Le don sans restriction de la grâce

1) Thèse

Le don 1 de la grâce divine, du salut divin présente lui aussi les caractéristiques de tout don : sans retour, sans retard et sans restriction. Il faudrait détailler chaque note et tout particulièrement le « sans restriction », eu égard à un certain augustinisme qui eut de longues heures de gloire dans l’histoire de l’Église et à côté (notamment chez Calvin et dans le jansénisme) [1]. Il serait donc intéressant de le développer dans la thèse le don de la grâce sans restriction.

La communication du salut se décline sous deux points de vue principaux : spatial et temporel, synchronique et diachronique. Voire, on peut aussi distinguer un double aspect au sein de la diachronicité selon qu’elle vaut pour toutes les époques mais aussi pour tous les âges d’un homme unique. Bref, l’extension sans restriction du don du salut présente trois caractéristiques : universalité, permanence, persévérance.

2) Topique (problématique)

a) L’universalité

1’) Saint Augustin

On peut distinguer deux aspects dans la doctrine augustinienne relative à la prédestination. Tout d’abord, aucune créature spirituelle, qu’il s’agisse des anges ou des hommes, ne peut être abandonnée par Dieu, à moins que celle-ci n’ait abandonné d’abord Dieu de sa propre décision, autrement dit ait commis un péché mortel [2].

Par ailleurs, Saint Augustin limite doublement cette aide universelle. D’abord en extension parmi les sujets. Ensuite dans la vie d’un même sujet : si la créature spirituelle se dérobe à la grâce de Dieu par un refus délibéré, autrement dit par un péché mortel, surtout si cette créature est déjà élevée à la vie surnaturelle, Dieu s’écarte d’elle, ne la prévient plus de sa grâce, autrement dit l’abandonne à la réprobation éternelle.

Pour le dire brièvement, l’Église a retenu le premier aspect pour en faire une pièce majeure de la doctrine magistérielle sur la Providence divine, mais elle a refusé les deux aspects restrictifs, purifiant progressivement l’augustinisme.

2’) Saint Thomas
  1. Thomas a cru qu’il devait suivre S. Augustin sur la question de la réprobation antécédente [3]. Il le fait en interprétant faussement l’Écriture : S. Paul affirme « la liberté de l’élection divine, qui dépend de Celui qui appelle et non des œuvres ». (Rm 9,12)
3’) Le devenir de l’augustinisme

Calvin puis le jansénisme ont perdu de vue la persévérance de Dieu dans son dessein de grâce. De ce fait, ils ont proposé leur doctrine d’une double prédestination éternelle : au bien et au mal (ou réprobation). Et cette réprobation est antécédente et conséquente.

4’) Aujourd’hui

 

« Même dans l’Église Catholique on a vu encore aux Etats-Unis, lorsqu’on traduisit en anglais les paroles de la consécration du calice à la messe en rendant ‘pour la multitude’ (Mt 26,28 ; Mc 14,24) par ‘pour tous’, des personnes contester que le Christ se soit offert en sacrifice pour tous les hommes, en prétendant que la notion de ‘multitude’ était restrictive par rapport à celle de totalité [4] ».

b) La persévérance de Dieu

Pour le courant augustinien, les chutes répétées dans le péché grave, surtout chez ceux qui ont déjà été justifiés, enferment la personne loin de Dieu, l’endurcissent et la conduisent à la damnation. Comme c’est le cas de la majorité des hommes, on aboutit donc à la théorie de la massa damnata.

3) Les sources

a) L’Écriture

L’Écriture affirme très clairement les différents points soulignés ci-dessus.

1’) Extension universelle

Nombreux sont les textes où il est dit que Dieu veut sauver tout homme, le monde entier.

a’) Évangile

Cela est affirmé du côté des hommes à sauver : (Mt 18,14 ; cf. Jn 11,51-52). La même affirmation vaut du côté du Sauveur (Jn 3,16). Le Christ est d’ailleurs appelé « le Sauveur du monde » (Jn 4,42).

