « une admirable élévation et une admirable humilité [4] » –, provient de raisons précises qui toutes s’éclairent en clé de don. Telle est l’objet de cette brève étude.
1) La simplicité
La simplicité des Saintes Écritures s’explique principalement à partir de la logique du don originaire.
Une première raison de la simplicité du style est l’universalité d’accès : l’Écriture est une cause universelle, donc offerte à tous : « la souveraine Providence a […] voulu manquer de fard pour exposer les réalités divines afin que tous comprennent ce que Dieu lui-même disait à tous [5] ». De plus, ainsi, l’Esprit s’adapte à chacun, y compris aux plus petits [6].
Un autre signe du don originaire de l’Écriture est le suivant : le Donateur se positionne en surplomb à l’égard du récipiendaire ; or, pour Dieu, parler, c’est comme s’abaisser. Et saint Augustin de proposer un suggestif parallèle avec l’incarnation dont on sait qu’elle est une descente : « la sagesse de Dieu, devant s’abaisser jusqu’au corps humain, s’est abaissée d’abord jusqu’au langage humain [7] ».
Une autre raison de cette simplicité parfois râpeuse du style biblique tient à la prééminence du contenu sur la forme : « les idées doivent avoir préséance sur les mots comme l’âme est préfère au corps [8] ». Or, préférer l’apparence au fond, c’est faire preuve d’orgueil et celui-ci obture le don originaire.
Un dernier signe est le suivant : cette simplicité purifie l’orgueil [9] de celui qui aime le texte difficile d’accès, brillamment rédigé ; or, à l’inverse de l’orgueil, l’humilité – dont on sait combien elle est centrale chez le Père africain – est la vertu qui nous ouvre au don offert.
2) Le mystère
L’obscurité de l’Écriture est notamment due à quatre causes qui sont elles aussi corrélées à la logique du don.
Les premières raisons sont liées au récepteur. D’abord, l’incompréhension peut être liée à l’opacité du lecteur ; et la première cause d’aveuglement est le manque de foi : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas », dit l’Écriture (Is 7,9) dans un passage repris par Augustin [10]. Or, la foi est la vertu théologale qui, jointe à l’humilité, nous ouvre au don divin.
On pourrait introduire une autre raison, toujours liée aussi au récepteur, par une objection : tout ce que l’Écriture dit de manière cryptée, allégorique, elle l’exprime dans un autre lieu de manière patente, littérale. Or, Dieu ne multiplie pas inutilement les exposés ; le rasoir d’Occam nous prescrit de retrancher les répétitions. Augustin répond que les affirmations voilées suscitent notre désir de recherche et, tout simplement, empêchent la lassitude. Or, c’est par le désir que l’âme s’ouvre au don ; inversement, l’ennui ferme à la nouveauté qui s’offre.
« Pour éviter que les vérités manifestes ne soient lassantes, elles ont été recouvertes d’un voile, tout en demeurant identiques, et deviennent ainsi objet de désir ; désirées, elles sont en quelque façon rajeunies ; rajeunies, elles entrent dans l’esprit avec douceur [11] ».
Enfin, de manière plus accidentelle et plus réservée, le caractère résistant, énigmatique de l’Écriture, par exemple lié aux allégories, peut stimuler l’attention d’un lettré de l’Antiquité tardive et ainsi le séduire [12] ; or, le bien offert gagne à capter la bienveillance (c’est pour cela qu’une pensée du don, y compris théologique inclut une rhétorique).
Le second type de raison est lié au message lui-même. L’Écriture nous révèle Dieu : Dieu parle de Dieu. Or, Dieu est mystère transcendant. Et le mystère est voilé à l’homme, à cause de la disproportion fini-infini. Mais le propre de tout don originaire, a fortiori divin, est d’être caché. « Ce sont les voiles qui font l’honneur du mystère [13] ».
3) Conclusion
Un passage du De doctrina christiana résume une partie des raisons avancées ci-dessus : l’auteur de l’Écriture a
« voulu exercer et en quelque sorte aiguiser l’esprit des lecteurs, rompre l’ennui, stimuler le zèle de ceux qui désirent apprendre, ou bien encore dissimuler leur pensée aux impies, soit pour les tourner vers la piété, soit pour les écarter des saints mystères [14] ».
Et c’est principalement à la lumière des relations entre don originaire et sujet récepteur que l’on peut comprendre les différentes caractéristiques désarçonnantes des Livres saints et l’expérience ressentie à leur lecture. En effet, la loi du don demande que, dans la douceur, le donateur épouse au mieux les dispositions du bénéficiaire. Or, on a vu que l’Écriture se proportionne à l’intelligence de l’homme : d’abord, en s’adaptant à tout homme, simple ou savant [15] ; ensuite en s’adaptant à tout l’homme, notamment dans son histoire : elle parle non seulement au commencement, mais à chaque moment : elle grandit au rythme de chacun, selon un thème que l’on trouve chez saint Augustin [16], qui sera développé par saint Grégoire le Grand [17] et qui fera l’objet d’un passionnant ouvrage de Cesare Bori [18].
Pascal Ide
[1] Sur l’Écriture Sainte à la fois simple (trop simple au point d’en être scandaleuse) et mystérieuse (obscure au point d’en être rebutante), cf. la passionnante note « Simplicité et profondeur mystérieuse de l’Écriture », dans Augustin, De doctrina christiana, trad. Madeleine Moreau, Œuvres de saint Augustin, coll. « Bibliothèque augustinienne » n° 11/2, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 1997, p. 495-500.
[2] Confessions, III, v, 9, trad., coll. « Bibliothèque augustinienne » n° 13, p. 377.
[3] Cf. Confessions, VI, iv, 6, p. 526-529.
[4] De doctrina christiana, L. II, xlii, 63.
[5] Lactance, Institutiones, VI, 21, PL 6, 714.
[6] Cf. Confessions, III, v, 9, p. 377 ; VI, v, 8, p. 533.
[7] Contra Adimantum, 13, 2, trad., coll. « Bibliothèque augustinienne » n° 17, p. 280.
[8] La première catéchèse, 9, 13, trad., coll. « Bibliothèque augustinienne » n° 11/1, p. 93.
[9] Cf. De doctrina christiana, L. II, xiii, 20.
[10] De doctrina christiana, L. II, xii, 17.
[11] Epist. 137, 5, 18, PL 33, 524, cité par J. Pépin, « Saint Augustin… », p. 100. Cf. Epist. 149, 3, 34, PL 33, 644 ; cf. Henri-Irénée Marrou, Saint Augustin et la fin de la culture antique, coll. « Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome » n° 145 bis, Paris, E. de Boccard, 1949, p. 469-503, ici p. 486-487.
[12] Cf. De doctrina christiana, L. II, vii-viii.
[13] Sermo 51, v, 6, PL 38, 336, cité par Jean Pépin, « Saint Augustin et la fonction protreptique de l’allégorie », La tradition de l’allégorie de Philon d’Alexandrie à Dante, Paris, Études augustiniennes, 1987, p. 91-136, ici p. 94-95.
[14] De doctrina christiana, L. IV, viii, 22.
[15] Cf. Epist. 137, 5, 18, PL 33, 524.
[16] Cf. Confessions, III, v, 9, p. 377.
[17] Cf. Moralia in Job, XX, 1, PL 76,135.
[18] Pier Cesare Bori, L’interprétation infinie. L’herméneutique chrétienne ancienne et ses transformations, trad. François Vial, coll. « Passages », Paris, Le Cerf, 1991, p. 9-62.