La magnanimité chez Aristote. Une vertu ambivalente

1) Exposé

L’enthousiasme avec lequel Aristote décrit les nombreux traits caractéristiques du magnanime qui sont autant de propriétés positives, autant de signes de son excellence, en dit long sur l’estime dans laquelle il tient la vertu morale de magnanimité.

« L’honneur est une récompense de la vertu [1] ». Mais le chrétien est invité à renoncer à son honneur pour le Christ et l’expérience de l’Église montre que bien des saints furent déshonorés dans leur vie. Saint Paul l’affirme. En outre, il est dit de l’homme magnanime que « les honneurs éclatants quand ils sont décernés par les gens de bien, lui feront ressentir une joie mesurée [2] » ; or, la dernière béatitude est corrélée à la perte du bonheur. Les apôtres se réjouissent d’avoir subi l’injustice et avoir été déshonorés, car ils ont ainsi imité le Christ. Jean de la Croix disait trouver sa joie à être méprisé comme le Christ.

De plus, « l’honneur est le plus grand des biens [3] » ; or, pour le chrétien, tenir la dernière place, être le plus petit comme le Christ dans la kénose, l’enfant qu’il donne en exemple, la petite voie, semble au contraire être le plus grand des biens car cela assure le maximum de disponibilité filiale.

Une différence phénoménologique est patente : le dédain n’est pas seulement une apparence mais une réalité caractérisant le magnanime : « L’homme magnanime méprise les autres parce qu’il en a le droit [4] ». Est-il besoin de souligner que la sainteté de l’homme, dans l’Évangile, se mesure au contraire non seulement à sa proximité de tout autre, mais à sa « position basse », son abaissement.

2) Interprétation

Cette figure fort séduisante de l’homme magnanime n’est-elle pas tentée par l’orgueil, et même l’orgueil le plus subtil qui soit car rien ne le laisse transparaître : l’auto-adoration de sa vertu ? Aristote note que « la pusillanimité s’oppose davantage à la magnanimité que la vanité [5] ». D’ailleurs, les maîtres spirituels ne le soulignaient-ils pas comme l’un des risques des personnes ayant atteint un certain degré d’élévation spirituelle ? N’est-ce pas le péché du pharisien, celui des sœurs qui veulent faire un vœu de martyre, dans Dialogues des Carmélites, etc. ?

Au fond, ne touche-t-on pas ici la différence essentielle entre la vertu païenne et la vertu chrétienne qui est une différence quant à la réceptivité ? En effet, le païen vertueux sait qu’il a acquis la vertu par répétition d’actes, et donc par le fruit de sa seule discipline, de sa liberté ascétique. En revanche, le chrétien sait qu’il doit aussi et d’abord sa vertu à celui dont il reçoit tout, à commencer par la grâce, à celui qui le justifie. Voilà pourquoi l’humilité (ce que j’oserai appeler la vertu filiale) est première et, avec la charité, constitue le plus grand des biens (au moins en cette vie). Par conséquent, en un mot, la vertu chrétienne s’enracine dans un don originaire et non la vertu païenne.

Un signe en est que, « par nature, il [l’homme magnanime] aime à répandre des bienfaits, mais il rougit d’en recevoir [6] ».

On trouve un autre indice dans la compréhension aristotélicienne du magnanime. Celle-ci opère à partir d’une hiérarchie, c’est-à-dire d’une échelle de l’inférieur et du supérieur : « celui qui reçoit un service est l’inférieur de celui qui le lui rend, alors que l’homme magnanime souhaite garder la supériorité [7] ».

Pascal Ide

[1] Éthique à Nicomaque, IV, 7, 1123 b 35-36 ; p. 189.

[2] Éthique à Nicomaque, IV, 7, 1124 a 6-7 ; p. 189.

[3] Éthique à Nicomaque, IV, 7, 1124 a 17 ; p. 189.

[4] Éthique à Nicomaque, IV, 8, 1124 b 8-9, p. 191.

[5] Éthique à Nicomaque, IV, 9, 1125 a 34, p. 194.

[6] Éthique à Nicomaque, IV, 8, 1124 b 5, p. 191.

[7] Éthique à Nicomaque, IV, 8, 1124 b 14, p. 191.

26.2.2026
 

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