Le devenir de l’égoïsme selon Albert Hirschman 2/2

3) Systématisation

La première partie décrivait l’histoire de la doctrine que la deuxième partie de l’ouvrage expose. Cette doctrine est mise en forme autant par les philosophes que par les économistes. On la retrouve chez Montesquieu, les Écossais Sir James Steuart et John Millar, ainsi que les Physiocrates et Adam Smith. Par exemple, aux yeux de Montesquieu, l’expansion des échanges, du commerce, va de pair avec l’adoucissement des mœurs : « C’est que l’esprit de commerce entraîne avec soi celui de frugalité, d’économie, de modération, de travail, de sagesse, de tranquillité, d’ordre et de règle. Ainsi, tandis que cet esprit subsiste, les richesses qu’il produit n’ont aucun mauvais effet [1] ».

Mais il faut quelque peu détailler, si l’on veut comprendre le fond de cette affirmation. Pour cela, limitons-nous à la pensée de Benjamin Constant. De prime abord, l’un des fondateurs du libéralisme, Constant semble s’opposer à l’esprit de conquête, dans son célèbre opuscule du même nom [2], dont la figure moderne emblématique est Napoléon. Mais on découvre vite que son ouvrage défend le principe de passion compensatrice. Autrefois, la guerre (non pas de défense, mais) de conquête était légitime, chez les peuples belliqueux. Qu’en est-il aujourd’hui ? « La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’arriver au même but : celui de posséder ce que l’on désire ». En effet,

 

« le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, est exposée à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt [3] ».

 

Les faits le confirment amplement : « Le commerce a modifié jusqu’à la nature de la guerre. Les nations mercantiles étaient autrefois toujours subjuguées par les peuples guerriers. Elles leur résistent aujourd’hui avec avantage [4] ».

Certes, la majeure partie de l’ouvrage va être consacré à une critique de l’esprit actuel de conquête et va s’attacher à en montrer les drames et les erreurs ; mais c’est la clé que livre ces premières pages.

Si « la tendance uniforme » de l’homme « est la paix [5] », les moyens, les chemins sont divers.

Mais le cœur de l’homme est égoïsme. Tel est le fondement anthropologique constant de cette théorie. « Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos, l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but [6] ».

4) Application actuelle (3ème partie)

Dans la troisième et dernière partie du livre, Hirschman propose une application de son exposé à l’époque actuelle. Une réflexion de Keynes comme celle qui va être énoncée montre la constance du thème principiel de la passion compensatrice :

 

« la possibilité de gagner de l’argent et de constituer une fortune peut canaliser certains penchants dangereux de la nature humaine dans une voie où ils sont relativement inoffensifs. Faute de pouvoir se satisfaire de cette façon, ces penchants pourraient trouver une issue dans la cruauté, dans la poursuite effrénée du pouvoir et de l’autorité personnels, et dans d’autres formes de l’ambition égotiste. Il vaut mieux que l’homme exerce son despotisme sur son compte en banque que sur ses concitoyens ; et, bien que la première sorte de tyrannie soit souvent représentée comme rien d’autre qu’un moyen d’atteindre la seconde, il arrive au moins dans certains cas qu’elle s’y substitue [7] ».

 

Mais, le plus souvent, ce qui est actuellement frappant est de constater l’amnésie totale des origines du capitalisme. En effet, la critique romantique estime que la bourgeoisie est un appauvrissement de notre créativité, de notre sens du mystère et formalisme hypocrite ; les critiques marxiste, freudienne (la bourgeoisie comme refoulement de la libido) sont aussi nostalgiques. Or, justement, ce regret des passions vient de ce que l’on a craint la menace de leur libération. C’est de là qu’est né le système. On pourrait aussi le formuler comme une confirmation ou comme objection.

