Le père Serge Bonnet, la piété populaire et l’histoire de l’Église de France

La vie du père Serge Bonnet, dominicain et chercheur au CNRS, peut servir pour l’Église de France à la fois de diagnostic et d’exemple d’issue. Mettons-nous à l’écoute du livre, aussi passionnant que bien documenté que le sociologue Yann Raison du Cleuziou vient de consacrer à cette figure encore trop peu connue.

En effet, la crise est profonde. Par exemple, ce n’est pas moins de 80 dominicains qui retournent à l’état laïc entre 1967 et 1978. Le progressisme se traduit par une tropisme pro-marxiste et par exemple l’ostracisation dont le père Bonnet est victime parce qu’il ose s’opposer à l’avortement… Il note, dans l’après-Concile, le « cléricalisme galopant [1] », le « stalinisme clérical [2] », le « néo-jansénisme pastoral [3] », la « pastorale de terre brûlée [4] ». Son exaspération est telle que, en 1973, il écrit un pamphlet contre cette nouvelle forme de cléricalisme. Le sous-titre dit tout : À hue et à dia. Les avatars du cléricalisme sous la ve République.

Or, le père Bonnet s’oppose à l’idéologie marxiste présente chez un certain nombre de théologiens et de clercs, en affirmant que, tout au contraire, c’est le petit peuple qui est exclu de la réflexion théologique : « ce sont moins les ouvriers qui se détachent de la religion, que le clergé qui se détache d’eux au nom d’une conception élitiste du peuple [5] ». Il en offre une première illustration dans le livre touchant qu’il écrit sur un coreligionnaire, le frère convers Martin Arpin (Le frère aux vaches) : il « appartient à ce petit peuple catholique resté dans l’ombre des princes de l’Église et des théologiens. Pourtant, rien de l’histoire de la chrétienté n’eut été possible sans eux [6] ». Plus tard, il effectue une recherche elle aussi émouvante sur la piété populaire, collectant pas moins de 140 000 prières de petites gens [7]. S’il est proche par exemple d’un Charles Péguy par son souci du peuple français, le père Bonnet est aussi à l’écoute de la problématique de son temps et accorde ainsi une place importante aux immigrés [8].

Ainsi, la vie et l’œuvre de Charles Bonnet attestent que le processus de sécularisation et donc de déchristianisation trouve ses racines non pas seulement hors de l’Église de France, mais en son sein. En cela, Bonnet entre en résonance avec quelques grands noms de la théologie française, de Gaston Fessard à Henri de Lubac en passant par Louis Bouyer. Et il joint à cette révélation une voie de « rédemption » : l’attention à la piété populaire.

Pascal Ide

[1] Yann Raison du Cleuziou, Vers une Église sans peuple ? Serge Bonnet et le catholicisme populaire, 1924-2015, Paris, Le Cerf, 2025, p. 193.

[2] Ibid., p. 199.

[3] Ibid., p. 221.

[4] Ibid., p. 233.

[5] Ibid., p. 171.

[6] Ibid., p. 159.

[7] Serge Bonnet, Prières secrètes des Français d’aujourd’hui, Paris, Le Cerf, 1976.

[8] Cf. Yann Raison du Cleuziou, Vers une Église sans peuple ? p. 399.

11.3.2026
 

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