L’Église à la lumière de l’amour-don selon Henri de Lubac

1) Mise en situation

À l’occasion d’une double leçon donnée sur le fondement théologique des missions, Henri de Lubac propose non seulement une véritable théologie de l’Église, mais – ce qui m’enchante – une ecclésiologie à la lumière de la dynamique dative [1]. En effet, à cette occasion, il s’agit de revenir à des « vérités très simples », « aux premiers éléments du christianisme [2] ». Mais loin d’être simplicité d’indigence (ou simplisme), cette simplicité est de surabondance. Loin d’être banals, ces éléments sont, tels Les éléments d’Euclide, les fondements sans lesquels on ne saurait bâtir. Et, ceux-ci identifient l’essence de l’Église à la charité.

Sans entrer dans le détail du texte, disons que le texte est structuré à partir de la question : « Pourquoi les missions ? ». La première des deux leçons, intitulée « Exposé d’ensemble », détaille les raisons des missions, alors que la seconde répond aux objections suscitées par cette réponse. Celle-ci se subdivise en deux parties qui constituent deux preuves différentes de la raison d’être des missions. La première partie est d’ordre historique [3]. En l’occurrence, elle établit la nécessité de celles-ci à partir du Nouveau Testament [4] et de l’Ancien Testament [5]. La seconde partie se fonde sur des arguments d’ordre dogmatique [6]. Double est la démonstration. La première part de la nature de la grâce que Lubac définit de manière originale comme « vie plénière » (au lieu de la réduire au seul salut) [7]. La deuxième part de la nature de l’Église, et nous voilà à pied d’œuvre [8]. Ajoutons seulement que, ayant montré l’obligation en quelque sorte ontologique de la mission, Lubac peut enfin déterminer sa nature, en l’occurrence son objet [9].

Centrons-nous sur les quatre pages où le théologien jésuite explique que l’Église ne peut pas ne pas être missionnaire, au nom de l’essence même de l’Église. Ces pages sont si denses et en même temps si limpides que je me permets de les citer. Je le répète, le développement sur les missions devient l’occasion d’un développement sur l’Église, et c’est cette ecclésiologie qui nous intéresse, car elle est entièrement pensée à partir de la dynamique du don. Nous nous contenterons d’introduire une divisio textus entre chacun des quatre paragraphes et d’ajouter un bref commentaire.

2) Lecture du texte

a) Exposé

 

« [40] L’Église est le corps de la charité sur terre. Elle est le lien vivant de ceux que brûle cette divine flamme. Son seul but est de l’entretenir et de la faire monter toujours plus pur vers le ciel. Mais on ne possède pas la charité si l’on ne veut pas la répandre universellement. Elle ne peut être un bien dont on veuille jouir pour soi seul, ou à l’expansion duquel on puisse accepter la moindre limite. Aucun foyer clos ne saurait se flatter d’en conserver la chaleur. Le désir de se répandre partout en vue d’allumer partout le feu de la charité divine, tel est donc le ressort essentiel de la vie de l’Église, et le chrétien sent naître et grandir en soi ce désir à mesure qu’il participe davantage à cette vie, à mesure que c’est moins lui qui vit, mais l’Église et, par l’Église, le Christ qui aime, veut et vit en lui. L’Église ne vit donc que dans un esprit d’universalité ; autrement dit, elle ne vit [41] que missionnaire. Elle ne commence pas par être réalisé sur un point du globe, pour vouloir ensuite se répandre ailleurs, mais elle ne saurait avoir d’existence en dehors de sa volonté de tout conquérir. Si elle n’essayait pas d’être partout, elle ne serait nulle part. Le feu ne commence pas apparaître, pour se mettre ensuite à consumer. Être, pour lui, c’est consumer, et quand il a cessé de le faire, c’est-à-dire cessé de gagner, il est mort.

b) Confirmation

 