La parabole des talents (Mt 25,14-30) l’exprime très clairement. En effet, l’or offert représente la grâce (cf., symboliquement, Mt 18,23-35). Or, chacun reçoit différemment, mais reçoit quelque chose.

b’) S. Paul

(Rm 11,32) S. Paul précise que ce salut universel vient de la mort du Christ (2 Co 5,15 ; 1 Tm 1,15 ; 4,10).

c’) S. Jean

(1Jn 2,2)

2’) Persévérance toute la vie

Nombreux sont les textes affirmant que Dieu ne se détourne jamais de l’homme en cette vie, mais que toujours il va à la recherche du pécheur, quand bien même celui-ci se découragerait de se convertir.

a’) Ancien Testament

« Tu fermes les yeux sur les péchés des hommes pour qu’ils se repentent ». (Sg 11,23)

b’) Évangile

Cette persévérance inconditionnellement fidèle est le moteur de toute l’action salvifique de Jésus. Voilà pourquoi saint Jean la place en exergue de toute la seconde partie de son Évangile ; il énonce ainsi la motivation grandiose qui anime l’agir christique (Jn 13,1).

La parabole de l’enfant prodigue est sans doute le meilleur antidote au poison désespérant du calvinisme. En effet, l’enfant vit au début dans la familiarité du père, autrement dit, symboliquement dans la grâce. Or, voilà qu’il s’en éloigne par le plus grave des crimes : et par la décision de se séparer et par les multiples péchés qu’il commet dans son état d’éloignement. Or, le Père le réintègre dans sa plus joyeuse intimité, en confirmant son péché : « Alors qu’il était mort, il est revenu à la vie ». C’est donc que l’amour du Père attend toujours même le pécheur le plus enfermé et le pire récidiviste.

Le plus bel exemple vécu de persévérance sans faille est le cas de Judas. Celui-ci est objectivement dans un état de péché gravissime (cf. Jn 17,12 ; Ac 1,17.20.25) et accomplit l’œuvre du démon (cf. Jn 6,70 ; 13.2.7). Or, Jésus n’a cessé de l’appeler « ami » jusqu’à la fin de sa vie, surtout à la fin (Mt 26,50).

c’) S. Paul

Paul l’affirme avec une force qui va jusqu’au paradoxe : « Si nous sommes infidèles, Dieu reste fidèle, car Il ne peut se renier lui-même ». (2 Tm 2,13)

La conversion même de Paul est l’un des meilleurs exemples de la fidélité de Dieu malgré notre infidélité répétée et grave (cf. par exemple 1 Tm 1,13-16).

d’) Epîtres pastorales
  1. Pierre décrit cet amour comme étant longanimité (2 P 3,9 ; 3,15). En effet, dans ce passage, Pierre décrit le péché des hommes incrédules avant le Déluge. Or, on sait combien ils symbolisent l’humanité enfoncée dans le péché (cf. Sg 14,16) et que Dieu les a châtiés par la peine de mort (cf. Mt 24,37-39). Il serait donc aisé d’interpréter cette mort physique comme le symbole d’une mort spirituelle. Or, un passage de la seconde épître de Saint Pierre relu par la Tradition, notamment S. Augustin et S. Thomas, le citant, affirme que Dieu est venu parler à ces hommes pour leur faire miséricorde : « (2 P 3,19-20) [5].

(1 P 3,20)

b) La Tradition

1’) L’universalité

Un signe en est que la conversion d’Adam après le péché originel est tenue de manière quasi-unanime par la Tradition [6]. Or, ce point est d’une extrême importance, symbolique et réelle, pour l’universalité : Adam est le chef de la première humanité. « Le relèvement d’Adam est le signe de la portée universelle de la Rédemption du Christ, par qui Dieu offre à chaque homme la grâce de la justification [7] ».

  1. Thomas a toujours fermement maintenu la dissymétrie entre prédestination et réprobation [8].
2’) La persévérance divine

Il faudrait ici relire Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus qui est celle qui nous guérit définitivement de toute trace de jansénisme.

c) Le Magistère

1’) Evolution des dogmes

Sur cette question, je renvoie au suggestif parcours proposé par le Père Jean-Miguel Garrigues [9]. Il y montre notamment que même les conciles les plus augustiniens, c’est-à-dire le plus marqués par la doctrine de Saint Augustin – par exemple le concile d’Orange, présidé en 529 par l’augustinien S. Césaire d’Arles, ou le concile de Valence –, ont toujours tenu l’équilibre avec une justesse qui ne peut relever que de l’assistance surnaturelle de l’Esprit-Saint.

Les étapes les plus importantes sont :

– A l’origine, le concile de Carthage (418)

DS, 222-230.

Fut approuvé et donc confirmé par DS, 231 et 431.

