Le dernier ouvrage d’Aimé Forest porte sur les relations avec son épouse. Comment ne pas se réjouir de ce qu’un philosophe et, plus encore, un philosophe marié, y parle d’amour, conjuguant l’expérience de sa condition sponsale et la rigueur que lui donne sa fonction de philosophe ? De fait, profonde et incarnée est sa doctrine de l’amour.
Toutefois, elle demeure trop centrée sur le sujet – en ce sens-là, elle demeure trop tributaire de la conception aristotélicienne et thomiste qui définissent l’amour par l’attrait. Voici un échantillon qui l’atteste : « L’amour n’est rien d’autre que le vœu de ramener les âmes à elles-mêmes, dans une pénétration que nulle autre n’égale [1] » ; « L’amour veut tout préparer pour conduire les âmes à être en elles-mêmes [2] » ; « L’inclination véritablement spirituelle est celle de l’amour par lequel nous voulons que l’être soit et le donnons en quelque sorte à lui-même [3] ».
La raison de ces affirmations se fonde sur une doctrine constante de saint Thomas sur la relation entre le tout et la partie : « C’est en tant que nous nous représentons un tout dont cet autre et nous-mêmes sommes des parties [4] ». De plus, Forest souligne la valeur ontologique de l’amour ; mais l’être dont il est question est celui de l’aimant en son achèvement (c’est-à-dire, dans les catégories d’Aristote, de son acte). L’amour est « révélation de valeur en même temps qu’affirmation ontologique. […] Quand l’amour grandit dans l’âme, il ne veut rien d’autre que cette présence qui est la valeur profonde et mystérieuse de la personne dans une révélation toujours renouvelée [5] ». Cette conception actualiste de l’amour-attrait ressort encore plus clairement dans l’extrait suivant :
« Aimer, c’est vouloir le bien de l’autre et peut-être plus profondément donner l’autre à lui-même : l’amour prend pour objet la présence spirituelle et la profondeur de l’âme pour leur donner de s’accomplir. Cette signification ontologique apparaît sous une forme plus haute encore dans l’expérience de l’amour interpersonnel. Il ne nous invite pas seulement à retrouver notre être en l’autre, mais nous fait envisager la plus grande richesse à laquelle nous avons accès l’un par l’autre […]. Alors l’amour donne ce qu’il a reçu, il est toujours dans cette réciprocité un appel à l’être [6] ».
Certes, il affirme, avec la Rhétorique d’Aristote, la célèbre définition de l’amitié comme bienveillance : « Aimer, c’est vouloir le bien de l’autre et peut-être plus profondément donner l’autre à lui-même ». Mais il retourne aussitôt cette loi sur le sujet aimant : « L’amour prend pour objet la présence spirituelle et la profondeur de l’âme pour leur donner de s’accomplir ». Ainsi, le philosophe de Montpellier reconduit l’acte de l’amour à l’acte de l’être, alors que, dans le cadre de la métaphysique de l’amour comme don, c’est l’amour qui est l’acte de l’être.
Pascal Ide
[1] Aimé Forest, Nos promesses encloses, Paris, Beauchesne, 1985, p. 80. « L’amour est un avènement qui nous conduit vers nous-mêmes. […] Son projet est de ramener l’âme à elle-même » (Ibid., p. 118)
[2] Aimé Forest, Essai sur les formes du lien spirituel, Paris, Beauchesne, 1981, p. 126.
[3] Aimé Forest, « Le point de vue du métaphysicien », Recherche de la famille. Essai sur « l’Être familial », Paris, Éd. familiales de France, 1949, p. 228.
[4]Aimé Forest, La structure métaphysique du concret selon saint Thomas d’Aquin, coll. « Etudes de philosophie médiévale » n° xiv, Paris, Vrin, 1931, p. 301.
[5] Aimé Forest, L’avènement de l’âme, coll. « Bibliothèque des archives de philosophie », n° xv, Paris, Beauchesne, 1973, p. 161-162.
[6] Ibid., p. 171.