« Cette nécessité intérieure à l’Église a trouvé son expression magnifique dans ce mot de saint Paul : ‘Annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !’ (1 Co 9,16 [je traduis le texte de la Vulgate ici cité]). Nécessité inconditionnés, obligation sans contrepartie. L’impulsion vient du dedans. Un appel se fait entendre aussi du dehors, mais ce n’est pas cet appel qui le détermine. ‘Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !’ [Là encore, traduction du latin] Mot mystérieux est profond. Si je cesse d’évangéliser, c’est que la charité s’est retirée de moi. Si je n’éprouve plus le besoin de communiquer la flamme, c’est qu’il ne brûle plus en moins. Qu’on ne dise pas pour autant que l’activité missionnaire ainsi comprise s’alimente à une source égoïste. Le chrétien ne se sert pas de l’infidèle qu’il convertit en vue de se réaliser lui-même, à la façon de l’ascète qui livrerait ses biens au pauvre à seule fin de se libérer. Il n’entretient pas en lui la charité moyennant le don qu’il fait à l’autre, comme une récompense qu’il obtiendrait de ce don. Sa vie est ce don même, parce que donner c’est participer à la vie divine, qui est Don. Il n’y a là aucune dualité, aucun retour sur soi. Le chrétien ouvre son individualité à la charité divine pour qu’elle s’y greffe et qu’elle y vive. Il la lui offre comme le [42] bois s’offre à la flamme pour lui permettre de brûler.

c) Conséquence. Les propriétés de la mission d’Église

1’) L’humilité

 

« En même temps qu’elle est ainsi désintéressée, l’attitude missionnaire du chrétien est humble. Sachant qu’il ne possède son trésor que dans l’acte du don, il sait qu’il a besoin de celui auquel il donne. La richesse qu’il semble verser n’a pas sa source en lui-même, mais l’apôtre et le converti reçoivent ensemble une source commune. Dieu nous offre l’accès à la vie quand nous demandons de faire l’effort – chacun à notre façon singulière – pour y introduire nos frères, et nous n’avons rien véritablement reçu tant que nous n’avons pas essayé de donner. En nous choisissant, Dieu ne nous a pas choisi contre les autres ou à l’exclusion des autres, mais pour les autres. Quand Israël se replie décidément sur lui-même, il cesse d’être le peuple élu. Il n’y aurait pas sur terre une seule vie chrétienne, s’il n’y avait au moins dans un cœur un désir de la conversion de tous les hommes, et un désir prêt à se traduire en actes. Bref, dans l’activité missionnaire, ce qui est en cause n’est pas seulement l’extension de l’Église, c’est son existence même ».

2’) L’universalité

 

« Nous retrouvons ainsi, par l’analyse de la charité, ce que l’histoire nous avait appris tout à l’heure de la nature de l’Église. On serait là qu’on se voit un instant sans un désir de conversion universelle. La charité, en effet, ne fais acception ni de per[43]sonne, ni de race, ni de nation. Elle veut tout embrasser. Aussi, chaque fois que se révèle un nouveau groupe humain différencié soit par sa position dans l’espace, soit par sa composition ethnique ou sa civilisation, spontanément une mission s’organise auprès de lui. L’Esprit se choisit des apôtres et les pousse vers ces terres nouvelles.

3’) L’urgence [10]

 

« Peu importe qu’ailleurs la tâche ne soit point achevée : la charité ne souffre point de retard. Aucun chantier possible qui ne s’ouvre. Si les missions provenaient d’un plan réfléchi de conquête systématique, une telle conduite se comprendrait mal. Mais dans son désir d’universelle expansion, rien de rebute ni ne limite la charité. Sa marche n’est point savamment méthodique – encore qu’elle sache mettre la méthode au service de son action. Elle va tout aussi bien aux peuples en décadence, aux peuples finis, qu’à ceux qui ont l’avenir devant eux. Elle veut bien qu’on s’intéresse particulièrement aux centres d’influence, tel Saint François-Xavier cherchant à convertir les Chinois pour avoir par plus de prise sur les Japonais. Mais Xavier n’avait pas déployé moins de zèle auprès des pauvres Paravers : les peuples aux destinées brillantes n’attirent pas plus que les autres la charité.

