Le XXIe siècle sera-t-il celui de la guérison ?

Le xxie siècle sera-t-il celui de la guérison ? [1] Loin de moi l’idée de jouer au prophète. Il me semble toutefois qu’un certain nombre de faits invitent à faire de la guérison l’une des questions essentielles des temps à venir.

Quels sont donc ces faits, ces « signes des temps » que le concile Vatican II nous a invités à discerner ?

Notre contemporain accorde un grand souci à son bien-être. La santé apparaît comme l’une de ses toutes premières préoccupations. Nous vivons à l’époque de la santé parfaite « comme seul et unique projet mondial [2] ». D’ailleurs, un étrange paradoxe nous déchire : jamais la médecine n’a été aussi performante, au double plan diagnostique et thérapeutique ; jamais pourtant les dépenses de santé n’ont été si élevées et les Français, les Européens, si sujets au mal-être.

Dans un autre registre, on pense à l’impressionnant succès, depuis la fin des années 70, de ce que la sociologie appelle la « nébuleuse mystico-ésotérique » du New Age. De même, le million d’exemplaires de l’Alchimiste de Paolo Coelho, l’intérêt nouveau accordé aux vertus (que l’on songe aux 150 000 exemplaires du Petit traité des grandes vertus de Comte-Sponville) il y a peu de temps encore si décriées ou plutôt si ignorées, sont révélateurs. Le succès plus allemand que français d’un Eugen Drewermann l’est de même.

La séduction exercée par l’orientalisme, la vogue actuelle du bouddhisme (tibétain depuis quelques années) sont d’abord liées aux techniques de soi qu’ils développent.

Dans le domaine plus restreint de la pratique sacramentelle, il est possible d’observer un discret changement dans la pratique du sacrement de la réconciliation. En un mot, nous passons progressivement d’un accès légaliste à la confession à un accès plutôt subjectiviste. Autrefois, la personne mesurait souvent son action à une loi universelle et extérieure. Aujourd’hui, elle vient rencontrer un prêtre pour être consolé autant que pour être pardonné. Il n’est pas rare que le pénitent confonde souffrance et péché.

Bref, autant de pratiques, autant de recherches qui font partie de ce que Michel Foucault appelait « le souci de soi ».

Si l’on dépasse le plan des constatations, comment comprendre cette récente évolution ? De manière générale, toute période de crise aiguë se caractérise par un double primat du pratique sur le théorique et de l’individuel sur le social. La personne ne philosophe qu’en vue de son bien-être. Elle suspecte l’institution, déserte l’engagement et privilégie la construction de soi. L’éthique ou mieux, l’esthétique de l’existence remplacent la métaphysique et la politique, à moins que celles-ci ne soient enrôlées au service de celles-là. C’est ce que l’on a vu au début de l’ère chrétienne, avant l’effondrement de l’empire romain.

Plus précisément, notre fin de siècle se caractérise par la faillite du marxisme. Je ne parle pas d’abord de la chute du mur de Berlin, donc de la réalité sociopolitique du marxisme que concrétisaient les régimes communistes – qui ne conjuguent d’ailleurs pas tous au passé, mais de la pensée marxiste. Celle-ci se présentait comme une approche scientifique, donc rigoureuse, totale de la réalité sociale et historique. Elle se prêtait volontiers à la prévision ; plus encore, elle se voulait une utopie et c’est l’une des principales raisons de la séduction qu’elle a pu opérer, y compris chez les croyants. C’est du marxisme comme idéologie que je parle et dont je constate la mort : depuis plus d’une décennie, il n’y a plus de grands philosophes marxistes, ni d’œuvres marxistes de quelque ampleur.

Si le marxisme se voulait une pensée totale du fait humain, sa faillite, sa désagrégation théorique et pratique entraîne au minimum un immense vide dans les sciences humaines, et au maximum un profond scepticisme. Plus encore, le communisme a lié la violence au langage ; il a fait la preuve qu’une pensée puissamment dogmatique pouvait entraîner la pire des aliénations.