Pourquoi cette amnésie de notre histoire ? Le diagnostic de l’auteur est clair : « Lorsqu’il apparaît que ces effets désirés ne se produisent pas, qu’ils refusent en quelque sorte de se manifester, le fait qu’ils étaient escomptés à l’origine tend non seulement à tomber dans l’oubli, mais à être refoulé dans les limbes de l’inconscient [8] ». On en vient aujourd’hui à reprocher au système capitaliste comme son pire méfait ce pour quoi justement il fut créé, à savoir gérer égoïstement les intérêts de chacun.

Or, selon le célèbre aphorisme de Santayana, « ceux qui ne gardent pas le passé en mémoire sont condamnés à le répéter [9] ». C’est ce qu’atteste la citation de Keynes. Tel est l’enseignement constant de la doctrine sociale de l’Église : le système libéral est la rationalisation et la justification du principe d’égoïsme. Oublier que le libéralisme avait aussi une fonction éthique, c’est se vouer, en l’abattant, à se retrouver face à un déchaînement pulsionnel insoupçonné.

 

La pratique ou plutôt l’opinion médicale est un bon exemple de l’égoïsme fréquent des attitudes. Chaque État américain dispose d’un budget de santé qui lui est propre. Le gouvernement de l’Oregon a demandé à un groupe de citoyens de classer les différents programmes de santé par ordre décroissant d’importance ; même question à des professionnels (médecins, chercheurs). La société civile, elle va privilégier les interventions de routine, utiles pour le plus grand nombre, le traitement des migraines et relègue les interventions coûteuses comme les transplantations ; en regard, les professionnels accordent leur priorité aux interventions innovantes. Or, ces résultats témoignent, estime Isabelle Zaleski [10], « du développement des égoïsmes, favorisé par l’apparition d’acteurs collectifs », comme « les professionnels, les financeurs », etc. qui négligent totalement le bien de la personne.

5) Conclusion

a) Résumé

Hirschman distingue passions douces et passions violentes ; les premières sont par exemple les intérêts égoïstes ; or, bien conduites, elles permettent de réguler le trop plein de violence qui se trouve en l’homme. Par ailleurs, les différents schémas se retrouvent pour une part avec les différents destins des pulsions.

Loin d’éclairer le seul passé, cette analyse permet de théoriser nombre de pratiques actuelles. Elle explique aussi comment nous légitimons notre égoïsme.

b) Évaluation critique

L’éthique pessimiste qui s’est mise en place à partir du xviie siècle se fonde sur une anthropologie implicite qui est dualiste : le monde des passions s’est autonomisé vis-à-vis de la raison et de la liberté ; aussi est-il devenu violent et immaîtrisable. Il est par exemple très clair que, pour Hume, la passion est inaccessible à la maîtrise rationnelle. « Car ce mot même de rébellion, tranchait le lien entre leur âme et les mouvements de leur corps [11] ». On aboutit ainsi à une inversion que résume la formule célèbre : « La raison est et ne doit être que la servante des passions ».

Remontant un cran plus haut, l’on pourrait pointer du doigt le modèle cartésien de maîtrise et de domination qui, non content de s’étendre au monde, s’applique à la personne : « Ma raison sur ma passion souveraine ». Or, cette aspiration ne peut qu’être déçue. Dès lors, confondant la rébellion momentanée dont parle Shakespeare, avec l’anarchie et celle-ci avec un antagonisme définitif, l’on est passé à la division ontologique.

De cette vision de l’homme découle une éthique désespérée. Toutefois, et là réside la grande nouveauté. Si la passion est éthiquement mauvaise, elle est psychologiquement bonne. Si elle est moralement irrécupérable, en revanche, il est possible d’en recycler l’énergie. Telle est l’opinion d’un Helvétius. Voilà pourquoi, ignorant la distinction que nous venons d’introduire, Hirschman pense que sa conception est positive et optimiste [12].

