La philosophie de l’organisme de Hans Driesch

Hans Driesch est d’abord un zoologiste. Il travaillait au laboratoire de Haeckel, mais l’a quitté pour étudier la morphogénèse animale. C’est ainsi qu’il s’est rendu célèbre par des recherches sur la physiologie du développement embryonnaire. De 1891 à 1900, à Naples, il a fait des expériences sur les larves d’oursin. Bien que tenu à l’écart par la science officielle, ses travaux retenaient l’attention des savants.

Peu à peu, Driesch s’est intéressé à la philosophie. En 1902, il abandonna les recherches expérimentales (les reprenant une dernière fois en 1909 pour des expériences de fusion de deux œufs) et s’est adonné à l’élaboration d’un système original. En 1921, date de la traduction de l’ouvrage dont on va parler, Driesch enseigne la philosophie à Cologne.

L’ouvrage La philosophie de l’organisme, est, pour le fond, constitué de vingt leçons professées par Hans Driesch en 1907-1908 à l’Université d’Aberdeen, pour les Gifford Lectures. Il est d’abord paru en anglais sous le titre : The Science and Philosophy of the Organism [1]. Rassemblant les résultats les plus saillants des publications antérieures, ce livre peut être considéré comme un exposé d’ensemble de la philosophie de la vie de Driesch.

Maritain en a rédigé une préface fort élogieuse. Il a rencontré Hans Driesch en 1906-1907, à Heidelberg, et fut l’un des premiers à faire connaître le penseur allemand en France [2].

L’intérêt de Maritain pour Driesch tient non pas seulement à ce que le penseur allemand retrouve les intuitions aristotéliciennes sur le vivant mais à ce qu’il les confirme avec un mode de procédé proprement scientifique. Pour lui, « les travaux biologiques de Driesch représentent […], dans l’histoire de la science, un événement de haute signification, qui mérite la considération de tous les esprits réfléchis ». Non pas dans le sens où ils seraient une pure et simple reformulation ou « restauration » comme le mot de Maritain pourrait le laisser accroire, mais dans le sens où ils en renouvellent l’approche et la démonstration.

En effet, Driesch est ce que Maritain appelle un animiste. Il utilise ce terme pour soigneusement se démarquer du vitalisme (Paracelse, Van Helmont, Stahl et l’école de Montpellier) dont la mauvaise réputation scientifique est largement méritée et du néovitalisme qui fait de l’âme plus un principe efficient ajouté, une force vitale quasi intelligente. L’animisme défend l’existence d’un principe vital distinct de la matière mais unit à elle comme sa forme substantielle. Or, c’est ce qu’Aristote appelait âme. D’où le nom d’animisme (qui n’a donc rien à voir avec la doctrine religieuse). Cette convergence avec Aristote se constate à travers l’usage de trois concepts : « avec sa prospektive Potenz, [Driesch rejoint] la distinction de la puissance et de l’acte ; avec son ‘entéléchie’, la doctrine de la matière et de la forme ; avec sa ‘finalité dynamique’, la grande idée aristotélicienne de l’activité immanente [3] ».

Or, il y a trois approches possibles de l’animisme :

– l’approche métaphysicienne : elle est l’application des principes très universels de puissance et d’acte et de matière et forme à cet organisme doué d’activité immanente qu’est le vivant ; dès lors, sa forme substantielle ne peut qu’être le principe de vie ;

– l’approche de la philosophie de la nature : celle-ci montrera qu’un corps doué d’activité immanente et substantiellement un ne peut qu’être composé d’un principe indéterminé qui est le corps et d’un principe déterminant que l’on appelle âme dans le cas du vivant ;

– l’approche scientifique, biologique : celle-ci ne fait bien entendu pas appel aux concepts philosophiques, ici d’activité immanente et d’unité substantielle. C’est par la seule observation des phénomènes biologiques que Driesch conclut à l’irréductibilité du corps vivant à une machine physico-chimique.

Par conséquent, « la philosophie biologique de Driesch, dit Maritain, c’est la doctrine d’Aristote rejointe par un savant dressé aux méthodes modernes, mais étranger aux études proprement métaphysiques [4] ». Et cette ignorance de la métaphysique est plutôt bon signe : Driesch ne fait donc pas du placage a priori. Il n’a lui-même découvert Aristote qu’après. La philosophie de Driesch est donc novatrice non pas conceptuellement, mais démonstrativement.

Pascal Ide

[1] Hans Driesch, The Science and Philosophy of the Organism, London, A. et Ch. Black, 1908, 2 tomes : Hans Driesch, La philosophie de l’organisme, coll. « Bibliothèque de philosophie expérimentale » n° XI, trad. M. Kollmann, Paris, Marcel Rivière, 1921.

[2] Jacques Maritain, « Le néo-vitalisme en Allemagne et le darwinisme », Revue de Philosophie, 1er octobre 1910.

[3] Id., « Préface », Hans Driesch, La philosophie de l’organisme, p. vii. Souligné dans le texte.

[4] Ibid., p. vii.

20.3.2026
 

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