L’angle mort et le feed-back (8e dimanche du temps ordinaire, 2 mars 2025)

La paille et la poutre ! La parabole de Jésus est tellement fameuse qu’elle est devenue un proverbe dans notre langue. Quels en sont les signes, les causes, les remèdes ?

 

  1. Au début de La grande vadrouille, Stanislas Lefort-Louis de Funès, chef d’orchestre à l’Opéra de Paris entre en scène (aux deux sens de l’expression). Il commence par féliciter les musiciens : « Vous c’était très bien ! » Puis, il modère ses compliments : « Vous c’était comme-ci comme-çà ! » Et il s’en prend à deux hauboïstes : « Vous, on ne vous entend jamais ! Vous ne cessez pas de bavarder ! Faites attention ! » Alors, s’adressant de nouveau à tous : « C’est de la bouillie tout ça ! Ce n’était pas mauvais, c’était très mauvais ! » Que s’est-il passé ? Pourquoi notre tornade gesticulante est-elle passée de la reconnaissance totale à une critique tout aussi totale ? Parce qu’il est habité par une colère, certes, légitime, vis-à-vis des deux interprètes, mais absolument injuste pour le reste de l’orchestre, que, atrabilaire compulsif, il la projette sur tous. Voyant la paille dans l’œil de l’autre, il ignore la poutre dans le sien. Et éclabousse tout le monde de son emportement.

Dans la vie quotidienne, comme nous sommes d’une rare compétence pour repérer les multiples pailles chez les autres et d’une remarquable incompétence pour nommer nos poutres ! Nous klaxonnons ce conducteur trop lent et, la seconde d’après, nous justifions notre transgression de la limitation de vitesse. Nous nous agaçons de ces conducteurs du dimanche sans voir que cette irritation rétrécit notre champ de conscience, nous aveugle sur nos propres limites et nous rend dangereux.

Mais il n’y va pas que de nos colères. Nos jalousies qui nous poussent à comparer et juger les pailles d’autrui en nous cachant nos poutres. De même pour tous nos jugements téméraires ! Toujours à cause du grand mécanisme sous-jacent qu’est la projection. Ces jugements téméraires sont des morceaux d’autobiographie ! Mais soyons encore au plus près de notre expérience : ce que nous vivons à la messe. Une personne me rapportait qu’elle s’agaçait dans la queue de la communion : elle trouvait la personne devant elle trop lente, faisant une génuflexion qui n’en finissait pas, etc. Sans se rendre compte qu’elle se préparait à recevoir le Corps (eucharistique) du Christ tout en critiquant son Corps (mystique) qu’est l’Église. Réfléchissez à tous les agacements et les jugements qui sont montés en vous depuis que vous êtes arrivés à l’église, et vous aurez une excellente illustration de la parabole du jour. Et sans doute un bon résumé des thèmes habituels de vos jugements ! Ainsi que matière pour votre prochaine confession !

 

  1. Suivons notre plan médical en passant des signes aux causes. Pourquoi donc sommes-nous si lucides sur les petites failles d’autrui et si aveuglés sur nos grandes failles à nous ? Dans la parole très sage du Christ, il y a une vérité que, à leur insu, deux psychologues américains ont recueilli. En 1955, Joseph Luft et Harry Ingham ont inventé ce qu’ils ont appelé la fenêtre de Johari (Jo pour Joseph et hari pour Harry) [1]. Elle est un bon outil pour mieux se connaître soi-même. Elle se fonde sur deux critères : ce que je sais et ignore de moi ; ce que l’autre sait (de moi) et ce qu’il ignore. L’on aboutit ainsi à quatre zones (ou quadrants).

Il y a d’abord ce que tout le monde et moi-même connaissons : c’est la zone publique, comme notre nom, notre domicile, notre profession, etc. Il y a ensuite ce que je sais de moi et que l’autre ignore. Il s’agit de la zone privée. Elle est importante et peut être source de difficultés dans la relation. Par exemple, si nous avons un rendez-vous et sommes retardés, ne pas prévenir n’est pas seulement impoli, mais imprudent et manquer à la charité. Si, lors d’une réunion ou d’une rencontre, nous nous taisons, mais n’en pensons pas moins, notre attitude met le groupe mal à l’aise ; a fortiori, si nous ne partageons pas une information importante.