d) Conclusion

 

« En résumé la charité divine ne pouvant exister sans chercher à être partout, le chrétien – disons, avec les anciens, l’homo ecclesiasticus c’est-à-dire l’homme en qui s’incarnerait en plénitude la conscience de l’Église – cherche à la répandre partout. Il sait qu’il ne la possède que dans la mesure où il cherche à la répandre. Le signe infaillible, mais aussi le seul signe qu’il ait été touché par elle, c’est qu’elle l’entraîne dans son courant. Si le feu qui est venu allumer le Christ a touché d’abord certains points de notre globe, c’est qu’il [44] fallait bien l’aborder par un point, comme on met le feu à un endroit déterminé. Mais c’est pour se propager à partir de là dans toutes les directions. Sa nature est de tout brûler. Ou, si l’on veut une autre comparaison, pas plus qu’on ne demande aux vivants pourquoi elle vit, on ne demande à l’Église pourquoi elle est missionnaire. Ou plutôt, on pourra bien le lui demander, elle pourra bien répondre en fournissant des raisons, celles mêmes que nous avons vues ; mais la raison dernière déborde ces raisons particulières dont, pour elle-même, l’Église n’a pas besoin. Son activité missionnaire, tant qu’elle n’est pas partout, c’est sa vie ».

3) Bref commentaire à la lumière de l’amour-don

  1. La méta-loi d’auto-communication ou d’auto-donation commande toute l’ecclésiologie lubacienne.

Par certains côtés, le premier paragraphe dit tout. Le raisonnement peut se résumer dans le syllogisme suivant : l’Église est charité (« corps de la charité sur terre ») ; or, le propre de la charité est de se répandre ; plus encore, elle ne se possède qu’à se donner ; donc, l’Église ne peut que se donner ; or, la mission est cette diffusion ad extra.

Cette argumentation n’est pas sans rappeler celle du père Marie-Eugène qui, appliquant l’axiome métaphysique Bonum diffusivum sui à Dieu, l’identifiait à son essence et affirmait que Dieu ne pouvait pas en pas se communiquer, donc se donner, d’une nécessité non pas contrainte ou mécanique (comme un déterminisme naturel), mais infiniment libre et conforme à son essence aimante.

Lubac convoque volontiers la métaphore du feu – d’ailleurs à l’instar du fondateur de Notre-Dame de Vie qui lui-même ne fait que suivre les maîtres carmélitains, à commencer par saint Jean de la Croix – : « être, c’est consumer », c’est-à-dire brûler, donc aimer – la conclusion reviendra sur cette identification implicite entre l’être et l’amour.

  1. Par ailleurs, la première propriété de l’amour renvoie à la cascade du don qui se fonde sur la dynamique quaternaire du don élargie : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8). De même que l’Église a tout reçu de Dieu même, de même est-elle appelée à tout donner de ce qu’elle a reçu.
  2. De plus, les trois propriétés de l’amour retrouvent les trois notes du don de soi. En effet, celui-ci est sans retour, sans restriction et sans retard. Or, inspirée par la charité, la mission est humble – ce qui fonde son désintéressement : ayant reçu gratuitement, elle ne peut que donner gratuitement, ce qui conduit Lubac à une (rare) saute d’humeur réjouissante contre « l’inanité de l’objection » accusant « la gratuité » d’être une « terrible tentation d’orgueil [11]» – ; elle est universelle (« elle veut tout embrasser ») ; elle est urgente (comme « la charité », elle « ne souffre point de retard »).
  3. La grammaire du don qui structure implicitement cette ecclésiologie permet aussi de l’interroger. En effet, la dynamique quaternaire qui décrit la circulation extérieure des dons (ici, entre Dieu, l’Église et le monde qu’elle évangélise) doit être doublée d’une dynamique ternaire qui en étudie les conditions intérieures, notamment l’appropriation qui interdit l’utilitarisme du don et la transformation de son récipiendaire en canal instrumentalisé. Or, Lubac multiplie les formules qui paraissent faire l’économie de ce moment intermédiaire autant que médiateur qu’est l’appropriation : « Il n’y a là aucun retour sur soi » ; « il ne possède son trésor que dans l’acte du don » ; « nous n’avons rien véritablement reçu tant que nous n’avons pas essayé de donner » ; « Il sait qu’il ne la possède que dans la mesure où il cherche à la répandre ».