– Les Conciles d’Arles (473) et d’Orange (529)

Arles : DS, 331-340.

Orange : DS, 373-397.

– Les Conciles régionaux de Quierzy (853) et de Valence (855)

Quierza : DS, 621, 623, 624, 630.

Valence : DS, 626-629.

– IVe Concile du Latran (1215) et Concile de Vienne (1312)

DS, 801 et 901.

– Le Concile de Trente

Face à l’augustinisme exacerbé des Réformateurs, le Concile de Trente, dans son Décret sur la justification confirme les Conciles antérieurs sur la dyssymétrie entre prédestination (au bien) et réprobation, donc sur l’universalité de la proposition de la grâce prévenante.

Mais il ajoute quelque chose de nouveau qui va permettre de mieux dégager la fidélité et la persévérance de la grâce offerte par Dieu toute la vie. Les réformateurs (DS, 1541)

– Les différentes condamnations du jansénisme

DS 2002-2005 ; DS 2301 ; DS 2411 à 2413 ; DS, 2502.

La dernière condamnation du jansénisme est due au pape Pie VI, en 1694 : « Il n’y a pas de véritable grâce intérieure à laquelle on résiste ». DS, 2621. Par cette parole, il répond au cœur de l’hérésie janséniste déniant à Dieu la possibilité de sauver tout homme.

– Le Concile Vatican I

Maintenant, loin des risques tant du pélagianisme que d’un augustinisme extrême, l’Église est en possession, paisiblement, d’une doctrine ajustée du salut. Elle en propose des bribes au Concile Vatican I. Notamment en affirmant que « Dieu, dans son infinie bonté, a ordonné l’homme à une fin surnaturelle [10] ». Or, c’est ce que refuse la théorie de la réprobation. Ainsi, pour la première fois, se trouve affirmé en plein ce que refusait les théories hérétiques.

– Le Concile Vatican II

C’est surtout au second Concile du Vatican que le Magistère présente, de manière sereine, sa doctrine du salut comme don proposé sans aucune restriction dans l’espace et le temps des hommes et de la vie.

Il est affirmé le dessein de Dieu – la communion avec lui dans la fin bienheureuse – et sa communication à tout homme. LG, 2-3, notamment ; Gaudium et Spes, 22, DS, 4322.

Il est ensuite affirmé, toujours sur mode positif, que Dieu s’occupe de l’homme toute sa vie et par tous les temps : « sans interruption Il prit soin du genre humain [11] ». Et cette attention divine suppose l’ouverture de l’homme qui, elle-même, est œuvre de Dieu, précisément de l’Esprit-Saint : « L’homme, sous l’effet de l’incitation incessante de l’Esprit, ne sera jamais indifférent au problème religieux [12] ».

– Le Catéchisme de l’Église catholique

Dès le premier paragraphe, la présentation du mystère du salut propose une doctrine de la Providence purifiée de tout germe d’augustinisme mal équilibré : CEC, 1.

La cause de l’absolue fidélité divine se trouve dans l’amour de Dieu, dans l’Amour qu’est le Dieu Trinité : CEC, 257.

Enfin, le Catéchisme propose une doctrine ajustée de la damnation qui écarte toute interprétation allant dans le sens d’une réprobation éternelle antécédente : CEC, 1033 et 1037.

2’) Quelques confirmations
a’) Canonisation sans réprobation

Même si Dante a placé Judas dans le dernier bolge de l’enfer, ce qui serait aujourd’hui inimaginable, l’Église s’est à jamais interdit de se prononcer sur la damnation finale de celui qui a commis le plus grand crime ; or, qui peut le plus peut le moins ; c’est donc que l’Église ne s’est pas engagé à déclarer la réprobation éternelle de qui que ce soit. Or, l’Église n’a pas hésité à se prononcer sur le salut éternel d’un certain nombre de ses enfants en engageant infailliblement son Magistère par leur canonisation. Cette disparité d’attitude fait sens et invite à la modération dans nos propos.

b’) La disparition de la doctrine des limbes

En creux, on notera que la doctrine des limbes, communément enseignée par les écoles théologiques depuis le XIIIe siècle, n’apparaît jamais pour elle-même dans le Magistère [13]. Plus encore, le Catéchisme de l’Église catholique n’en fait même pas mention. Or, il se propose comme un exposé complet et organique du Magistère de l’Église. Il semble donc qu’il faille interpréter ce silence comme une disqualification. Or, la doctrine des limbes entretient la croyance en une possible limitation de la prédestination.