Il y a surtout une troisième zone : ce que l’autre connaît de moi et que je ne sais pas. Il s’agit de l’angle mort. Et c’est là que nous retrouvons la paille et la poutre. La poutre ou l’angle mort, c’est ce que tout le monde sait, mais que, moi, le grand spécialiste des pailles, je suis le seul à ignorer et, assez souvent, à dénier. Le sourire-salade ou le bigoudi dans la chevelure que tout le monde voit… sauf moi ! Nous parlions de la colère. Combien de fois nous sommes les derniers informés de nos courroux !

La révélation de notre ignorance sur nous-mêmes nous étonne. Nous pensons tellement bien nous connaître ! Pourtant, avez-vous constaté que ce qui nous est le plus propre nous échappe : notre visage et notre voix ? Quand nous nous regardons dans le miroir, nous prenons la pause. Nous ne nous voyons jamais dans la vie en train de parler, agir ou réagir ! Cela nous paralyserait ! Une femme me rapportait un souvenir de l’époque où il y avait des téléphones fixes à répondeur. Elle rentre chez elle et découvre que sur celui-ci, un message féminin s’adresse à son mari avec une voix douce et un ton familier. Elle se met en colère : « Mais pour qui se prend-elle, cette bonne femme ? » Et soudain, confuse, elle se rend compte qu’il s’agit d’elle ! Que nous avons du mal à reconnaître notre voix ! De même, nous sommes tellements habitués à nos « petites manies » que nous ne voyons plus qu’elles ont de grandes conséquences ! Comme aisément nous nous excusons (nos poutres) et comme encore plus facilement nous accusons (l’autre de ses pailles) !

Laisons de côté (à regret !) la dernière zone, ce que ni nous ni l’autre ne sait : cette zone mystère, celle que seul Dieu sait sur nous, le « caillou blanc » de l’Apocalypse.

 

  1. Venons-en, enfin, aux remèdes. Ils sont doubles, comme se dédouble l’angle mort : le nôtre et celui de l’autre.

D’abord, comment reconnaître nos angles morts, nos poutres quotidiennes ? Le poisson ne sait pas que l’eau est mouillée. Il n’y a donc qu’un moyen : écouter les autres ! L’humilité, c’est d’arrêter de dire que personne ne me comprend, que tout le monde a tort de dire que je procrastine, que je parle trop (ou pas assez) de moi, que je mange trop, que je suis susceptible, etc., c’est enfin reconnaître que ces observations convergentes parlent non pas des observateurs, mais de l’observé ! Et l’humilité de l’humilité est de soi-même demander le retour ! Ce retour porte un joli nom : le feed-back. Ce qui signifie littéralement « donner à manger en retour ». C’est le feed-back qui nourrit la connaissance de moi. Mettons-nous à l’écoute de notre entourage, familial, amical, professionnel ! Dans sa Providence, le Bon Dieu, c’est-à-dire notre Dieu qui est tellement bon, nous donne tout ce qu’il faut pour nous convertir. Encore faut-il qu’autrui arrête de dire à tout le monde sauf à nous ce qu’il pense de nous ! Une règle de vie est dès lors la suivante : « Ne disons jamais aux autres ce que nous pensons d’un tiers que nous ne puissions le lui dire directement » et, plus encore : « Ne parlons jamais à autrui de l’autre sans avoir au préalable parler à cet autre ». Encore faut-il également que nous parlions à l’autre avec bienveillance ! Et nous en arrivons à la seconde question.

Ensuite, comment dire à autrui son angle mort ? En commençant par la reconnaissance du sien. Avant la paille d’autrui, avouer humblement sa propre poutre. Et surtout, si, pour entendre son angle-mort, il faut de l’humilité (et de l’estime de soi), pour le formuler à autrui, il faut de la charité ! Saint Thomas d’Aquin aborde la correction fraternelle dans son traité de la charité. Le saint religieux s’y pose d’ailleurs la question : peut-on corriger fraternellement son supérieur ? Un dominicain (le père Dupoyé) avait commenté dans la marge : « J’ai essayé. Ne pas recommencer ! ». Nous ne pouvons dire sa paille à notre prochain que si, en toute vérité, notre intention est de chercher son bien et non pas de régler nos comptes. Si la moindre colère ou arrogance (surplomb) nous habite, surtout, abstenons-nous ! Le meilleur moment pour parler à autrui, c’est celui où nous n’en avons pas envie !

 

Le Carême, temps par excellence de la conversion, approche à grands pas (dans trois jours est le Mercredi des Cendres). Et si nous décidions de reconnaître avec l’humilité l’un de nos angles morts et, avec charité, de nous en corriger ?

Pascal Ide

[1] Cf. Joseph Luft et Harry Ingham, The Johari Window: A graphic model for interpersonal relations, University of California Western Training Lab, 1955.

2.3.2025
 

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