Le don de la Terre

On peut l’établir en positif, à partir de la philosophie de la nature, de la phénoménologie (Husserl). On peut aussi l’établir en négatif, notamment à partir de l’expérience technique et humaine : l’homme peut-il vivre durablement sur d’autres lieux que sur la Terre ? Adoptons ce deuxième point de vue.

1) Le fait

Ce projet se présente sous deux formes, selon que le lieu est l’espace ou une autre planète que la Terre. Ou, plutôt, selon que l’espace qui peut être une planète, n’est que partiellement humanisé, rendu vivable, ou intégralement formaté sur la Terre, sans reste.

a) L’habitation partielle dans l’espace

1’) Expériences réelles

Habiter l’espace fut l’objet d’une expérience, Biosphère II qui voulait tester la possibilité pour l’homme de vivre deux années dans un monde reformé. Cf. les descriptions dans différents ouvrages.

Ce désir d’habiter a pris la forme plus modeste d’une agronomie spatiale. En octobre 2002, la navette spatiale américaine Atlantis rapportait sur Terre la première récolte de soja obtenue après un cycle complet dans l’espace.

2’) Expérience virtuelle

Le physicien américain, professeur à l’université de Princeton, Gerard O’Neill, a proposé des projets de colonisation de l’espace qui l’ont rendu célèbres : les cylindres de O’Neill [1]. Il a conçu de gigantesques stations spatiales de forme cylindrique. Calcul : un cylindre de 300 mètres de diamètre et de 1 500 mètres de longueur hébergerait une population de 10 000 personnes. À noter que chaque famille de colons jouirait d’un jardin ensoleillé de 55 mètres carrés.

b) La terrafomation

Une première possibilité consiste à rendre l’espace habitable. Une autre est de coloniser d’autres planètes et, pour cela, de la configurer, ce que l’on appelle terraformation. C’est ainsi que certains ont émis l’hypothèse d’une terraformation de Mars [2]. C’est elle que met par exemple en scène le film d’anticipation Total Recall.

2) Évaluations technique et psychologique

L’expérience de Biosphère II n’a pas été sans poser de problèmes. D’abord techniques : l’oxygène est tombé à 14 % en deuxième année ; les ressources alimentaires ne furent pas suffisantes, il fallut donc en injecter de l’extérieur.

Ensuite humains : les huit membres (4 hommes, 4 femmes) vécurent plus ou moins bien cette contrainte. Ils sortirent passablement affamés et irrités de l’expérience.

3) Évaluation éthique

Je ne suis pas d’accord de « sanctuariser » les autres lieux que la Terre, par principe, comme semble le proposer Carl Sagan : tout est à nous.

À mon sens, l’évaluation de Agnès Ricroch et de Jacques Arnould est brève, car elle manque une clé essentielle : notre enracinement structurant dans notre origine terrestre. C’est ce qui est indirectement évoquer dans cette question : « qu’est-ce que l’homme pour prétendre s’engager dans des territoires si différents, si nouveaux qu’il n’a pas naturellement sa place [3]? » Edmund Husserl ne disait pas autre chose en faisant de la Terre une « arche originaire ». D’ailleurs, quand il a manqué, par exemple de la nourriture, qu’a-t-on fait, sinon de puiser dans les réserves de la Terre originaire ?

Surtout, au fond, ces projets ne font qu’imiter la Terre, la reproduire. N’est-il pas significatif que le projet Biosphère porte le numéro 2 ? En effet, le terme de « biosphère » ayant été inventé par le géologue américain Edouard Suess en 1875 pour désigner la zone circumterrestre (c’est-à-dire superficielle) où sont regroupées les différents vivants. Aussi la Biosphère 1 est-elle tout simplement la Terre sur laquelle nous vivons. Or, l’analogie des signifiants signale celle des contenus. Pour le projet de terraformation, cela est clair ; pour Biosphère aussi, car l’échec tient simplement à ce que l’on n’a pas pu réunir les conditions de manière durable. Or, la question n’est plus celle du droit mais de la possibilité : la Terre est une réalité contingente, un don unique qui a supposé la convergence exceptionnelle de facteurs que l’homme ne peut, même artificiellement, regrouper.

En négatif, ces projets semblent prométhéens [4]. Au fond, il y a dans la Terre, son existence, son équilibre, un mystère dont la création est totalement transcendante, échappe à toute causalité créée. Vouloir fabriquer une autre Terre est tout aussi titanesque que, au plan de l’histoire, vouloir établir le Royaume de Dieu sur Terre.

De plus, la Terre est-elle un milieu clos ? En tout cas, il est auto-suffisant, et nous ne savons pas assez nous en émerveiller.

En outre, ce projet est spirituellement une négation du péché originel. Une utopie, aux deux sens du terme. En effet, O’Neill, comme on l’a toujours dit lors d’inventions révolutionnaires, pense que « nos descendants seront bien plus inventifs que nous quand il s’agira de tirer parti de ces possibilités. Ceux qui habiteront les premières communautés n’auront pas cet avantage au départ ; ils ressentiront bien suffisamment le choc du futur en passant de la Terre à un habitat de l’espace, et il pourrait être rassurant pour eux de savoir qu’ils peuvent compter sur quelque chose de familier, qui leur rappellera leurs origines [5] ». Comme si l’homme ne transportait pas sur un autre lieu les difficultés qui l’habitent ici bas et, passé le premier enthousiasme, ne retrouvait pas toutes ses contradictions ?

4) Relecture à l’égard du don

On l’a vu, de tels projets nient totalement l’existence d’un don 1. Toute transplantation apparaît menacée. Sans même parler de l’exposition aux météorites.

Il est pour moi significatif que l’on n’a jamais envisagé une autre terre, la création d’un autre monde où l’homme vivrait sans un jardin, donc sans nature. « Il semblerait que, emportés dans un milieu aussi extrême que l’espace, les jardins puissent permettre aux humains de supporter les rigueurs, les contraintes, les dangers de telles conditions d’existence [6] ».

Un autre signe en est le besoin de protection objectivé dans la présence d’un jardin. En effet, nous ne mesurons pas combien la Terre constitue un abri, un lieu aimant. L’homme qui vivrait dans les cylindres de O’Neill serait perpétuellement angoissé, il aurait vraiment l’impression de vivre jeté dans le monde, comme le dit Heidegger. La nouvelle Terre serait tout sauf accueillante.

Pascal Ide

[1] Cf. son article célèbre « The Colonization of Space », Physic Today, 27/9 (1974), p. 32-40. Id., Les villes de l’espace. Vers le peuplement, l’industrialisation et la production d’énergie dans l’espace, trad. Christian Léourier, coll. « Les visages de l’avenir », Paris, Robet Laffont, 1978.

[2] Cf. Christopher P. MacKay et Margarita M. Marinova, « The Physics, Biology and Environnemtnal Ethics of Making Mars Habitable », Astrobiology, 1/1 (2001), p. 89-109.

[3] Agnès Ricroch et Jacques Arnould, « Les jardins de l’espace », Études, n° 4004 (avril 2004), p. 489-498, ici p. 498. Souligné par moi.

[4] Cf. Jean-Jacques Salomon, Prométhée empêtré. La résistance au changement technique, Paris, Ed. Pergamon, 1982.

[5] Les villes de l’espace, p. 104-105.

[6] « Les jardins de l’espace », art. cité, p. 495.

17.2.2026
 

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