Les Années de pèlerinage (Liszt). Un cheminement augustinien

Les Années de pèlerinage, selon le splendide titre romantique donné par Franz Liszt, ne sont pas seulement un des sommets de la littérature pianistique de tous les temps, mais un itinéraire : non pas un itinéraire géographique – on chercherait par exemple en vain la présence de la Vallée d’Obermann (sixième année de la première année) sur une carte, puisque Obermann est une œuvre de Sanancour qui a marqué notre compositeur – ni même chronologique continu – en effet, les trois cahiers renvoient respectivement à 1835, 1849 et 1877 –, mais un itinéraire intérieur, spirituel, dont les trois années sont autant d’étapes de sa vie : en effet, les lieux intérieurs comptent plus que les lieux spatiaux et le temps spirituel est celui, discontinu, de l’aevum qui se moque des continuités purement matérielles. Extraordinaire occasion de visiter, en musique, le chemin d’un être d’exception qui n’a cessé de chercher la vérité dans la beauté.

Or, me semble-t-il, ces trois étapes correspondent aux trois étapes qu’un homme est appelé à parcourir, en relation avec ce qu’en dit la grande tradition augustinienne, non sans recouvrement entre les temps : extérieur-intérieur-supérieur [1]. Mais l’intérêt se redouble par le travail sur l’écriture musicale accompagnant et signifiant cette évolution intérieure.

La première année : Suisse, 1835

Liszt a 24 ans, connaît les amours de jeunesse, la gloire terrestre, son âme hypersensible vibre aux émotions multiples de la vie et de la nature. Autant de traits de la vie extérieure.

Or, tout, dans cette musique, évoque cette priorité donnée aux impressions, et aux impressions dans leur infini chatoiement : des transports enfiévrés de l’Orage (n° 5) à la légèreté de l’impromptu au bord d’une source (n° 4), du miroitement de l’aquarelliste dans le Lac de Wallenstadt (n° 2) au pathétique poignant de la Vallée d’Obermann (n° 6). De plus, quelle que soit l’incontestable originalité de Liszt, on sent sa dépendance à l’époque romantique, encore en recherche de son style propre. Nouveau trait de cette vie esthétique.

La deuxième année : Italie 1, 1849

Liszt a presque 40 ans, l’âge des premiers bilans, de la maturité aussi. Autant de traits de la vie intérieure, libre, responsable.

Or, tout, dans cette musique, évoque cette véritable intériorité et l’accès du style lisztien à une véritable maturité. Les différentes visions intègrent de plus les différentes facettes de sa personnalité : de la sensibilité raphaëlique (n° 1) à l’ombre du Dante (Après une lecture de Dante), sans nier l’idéal (n° 6). Or, l’intégration caractérise la vie mûre.

La troisième année : Italie 2, 1877

Liszt a 66 ans. Il a été traversé par la souffrance de la mort de ses proches, puisque deux de ses enfants ont décédé et, pour Cosima, dans des conditions tragiques ; à travers ces épreuves, il a peu à peu pris ses distances à l’égard des vanités de ce monde. Plus encore, Liszt a trouvé pleinement sa vocation et sa fécondité : il est devenu franciscain et prêtre. Or, cette ouverture plénière et abandonnée à Dieu est caractéristique de la vie spirituelle.

Or, la musique de cette époque transcrit cette arrivée au port spirituel. Déjà, le thème de quatre pièces est évidemment religieux (n° 1, 5, 6 et 7), les mélodies empruntent au grégorien. Plus encore, les pièces, contrairement aux autres recueils, sont presque tous symboliques : voire, la seule pièce figurative, Les jeux d’eau de la villa d’Este (n° 4), se termine elle-même en symbole ; or, qui peut figurer le divin, autrement que par allégorie et symbole ? Enfin, Franz Liszt s’affranchit de la tonalité, invente une musique étonnamment dépouillée ; or, la foi est détachement des réalités terrestres, y compris de ce qui nous semble l’ordre naturel le plus immuable ; la découverte de l’atonalité certes exprime cette mutation, mais n’est-elle pas aussi le fruit de cette métamorphose intérieure ? J’oserais ajouter que Liszt emprunte ici aux claviers les plus bigarrés : le grégorien, les échelles tonales des tziganes et une musique déjà atonale. Or, c’est le propre de la catholicité que cette intégration de l’universel sans nier les racines culturelles, l’incarnation dans une terre donnée.

Pascal Ide

[1] Ces trois moments sont bijectivement corrélés aux trois ordres de Pascal ou aux trois sphères d’existence de Kierkegaard.

6.6.2026
 

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