Le cardinal Ratzinger l’a récemment montré dans un texte remarquable :

 

« Le marxisme avait représenté la dernière tentative de fournir une formule générale valide, qui entendait donner au cours de l’histoire sa juste configuration. Il prétendait connaître le sens de l’histoire universelle, et donc pouvoir la mener définitivement sur la juste voie. Son pouvoir de fascination lui provenait du fait d’être fondé sur des méthodes strictement scientifiques en apparence et de substituer la science à la foi […]. Toutes les promesses non réalisées des religions semblaient se réaliser grâce à une praxis politique scientifiquement fondée. La chute de cette espérance devait provoquer une forte désillusion, qui ne s’est pas encore totalement apaisée ».

 

Ainsi s’explique le succès, dans les années 80, de la théologie de la libération dont on sait que le cœur méthodologique était emprunté au marxisme. On sait aussi que ces théologies sont passées de mode (sauf la part qui a trouvé moyen de se rajeunir dans la théologie féministe, qui applique les schèmes de pensée dialectiques à la libération de la femme). Ainsi, estime le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi,

 

« l’échec du seul système qui proposait une solution aux problèmes humains sur une base scientifique ne pouvait que faire place au nihilisme, ou pour le moins à un total relativisme. Par conséquent, le relativisme est devenu effectivement le problème fondamental pour la foi aujourd’hui [3] ».

 

Le scepticisme est en effet l’un des phénomènes les plus préoccupants de notre époque. Pourtant la scène idéologique est-elle aussi vide, désolée que cette analyse le laisse paraître ?

Il ne me semble pas. En un mot, je crois que l’option alternative qui se propose après le marxisme n’est pas seulement le scepticisme, mais est cette pensée ou plutôt ces pratiques de la guérison. Les formes sont aussi peu rigoureuses et contrastées que l’on veut. L’idée de fond est unique : l’épanouissement de soi identifié au bonheur.

Appliqué au cadre plus restreint de la théologie, il me semble que nous allons assister à un changement de « paradigme » : nous allons passer d’une théologie de la libération à des théologies de la guérison. Si l’engagement politique a déçu, vers quoi ou vers qui se tourner, sinon vers soi-même ? Nous comprendrons mieux pourquoi dans un instant.

Faut-il se réjouir de cette possible évolution ? Une théologie de la guérison ne présente-t-elle pas des risques ?

La réponse n’est pas simple. D’un côté, on ne peut nier la tendance à confondre sainteté et santé, guérison et rédemption (Eugen Drewermann, déjà cité, a anticipé l’enjeu, mais sans faire les discernements souhaitables). En revanche, certains chrétiens sont tentés de diaboliser toute recherche d’épanouissement, d’harmonie intérieure en lui collant l’étiquette New Age, sans autre forme de procès.

La complexité de la situation montre bien qu’elle appelle un discernement avant un jugement.

On pourrait emprunter à saint Augustin une clé de lecture. Pour le Père de l’Église latine, l’âme qui se convertit passe de l’extérieur à l’intérieur et de l’intérieur au supérieur. « Si tu veux trouver Dieu, abandonne le monde extérieur et rentre en toi-même, mais surpasse-toi, car tu n’es pas Dieu : Lui est plus profond et plus grand que toi ». C’est là le chemin parcouru par Augustin et que décrit les Confessions. C’est aussi celui de la parabole de l’enfant prodigue (Lc 15,11-32) [4] : parti de la maison, il vit d’abord à l’extérieur de lui, dans l’apparent bonheur qu’est l’hédonisme jouisseur. Mais, dans un second temps, la souffrance, l’insatisfaction le font « rentrer en lui-même » (v. 17). Enfin, à l’intérieur de lui, le fils prodigue trouve plus que lui : il se souvient de son père, et peut ainsi renouer la filiation perdue.

Appliquons ce riche schéma à notre question. Le temps de l’extériorité est celui du matérialisme, ici du marxisme comme clé de lecture et de libération de l’homme. Le temps de l’intériorité est alors celui de la guérison : découvrant son intimité, l’homme en perçoit aussi les fragilités et les blessures. Dès lors, il désire guérir. Mais en demeurer là est insuffisant : l’homme ne trouve son bonheur que dans la communion filiale avec Dieu et fraternelle avec autrui.

