Les cinq et saintes transformations (Vendredi Saint 3 avril 2026)
Pendant le Triduum pascal s’opèrent cinq transformations qui en sont le secret brûlant.
- La première transformation, première dans le temps, est celle que Jésus réalise pendant la Sainte Cène, le Jeudi Saint : il transsubstantie les oblats en lui-même. Par la puissance de son Esprit, le pain et le vin deviennent vraiment et réellement le Corps et le Sang du Christ. Et nous le reconnaissons en les adorant longuement pendant la soirée et la nuit au Reposoir.
- Cette transformation eucharistique ne prend son sens que dans le Mystère qu’elle célèbre, en l’occurrence la double transformation qu’opère le Christ dans sa Passion. En effet, en affirmant le Jeudi Saint, « Ceci est mon corps livré pour vous», « Ceci est la coupe de mon sang versé pour vous», le Christ montre qu’il ne subit pas la mort. Il annonce à l’avance la plénitude de signification qu’il lui donne. Et cette signification est la deuxième métamorphose : Jésus transforme la souffrance inouïe qu’il subit si injustement en un amour encore plus inouï. Alors que, souvent – en fait, toujours ! –, nous transformons la violence subie en violence commise (contre l’autre ou retournée contre soi), Jésus, alors qu’il est totalement innocent, transfigure cette violence totale en pardon total. Jésus se livre pour celui qui le livre – Judas et chacun de nos Judas intérieur.
- La violence que Jésus pâtit est si destructrice qu’il en meurt. Et voici la troisième transformation qui est la plus merveilleuse des merveilles : il transforme la mort dans la vie, et pas n’importe quelle vie, la vie éternelle sur laquelle la mort n’a plus aucun pouvoir. Comprenez bien le signe des signes que, avec sa nouvelle « Mère » (Jn 19,25 s), saint Jean a médité si assidûment qu’il a pu nous le communiquer. Je veux parler du coup de lance qui lui ouvre le « Côté » (v. 34 s). Ce n’est pas seulement la révélation de son cœur et son ouverture pour l’éternité. Le grand mystique exégète Origène d’Alexandrie a tout compris quand il affirme avec insistance : le signe des signes, c’est que, « aussitôt, il sortit du sang et de l’eau ». « Aussitôt ». Au moment même où la mort apparaît avoir tout vaincu, où le désespoir terrasse toutes nos espoirs, immédiatement nous est donné la vie que symbolisent et réalisent le sang et l’eau. Comprenez bien cette concomitance qui rime avec espérance : lorsque tout est perdu, lorsque le Satan semble triompher totalement, en réalité, tout est gagné, parce que le Christ ne lui a laissé aucune prise et que, désormais, « le grain de blé tombé en terre produit beaucoup de fruit » (Jn 12,24), un fruit innombrable.
- Voilà pour les transformations en amont, si je puis dire. Mais les plus vitales sont les transformations en aval, les transformations à venir en nous-mêmes. Que nous-mêmes, avec la grâce du Christ, nous transformions le mal en bien. Tous, d’une manière ou d’une autre, nous subissons la violence. Quand il est frappé, le païen se met en boule (aux deux sens du terme : en colère et en rétraction). Quand il est frappé, le Christ donc, le chrétien qui est un autre Christ (qui est transformé dans le Christ), se met en croix. Il n’entre pas en croisade, mais, du haut de sa croix à lui, uni au Crucifié, il pardonne à ses ennemis. Frères et sœurs, cessons de justifier nos violences contre autrui, ces « petites vengeances », ces fermetures, ces amertumes entretenues, ces attentes indéfinies que l’autre fasse le premier pas, etc. Et, à la suite du Christ, prenons l’initiative d’aimer en premier (cf. 1 Jn 4,10) celui qui nous apparaît parfois peu aimable (cf. Rm 5,8).
- « Ceci est mon corps livré » non seulement pour moi, mais « pour vous», pour nous au pluriel. La dernière transformation, celle qui donne son sens à toutes les précédentes est que nous devenions tous ensemble le Corps mystique du Christ. Jésus ressuscité fait de nous non pas seulement ses disciples, mais ses « frères » (nous l’entendrons dans l’évangile de la Vigile de Pâques). Avez-vous observé que, pendant la prière eucharistique, le prêtre implore deux fois l’Esprit-Saint : une première fois, avant les paroles de la consécration, afin que le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang du Christ ; et une deuxième fois, après les paroles de la consécration, afin que ce soit nous-mêmes qui devenions le Corps et le Sang du Christ ? Nous nous sentons impuissants et parfois découragés face à la violence qui déferle dans le monde. Elle n’a qu’une seule racine, autour de nous et en nous : nos préférences (nous préférons ceux qui nous sont sympathiques, semblables ou proches, nos amis, les membres de notre famille, de notre groupe social, de notre pays, de notre ethnie, de notre religion) et donc nos exclusions.
Esprit de vérité, donne-nous de discerner d’abord en tout homme, si différent soit-il de nous, un frère dans le Christ, les autres appartenances devenant alors secondes sinon même secondaires.
Esprit vivifiant, Toi qui à chaque Eucharistie, transformes les oblats dans le Corps du Christ, transforme nos cœurs de pierre en cœur de chair, à l’image de Celui qui est doux et humble de cœur. Amen !
Pascal Ide