Il conviendrait donc non pas de contredire, mais d’enrichir cette heureuse ecclésiologie d’une plus grande attention au don à soi (ou son équivalent qu’est l’amour de soi), sans suspecter le retour sur soi d’être un repli sur soi.

4) Conclusion

Mesurons l’originalité de cette approche ecclésiale. C’était vrai à l’époque où le texte fut publiée : la vision bellarminienne, en partie réactive (à l’égard de la Réforme), qui se centre sur la notion de societas perfecta, donc sur la structure visible de l’Église, et sur les questions d’appartenance ecclésiale, donc sur la vertu de foi (non de charité), était encore largement prégnante. Même si Pie XII a écrit en 1943 l’encyclique Mystici corporis, qui corrige certains unilatéralismes et prépare Lumen gentium, on ne peut que s’étonner de ce qu’Henri de Lubac ne la cite pas dans cette leçon. C’est même vrai en soi : malgré de considérables avancées en ecclésiologie qui proposent par exemple de « définir » l’Église à la lumière de la communion (Benoît-Dominique de la Soujeole) ou des noces avec le Christ-Époux (Hans-Urs von Balthasar), il est rare, sinon inexistant, de l’approcher exclusivement à partir de la charité, et de la charité interprétée à partir de la cascade des dons. Le cardinal Journet l’avait suggéré dans un article sur l’ecclésiologie de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus – mais il s’agissait d’un article programmatique.

Cette ecclésiologie caritative de Lubac confirme que la théologie de ce dernier gagne à être relue en clé d’amour, ainsi que d’autres articles de ce site s’y sont déjà essayés : « La loi d’assimilation inversée. De saint Augustin à Henri de Lubac » ; « La foi selon Henri de Lubac » ; « La mystique à la lumière du don selon Henri de Lubac » ; « Lubac (Blondel) et Teilhard. Une convergence décisive et inattendue ». Ainsi, la théologie lubacienne est riche d’une « théodologie » implicite qui permet également de la compléter et que, en retour, elle contribue à élargir, voire à préciser. Quand le cardinal Henri de Lubac affirme : « être, pour lui [le feu], c’est consumer [12] », il ne dit pas autre chose que : « être, c’est aimer ». Juste avant, il précise avec puissance : « Le feu ne commence pas par être, pour se mettre ensuite à consumer ». Derechef, l’on peut remplacer feu par amour et traduire : « L’amour ne commence pas par être, pour se mettre ensuite à se donner ».

Pascal Ide

[1] Henri de Lubac, Le fondement théologique des missions, coll. « La sphère et la Croix », Paris, Seuil, 1945. Lubac relève avec l’humble probité qui le caractérise que « les paragraphes qui suivent s’inspirent d’un travail inédit du P. de Montcheuil : Quelques notes sur la raison d’être des missions » (note 1, p. 40).

[2] Ibid., p. 12.

[3] Ibid., p. 15-32.

[4] Ibid., p. 15-18.

[5] Ibid., p. 18-32.

[6] Ibid., p. 33-51.

[7] Ibid., p. 33-39.

[8] Ibid., p. 39-44.

[9] Ibid., p. 44-51.

[10] Je me permets d’introduire ici un retour à la ligne au sein d’un unique paragraphe.

[11] Ibid., p. 42, note 1.

[12] Ibid., p. 41.

24.3.2026
 

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