La compassion de Jésus pour la veuve de Naïn, un acte total

L’un des épisodes qui atteste le mieux la compassion de Jésus est celui de la résurrection du fils de la veuve de Naïn (cf. Lc 7,11-17). Il la montre d’un quadruple point de vue : celui des deux protagonistes, celle qui souffre et celui qui console activement ; plus largement, en aval dans le fruit et en amont dans le fondement trinitaire.

Considérons d’abord la souffrance maternelle. En effet, le regard de Jésus se porte d’abord non pas le fils, mais la mère. Or, cette femme cumule toutes les misères : la mort ; celle de son fils unique, ce qui implique toujours une tragédie (cf. Am 8,10 ; Jr 6,26 ; Za 12,10 [1]) ; son veuvage, or, en absence d’un régime de protection sociale, le fils était l’unique protection pour ses vieux jours, son unique richesse. Donc, « le message chrétien dans tout cela : Jésus, le Messie qui guérit, fait face à toutes les situations, puisqu’il n’a pas reculé devant celle-là [2] ».

Autant la mère pâtit, autant Jésus compâtit efficacement. Tout son être est engagé. Ses sens, précisément sa vue : tout commence par le regard. Plus encore, son affectivité : le regard déclenche une réaction affective de compassion. En outre, cette réaction sentimentale est radicale [3]. Le terme utilisé, splangnizomai, que Luc évite habituellement, signifie « remuer aux entrailles » (le sens actif est : « manger les entrailles d’une victime » ou « les inspecter ») ; il l’emploie ici et dans la parabole du bon Samaritain (cf. Lc 10,33) et celle de l’enfant prodigue (cf. Lc 15,20) ; or, ce sont deux passages clés du récit lucanien ; il nous est donc signifié que cette guérison est aussi cruciale. Ensuite, cette affectivité est effective, efficace. Elle passe par une première médiation, non verbale, le contact avec la civière ; or, ce toucher signifie l’énergie divine transmise (cf. Lc 5,17 ; 6,19 ; 8,46 ; Ac 19,11-12) à la personne du fils avec compassion : que l’intention soit aimante élimine la trace de toute-puissance désordonnée qu’implique la magie. Elle passe aussi par la médiation langagière qui est solennelle – « jeune homme, je te le dis » (certains manuscrits vont jusqu’à redoubler le vocatif) – et efficace – « réveille-toi » (égéiro signifie aussi « lever », mais le sens ne convient pas ici).

Débordons les deux actants en relation. D’abord, en aval, le fruit du côté de l’enfant. Non seulement Jésus réanime l’enfant mort, mais la relation à sa mère se trouve changée. En effet, le verbe employé, anekathisen, « il s’assit », a pour préfixe, ana, « en haut » et « de nouveau ». De plus, il est dit qu’il commence à parler ; or, la parole est l’attestation d’un acte personnel et libre. Enfin, Jésus, littéralement, a « donné » (et non « rendu ») le fils à sa mère ; or, venant désormais de Dieu et non plus de l’homme, l’enfant acquiert une autonomie nouvelle, il est comme engendré d’en haut ; il ne se reçoit donc plus seulement des mêmes relations humaines, avec ce qu’elles comportent aussi de blessées, pour se recevoir de Dieu même. Autrement dit, il se produit ici une transformation.

Voire, en amont, du côté du Christ, le passage ne ferait-il pas allusion implicite à la Sainte Trinité, qui trouve sa source dans « l’amour fontal » du Père [4] « riche en miséricorde » (Ep 2,4) ? En effet, l’expression « fils unique » traduit monogénès, « monogène ». Or, ce terme dit le Fils, le Verbe dans le quatrième Evangile. Pourrait-on imaginer que Jésus se voit dans ce fils unique mort pleuré par cette mère si vivement touchée, ainsi qu’il le sera par la Mère des douleurs ? Et il console (« Ne pleure pas ») celle qu’il ne consolera pas.

Pascal Ide

[1] Cf. Anita Harbarth, « Gott als sein Volk heimgesucht ». Eine form- und redaktionsgeschichtliche Untersuchung zu Lk 7,11-17 : « Die Erweckung des Jünglings von Nain », Heidelberg, Thèse de doctorat, 1977, p. 37, n. 104. Il s’agit du travail le plus fondamental écrit sur cette péricope.

[2] François Bovon, L’évangile selon saint Luc (1,1-9,50), coll. « Commentaire du Nouveau Testament. Deuxième série » n° IIIa, Genève, Labor et Fides, 1991, p. 347-358, ici p. 353.

[3] Cf. P. Ternant, « La résurrection du fils de la veuve de Naïn », Année du Seigneur, 41 (1971), p. 69-79, ici p. 73.

[4] Ad gentes, n. 2.

16.1.2026
 

Les commentaires sont fermés.