Plus encore, sous mode affirmatif, un passage de l’encyclique Evangelium vitae dit dans un passage de sa première version en langue vernaculaire : « Vous pourrez aussi demander pardon à votre enfant qui vit désormais dans le Seigneur [14] ». C’est donc affirmer que l’enfant mort sans baptême est sauvé. Toutefois, la version latine des Acta Apostolicae Sedis donne une formulation qui élude le problème ; or, c’est elle qui fait foi ; on ne peut donc anticiper sur une définition du Magistère. Et l’on sait qu’un passage du Catéchisme va dans le sens d’un salut des enfants morts sans baptême : [15] toutefois, espérer n’est pas être assuré.

c’) La liturgie

La liturgie eucharistique fait plusieurs fois mention de ce salut universel.

Ainsi la Prière eucharistique IV qui s’inspire des anaphores orientales : « Dans ta miséricorde, Tu es venu en aide à tous les hommes pour qu’ils Te cherchent et puissent Te trouver ».

4) Reprise en théologie sous l’angle du don

a) Le don sans restriction de la grâce du pardon

Il est passionnant que, suivant en cela l’Écriture, le Magistère ait de plus en plus clarifié la proposition universelle du salut, donc le don sans restriction du pardon divin, c’est-à-dire de la grâce filiale.

La cause de cette universalité synchronique et de cette persévérance diachronique vient de ce que Dieu est pur don : « les dons et appels de Dieu sont sans repentance » (Rm 11,29). Dieu est don par excellence, il est diffusif de soi par essence. Or, le propre d’une véritable donation présente notamment comme caractéristique d’être sans restriction, c’est-à-dire de ne pas autolimiter sa communication. Mais la grâce est destinée à l’humanité. Donc, Dieu doit répandre sa grâce sur tout homme, au moins à titre prévenant, de son côté, selon la volonté antécédente.

Enfin, l’Écriture montre que la cause de cette universalité est l’amour de Dieu. Si le don est sans restriction, c’est parce qu’il trouve sa source dans l’amour inconditionnel, infini de Dieu. Précisément, sous l’aspect de persévérance, l’amour prend le nom de macrothumia (magnanimité), ainsi que nous l’avons vu notamment chez les épîtres de Pierre.

b) Réponse aux objections scripturaires

Dans l’Écriture, divers textes semblent favorables à la théorie d’une réprobation symétrique de la prédestination, donc opposés à un dessein universel de salut :

1’) Prédestination

Il semble que Paul l’enseigne dans le fameux passage, grandiose, de l’épître aux Éphésiens (Ep 1,4-5).

En fait, Paul parle d’une prédestination. Mais rien n’indique la symétrique dans le mal qu’est la réprobation.

Un autre texte de S. Paul semble pencher encore davantage en faveur de cette prédestination qui confisque toute liberté (Rm 9,12), qui cite un passage que nous étudierons plus loin (Rm 9,13 ; Ml 1,3).

2’) Le terme « multitude »

Garrigues de réfuter en rappelant que, dans l’Écriture, multitude ne signifie pas « la plupart », mais « tous », car multitude oppose un à tous. Ainsi Is 53,12, Mt 28,28 (et les parallèles) et Rm 5,19 parlent de la multitude ; or, à chaque fois, celle-ci est contre-distinguée d’un personnage unique : le Serviteur ou le Christ.

3’) L’amour préférentiel de Dieu

On a fait valoir un texte troublant de l’Ancien Testament que Paul cite : « J’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü ». (Ml 1,3 ; cf. Rm 9,13).

Tout d’abord, il faut bien comprendre le sens du verbe « haïr ». Celui-ci n’est pas isolé mais mis en couple, en parallèle avec son opposé « aimer ». Or, la pensée sémitique les place ainsi volontiers pour souligner non pas une opposition mais une insistance plus grande, pour graduer plus clairement. On en a un exemple très clair dans la parole de Jésus (Lc 14,26) ; or, il n’est que trop certain que Jésus n’a jamais commandé de haïr ses parents, puisqu’il respecte la Loi qui demande de les honorer et que, de plus, il cite le quatrième commandement du Décalogue quelques chapitres plus loin dans l’épisode du jeune homme riche (Lc 19,20) ; on a enfin une confirmation dans les passages parallèles des synoptiques où il n’est question que d’être « digne » (Mt 10,37). Un autre exemple est fourni par la relation entre amour de soi et amour de Dieu exprimé aussi en termes d’amour et de haine (cf. Jn 12,25) ; or, ailleurs, Jésus énonce le commandement de l’amour de soi qui, de plus est repris à l’Ancien Testament qu’il n’est pas venu abolir (Mt). Dernier exemple : Jésus prône la haine de l’argent (Mt 6,24) ; or, en un autre passage, Jésus conseille de s’en faire un ami. Ainsi donc ce sémitisme stylistique signifie : « j’ai préféré Jacob à Esaü ».

