1) Objection
Lubac va jusqu’à se méfier de la conception du Bien diffusif de soi : « Nous devrons bannir l’idée d’un Bien qui, par sa nature, se diffuserait, comme le soleil diffuse ses rayons, ainsi que l’imagine une certaine tradition platonicienne [1] ». Le raisonnement est clair. La diffusion du soleil est une diffusion nécessaire : c’est par nature et non par liberté que l’astre rayonne. Or, c’est librement que Dieu donne, crée l’univers. Donc, cette métaphore ne préserve pas assez la liberté divine et se trouve inadéquate. Le Père de Finance notait déjà la difficulté de ce grand axiome : Denys ne pouvait « soupçonner les difficultés » qu’elle « peut offrir à la pensée chrétienne [2] ». Et Blondel souligne joliment cette liberté en distinguant le neutre anonyme du masculin, renvoyant à une personne déterminée, donc libre : « Non pas neutre, bonum, mais cette vive flamme de charité : Bonus [3] ».
2) Réponse par les autorités
D’abord, lavons de tout soupçon un de ses grands et premiers utilisateurs, Denys l’Aréopagite : « La formule Bonum est diffusivum sui, que les théologiens du Moyen Age latin citent comme une autorité tirée de Denys, n’appartient pas à l’auteur du Corpus dionysien. Cependant elle condense assez heureusement un aspect de la pensée de Denys : bon par essence, Dieu prodigue les rayons de sa bonté comme le soleil qui illumine par le fait même qu’il existe ». Encore faut-il bien comprendre que « cela n’implique nullement un automatisme de la création chez Denys [4] ».
Ensuite, saint Augustin utilise aussi des formules semblables à propos de la création [5].
Enfin, saint Thomas utilise souvent l’expression [6]. Mais il souligne bien qu’il ne s’agit que d’une analogie : « La similitude de Denys doit être comprise quant à l’universalité de la diffusion […], non quant à la privation de la volonté [7] », c’est-à-dire comme un déni, une mise en congé de la liberté.
3) Réponse doctrinale
Le rayonnement solaire est une métaphore, une analogie. Or, toute analogie conjugue même (partim non diverse) et autre (partim diverse). Or, il n’est que trop clair que la métaphore du soleil n’honore pas le partim diverse de l’analogie.
Quel est donc le semblable dans l’analogie et quel est le différent ? Le semblable est la diffusion généreuse, le don ; le différent est la liberté. En un mot, ce que De Lubac refuse avec la plus grande clarté, c’est que l’image de l’effusion fasse croire à sa nécessité. « La Bonté de Dieu […] est une ‘Bonté voulue’ [8] ». Pour lui, l’amour ne se donne que s’il se donne, le se s’entendant ici au sens subjectif, d’origine, et non pas objectif, de don. Dans notre vocabulaire : le don 3 s’enracine dans le don 2 qu’est la libre volonté divine.
En effet, c’est dans une totale liberté que sont effectuées les œuvres divines ad extra. Même le Docteur qui a le plus souligné l’intrinsèque rationalité de l’organisation du plan divin, qui a le plus concédé à l’intelligibilité et à la nécessité sans jamais entamer la foi, je veux dire saint Anselme, le tient constamment : « Sola in eo operatur voluntas. Voluntatem Ejus nulla praecessit necessitas [9] ». Saint Augustin disait que c’est « la volonté [divine] qui est la nécessité des choses [10] ».
Pascal Ide
[1] Henri de Lubac, Le mystère du surnaturel, coll. « Théologie », n° 64, Paris, Aubier, 1964, p. 285. Il cite Platon, République, L. VI, 517 b et Plotin, Ennéades, I, 6, 9. L’article de Jean-Louis Chrétien souligne combien cet amalgame entre Platon et Plotin est sur ce point dommageable.
[2] Joseph de Finance, Existence et liberté, coll. « Problèmes et doctrines » n° xi, Paris et Lyon, Emmanuel Vitte, 1955, p. 19. Réédité avec un sous-titre : Aux sources de la vraie libération, coll. « Croire et savoir » n° 24, Paris, Téqui, s.d.
[3] Frédéric Lefèvre, L’itinéraire philosophique de Maurice Blondel, Paris, 1928, p. 238.
[4] Vladimir Lossky, Théologie négative et connaissance de Dieu chez Maître Eckhart, Paris, 1960, p. 63, n. 90.
[5] Jean-Baptiste Du Roy, in Recherches augustiniennes, tome 2 (1962), p. 443, n. 114.
[6] Cf. Th.-A. Audet, « Approches historiques de la Summa Theologiae », Études d’histoires littéraire et doctrinale, Institut d’études médiévales de Montréal, 17 (1962), p. 9-29.
[7] De Pot., q. 3, a. 15, ad 1um.
[8] Henri de Lubac, Le mystère du surnaturel, p. 288.
[9] Anselme de Cantorbéry, Cur Deus homo, L. 2, ch. 17.
[10] Augustin, De Gen. ad litt., L. 6, ch. 15, n. 26, PL 34, 350.