Par ailleurs, cette éthique sociologisante confond le normal et le normatif. Celui-là est à celui-ci comme l’être au devoir-être. Autre le normal qui est la moyenne statistique de nos actes, autre le normatif qui est l’idéal éthique dans son exigence. C’est ce que Jean-Paul II explique avec profondeur :

 

« En effet, tandis que les sciences humaines, comme toutes les sciences expérimentales, développent une conception empirique et statistique de la ‘normalité’, la foi enseigne que cette normalité porte en elle les traces d’une chute de l’homme par rapport à sa situation originelle, c’est-à-dire qu’elle est blessée par le péché. Seule la foi chrétienne montre à l’homme la voie du retour à origine’ (cf. Mt 19,8), une voie souvent bien différente de celle de la normalité empirique. En ce sens, les sciences humaines, malgré la grande valeur des connaissances qu’elles apportent, ne peuvent pas être tenues pour des indicateurs déterminants des normes morales. C’est l’Évangile qui dévoile la vérité intégrale sur l’homme et sur son cheminement moral, et qui ainsi éclaire et avertit les pécheurs en leur annonçant la miséricorde de Dieu qui œuvre sans cesse pour les préserver du désespoir de ne pas pouvoir connaître et observer la Loi de Dieu et aussi de la présomption de pouvoir se sauver sans mérite. Il leur rappelle également la joie du pardon qui, seul, donne la force de reconnaître dans la loi morale une vérité libératrice, une grâce d’espérance, un chemin de vie [13] ».

 

Ajoutons qu’un homme assujetti à ses passions est mûr pour la dictature. Lewin montre que plus le moi est faible, plus il tend à se renforcer dans l’adhésion à un système politique autoritaire [14].

 

L’enjeu est donc rien moins que l’unité de cet homme qui, simple en sa vitalité, est double en son humanité, selon le mot de Maine de Biran. Pour faire très simple, nous sommes en présence de trois anthropologies : pessimiste (celle que nous avons exposée) ; optimiste (pélagienne, rousseauiste) ; réaliste (par exemple développée par saint Thomas d’Aquin [15]). Elles commandent trois éthiques de la passion, respectivement : anarchique (la passion domine la raison) ; despotique (la raison domine la passion) ; politique (la raison gouverne la passion comme un père ses enfants). Fondée sur la bonté de notre nature humaine, mais aussi sur une conscience lucide de notre condition blessée, cette dernière conception à la fois se refuse à réduire l’homme à ses passions et maintient la libre volonté, et n’oublie jamais l’intime faiblesse, qui appelle le secours de la grâce.

Pascal Ide

[1] Montesquieu, L’esprit des lois, V, 6.

[2] Benjamin Constant, De l’esprit de conquête, 1813, coll. « Le jardin du Luxembourg », Paris, Librairie Médicis, 1947.

[3] Ibid., p. 15 et 16.

[4] Ibid., p. 17.

[5] Ibid., p. 14.

[6] Ibid., p. 16.

[7] John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, trad. Jean de Largentaye, coll. « Petite Bibliothèque Payot » n° 139, Paris, Payot, 1969, p. 367 et 368.

[8] Albert O. Hirschman, Les passions et les intérêts, p. 118.

[9] Cité Ibid., p. 119 et 120.

[10] Isabelle Zaleski, « Éthique, droit, conscience la pratique médicale », Communio, XVIII (septembre-octobre 1993). 5. Conscience ou consensus, p. 127-130, ici p. 129.

[11] William Shakespeare, Henry IV, IIème partie, I, 1.

[12] Albert O. Hirschman, Les passions et les intérêts, p. 30.

[13] Jean-Paul II, Lettre encyclique Veritatis Splendor sur quelques questions fondamentales de l’enseignement moral de l’Église, 6 août 1993, n. 112, § 2.

[14] Cf. Kurt Lewin, A dynamic theory of personality, New York, Mac Graw-Hill, 1935.

[15] Il est significatif que le De regimine Principium de Thomas ne soit pas cité.

16.9.2026
 

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