Il demeure que cette préférence peut encore porter à scandale surtout dans une époque comme la nôtre très sensible à la jalousie. Le contexte montre que Dieu préfère Jacob eu égard à sa mission dans le plan divin : il est le dépositaire de l’élection divine. Or, une telle préférence concerne plus le charisme que la grâce sanctifiante ; or, le salut dépend de la seule présence de celle-ci. Donc, on ne saurait établir un parallélisme entre la préférence et la réprobation ; l’élection ne dit rien de l’appel personnel au salut.

4’) La colère de Dieu

La théologie de la réprobation se fonde aussi sur la colère que Dieu éprouve à l’égard de certains hommes, et même de beaucoup d’hommes (cf. Rm 1 et 2).

Déjà on pourrait remarquer que si la damnation était coextensive de la colère de Dieu, seule la Vierge Marie se retrouverait au Ciel ! Puisque saint Paul nous dit que Dieu a enfermé tout le monde sous sa colère, dans la condamnation.

Ensuite, la colère divine n’est pas le signe d’une réprobation mais d’abord d’un châtiment visant à conduire à la correction du coupable. En effet, la colère apparaît en présence du mal à combattre. Mais Dieu le combat d’abord en punissant par un mal qui conduit le pécheur à son amendement.

5’) Les châtiments de Dieu

Tout acte visible du Christ est symbolique d’une réalité intérieure, ainsi que le montre l’interprétation johannique des miracles du Christ que saint Jean appelle justement des signes. Or, Dieu châtie ou au moins accepte des peines extérieures allant jusqu’à la mort. C’est donc qu’il signifie par là que certains sont punis par une peine éternelle, à savoir la damnation.

Il faut d’abord répondre que nombre d’abandons, de réprobations sont temporaires.

Ensuite, que l’homme soit signe de perdition, à cause de son péché, ne veut pas dire que, du côté de Dieu, celui-ci les abandonne. Au contraire. Le propre de la patience ou de la longanimité est de supporter le mal pour que la personne se convertisse : Dieu « a supporté avec beaucoup de longanimité des vases de colère devenus dignes de perdition » (Rm 9,22).

Par ailleurs, l’Écriture dit expressément que ces peines, ces châtiments ont pour finalité le repentir : la longanimité divine « pousse au repentir » (Rm 2,4). Et cela se vérifie même pour la mort. Jésus le dit de manière très explicite contre la tentation d’interpréter celle-ci comme un signe de malédiction à propos de l’épisode des personnes tuées par la chute de la tour de Siloé (Lc 13,2-5).

Voire, cette manière d’agir se comprend aussi du côté de Dieu, car elle correspond aux mœurs divines. Dieu est Père. Or, le propre d’un père est de corriger son enfant lorsqu’il est objectivement coupable (He 12,5-13). Or, nous demeurons les enfants de Dieu même lorsque nous avons péché : cela est particulièrement vrai d’Israël (cf. Rm 9,4 ; 11,28-29), mais vaut aussi pour les païens (cf. Rm 11,15.25-26) que symbolise l’enfant prodigue (cf. Lc 15,11-32).

6’) Le rejet de Dieu

Plus encore que de colère, l’Écriture parle de « rejet », par exemple du peuple d’Israël endurci. Or, pour Dieu, rejeter, c’est damner.

Déjà, Paul distingue soigneusement le rejet de la chute ou de l’exclusion définitive : le premier est signifié par le verbe apôléô et le second par le verbe piptô ; or, si Paul parle de la mise à l’écart des juifs incrédules, il refuse formellement qu’ils soient perdus (Rm 11,1.11.15) : il affirme même clairement que leur mise à l’écart n’est que temporaire, cela en vue de leur amendement.