Le dynamisme décrit par saint Augustin a déjà le mérite d’expliquer pourquoi l’issue hors du matérialisme marxiste peut être l’entrée dans son intériorité et la découverte de l’esprit qui anime tout homme, pourquoi une théologie de la guérison pourrait succéder à une théologie de la libération.

Il permet aussi de comprendre toutes les ambiguïtés de la notion de guérison. La première ambiguïté concerne la finalité. Soit la guérison centre la personne sur elle-même et, en définitive la ferme au réel et à autrui. C’est pour une part le projet du New Age que l’on pourrait définir comme une autothérapie ou l’homme cherche à guérir par lui-même et pour lui-même. Soit la guérison ouvre réellement la personne à l’autre et à la transcendance.

 

« ‘Demeurer en soi-même’ : voilà le vrai danger. Le grand Docteur de l’Église recommande de se concentrer en soi-même, mais aussi de transcender le moi qui n’est pas Dieu, mais une créature. Dieu est interior intimo meo et superior summo meo [5]. Car Dieu est bien en nous et avec nous, mais il nous transcende dans son mystère [6] ».

 

La seconde ambivalence touche les moyens. L’ouverture n’est pas seulement le but de la guérison, elle en est aussi pour une part, la condition. Il est légitime de chercher à être « bien dans sa peau », mais la quête exclusive ou prioritaire de l’épanouissement de soi-même et l’ajournement permanent d’un don généreux de soi, non seulement ne comble pas notre désir de bonheur, mais est le plus sûr moyen de le manquer. La guérison conjugue unification intérieure et ouverture à l’autre. Seul le don désintéressé de soi pacifie durablement. D’autre part, l’homme est trop blessé pour pouvoir guérir par ses seules forces ou par les seules ressources de « techniques », si éprouvées soient-elles. La grâce de Dieu est nécessaire, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de chemin de guérison sans pardon.

La troisième ambiguïté concerne les résultats. La guérison plénière existe-t-elle dans l’état de pécheur racheté qui est celui du disciple de Jésus, en pèlerinage sur terre ? Pour ma part, je préfère dire que Dieu octroie des guérisons partielles ou, mieux encore, qu’il nous reconstruit, toute notre vie durant.

Le xxie siècle sera-t-il celui de la guérison ? Sainte Thérèse de Lisieux, en ses écrits comme dans sa vie dont ils sont indissociables, me semble être une très précieuse aide pour répondre à cette question qui est l’un des principaux et plus urgents défis à relever [7]. Et le montrer serait une raison supplémentaire d’en faire un Docteur de l’Église…

 

  1. Pascal Ide

[1] Art. paru dans France catholique. Je n’ai pas retrouvé la date précise sur le site de la revue l’année, mais c’était dans les dernières années 1990.

[2] Lucien Sfez, La santé parfaite. Critique d’une nouvelle utopie, Paris, Seuil, 1995.

[3] Joseph Ratzinger, « La foi et la théologie aujourd’hui », Osservatore Romano, 7 janvier 1997, n° 1, p. 9-12, ici p. 9.

[4] Anne-Marie La Bonnardière, « La parabole de l’enfant prodigue dans les Confessions de saint Augustin », Annuaire de l’École pratique des hautes études, Ve section des sciences religieuses, 73 (1965-1966), p. 154-155.

[5] « plus intime à moi-même que mon intimité et supérieur à mon sommet » (Saint Augustin, Confessions, 3, 6, 11 ; PL 32, 688. Cf. Id., De vera religione, 39, 72 ; PL 34, 154).

[6] Joseph Ratzinger et Alberto Bovone, « Quelques aspects de la méditation chrétienne », Lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, 15 octobre 1989, La documentation catholique, 1997 (7 janvier 1990), p. 16-24, ici n. 19, p. 19.

[7] Le père Pascal Ide donnera trois cours au Centre Trinité sur la guérison chez sainte Thérèse de Lisieux.

28.3.2026
 

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