Garrigues propose même de distinguer entre l’économie et l’éternité, donc entre une prédestination/réprobation économique et une prédestination/réprobation éternelle : la première concerne des « missions données ou retirées par Dieu dans l’histoire du salut ». Il donne l’exemple des soldats de Pharaon : quand ils « coulent dans la mer Rouge, cela veut dire que Dieu les juge en leur infligeant la défaite pour s’être opposés à son économie sur Israël ; cela ne veut pas dire qu’en coulant dans les eaux ils soient descendus du même fait dans l’enfer de la damnation [16] ».

Enfin, quant à la finalité, le rejet de Dieu, loin de réprouver, a pour but de prévenir la réprobation. C’est déjà affirmé dans l’Ancien Testament (cf. Sg 12,2.19-22). Cela est encore plus vrai du Nouveau.

c) Sens du refus du don sans restriction

Il me semble que ce refus est un acte violent, un signe de la part violente non évangélisée en nous. De fait, elle n’est pas isolée chez saint Augustin et saint Thomas. Tous deux justifient l’intervention du bras séculier en matière de foi ; or, une telle intervention fait violence au non-croyant et on sait combien les thèses des deux Docteurs ont pu justifier les agissements de l’Inquisition dont il n’est pas besoin de montrer la violence. Or, Augustin comme Thomas ont établi leur thèse en détournant le sens de deux paraboles évangéliques. Augustin confisque la signification de la parabole Thomas, quant à lui, détourne le sens de la parabole du bon grain et de l’ivraie.

De plus, cette violence participe à la logique d’exclusion déjà si souvent vue. Et elle en a sans doute les mêmes signes et les mêmes racines.

Enfin, cette violence a ceci de spécifique qu’elle est de nature religieuse, qu’elle trouve dans la religion sa justification, son aliment. C’est la vie théologale seule qui permet d’accéder à l’absolue douceur : celle-ci est un fruit de la charité évangélique.

d) Les conséquences pour les autres notes du don

Dieu donne-t-il sa grâce sans retard ? Il semblerait que non. Mais n’y a-t-il pas un paradoxe qu’il n’honore pas cette autre note du don.

D’ailleurs, les conséquences s’étendent, ainsi qu’on le sait aux autres moments du don, notamment le don 3. C’est parce que nous sommes aimés et pardonnés sans restriction et sans retard que nous sommes appelés à notre tour à aimer et pardonner sans restriction et sans retard : « Montrez-vous compatissants comme votre Père des cieux est compatissant ». (Lc 6,35-36)

Pascal Ide

[1] Cf. sur ce point l’article de sagesse de Jean-Miguel Garrigues, « La persévérance de Dieu dans son dessein universel de grâce », Nova et Vetera, 77/4 (octobre-décembre 2002), p. 35-59.

[2] S. Augustin, De natura et gratia, ch. 43, n. 50, cité par le Concile de Trente, DS 1537.

[3] Somme de théologie, Ia, q. 23, a. 3. La citation scripturaire se trouve dans le sed contra.

[4] Jean-Miguel Garrigues, « La persévérance de Dieu dans son dessein universel de grâce », Nova et Vetera, 77/4 (octobre-décembre 2002), p. 35-59, ici p. 36.

[5] Somme de théologie, IIIa, q. 52, a. 2, ad 3um. Citant S. Augustin, Lettre, 144, 5.

[6] Par exemple, contre Tatien, S. Irénée de Lyon, se fondant sur Gn 3,15-19, affirme que la malédiction ne concerne que le serpent, le mal affligeant Adam et Eve n’étant que médicinal (cf. Adversus Haereses, L. III, 23).

[7] Jean-Miguel Garrigues, « La persévérance de Dieu dans son dessein universel de grâce », p. 38.

[8] Cf. par exemple le Commentaire sur l’Épître aux Romains, 9,13, n° 764.

[9] Cf. Jean-Miguel Garrigues, « La persévérance de Dieu dans son dessein universel de grâce », p. 50-59.

[10] DS, 3005.

[11] Dei Verbum, 3, DS, 4203.

[12] Gaudium et Spes, DS, 4341.

[13] Cf. DS, 2626.

[14] Encyclique Evangelium Vitae, 25 mars 1995, La Documentation catholique, n° 2114, p. 401.

[15] Catéchisme de l’Église catholique, 8 décembre 1992, n. 1261.

[16] Jean-Miguel Garrigues, « La persévérance de Dieu dans son dessein universel de grâce », p. 47.

5.3.2026
 

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