Introduction à la lecture de l’Encyclique Redemptoris Mater de Jean-Paul II 5/6

Deuxième sous-partie : « Bienheureuse celle qui a cru »

1) Plan général des numéros 12 à 19

L’intention du Saint-Père est de montrer le caractère unique et parfait de Marie. Ce qui de plus explicitera sa plénitude de grâce. Or, selon une distinction déjà mise en œuvre au n. 5 pour l’Église, on peut considérer la foi de Marie de manière statique ou dynamique, en perspective historique.

Cela est particulièrement important pour la seconde partie ainsi que pour le regard que nous portons sur Marie : trop souvent une certaine piété mariale envisageait Marie comme fixée dès l’Annonciation dans le sommet de la sainteté ; alors qu’elle a grandi toute sa vie dans la foi. En cela elle partage notre commune condition humaine, elle participe complètement à notre condition de pèlerin de l’Absolu et est déjà un modèle de ce point de vue.

a) D’un point de vue plus statique : Marie est celle par excellence qui a cru

– Énoncé (n. 12).

– Preuve (n. 13).

b) D’un point de vue plus dynamique : Marie est celle qui par excellence a cheminé dans la foi
1’) Preuve générale par analogie (n. 14).
2’) Preuve propre et détaillée

Jean-Paul II va parcourir toute la vie de Marie de l’Annonciation à la Croix. Il y a comme trois temps

a’) La foi de Marie à l’origine du mystère de l’Incarnation : à l’Annonciation (n. 15).

b’) La croissance, le progrès de la foi de Marie

– La Visitation (n. 16).

– La vie jusqu’à la Passion : cela recouvre donc les vies cachée et publique (n. 17).

c’) « La plénitude » de la foi de Marie : au pied de la Croix

– Exposé (n. 18).

– Conséquence : élargissement et transition vers la troisième sous-partie (n. 19).

2) N. 12 : Lecture du récit de la Visitation

Nous poursuivons notre lecture suivie des épisodes évangéliques ayant trait à Marie. Il est vrai que nous n’avons pas épuisé toute ce qui intéresse notre propos dans les paroles de l’ange à l’Annonciation ; nous les reverrons au n. 15.

Ce numéro dresse le décor en lisant le texte (plus exactement la première partie, car la seconde qui est constituée du Magnificat sera étudiée aux n. 35 à 37)

a) La visite de Marie (§ 1 et première phrase du § 2)

– Le fait de son départ en hâte (les deux premières phrases).

– La cause, le pourquoi ? (à partir de « Sa visite se trouve motivée… »)

Extérieurement, objectivement, c’est l’information que l’ange lui a transmise (fin du § 1) ; mais intérieurement, c’est la charité : comme dit le début du § 2, « mue par la charité ».

Ce qui nous montre deux choses : d’une part que l’écoute de Marie n’est pas qu’intellectuelle mais se « convertit » aussitôt en pratique, en agir de charité. Il est vrai que l’ange parle d’abord de la conception d’Élisabeth pour montrer que « rien n’est impossible à Dieu » ; mais le cœur si attentif à autrui, si centré sur l’autre qui est celui de Marie ne peut pas ne pas en tirer les conséquences concrètes relatives aux difficultés que rencontre une grossesse chez une personne âgée. D’autre part, et c’est un corollaire, il ne faudrait donc pas envisager la foi de Marie déconnectée de la charité. Même si Jean-Paul II va surtout insister sur la foi, il s’agit d’une « foi opérant par la charité », comme l’affirme S. Paul (Ga 5,6).

b) L’accueil d’Élisabeth, et surtout sa réponse à la salutation de Marie (§ 2 et 3)

Jean-Paul II y distingue trois paroles qui ont une signification croissante

– La première : « Bénie entre toutes les femmes ». (§ 2, début) Nous avons déjà vu son importance en commentant le n. 8, § 2.

– La seconde : « Comment m’est donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? » (§ 2, fin) Ce qui est mis en valeur par les caractères gras montre bien ce qui semble le plus important pour le pape (nous le reverrons plus loin, n. 13, § 3).

– La troisième, la plus lourde de sens : « Bienheureuse celle qui a cru… » (§ 3). Or, Jean-Paul II y lit sa thèse, à savoir : cette foi que loue Élisabeth est la plénitude de grâce qui est le nom même donné par l’ange à Marie.

En effet cette béatitude (« Bienheureuse ») renvoie à l’épisode antérieur qu’est l’Annonciation ; or, la foi est par excellence don de Dieu, grâce.

A noter que, à mon avis, le mot « don » est utilisé par Jean-Paul II en deux sens différents dans la dernière phrase du §, et qu’il faut éviter toute confusion : d’une part, et c’est le second emploi, il s’identifie à la grâce de Dieu et donc ici à la foi ; d’autre part, et c’est le premier emploi, il a un sens objectif et signifie ce que Dieu donne (par exemple la maternité divine).

Cependant ceci n’est pas encore une preuve, mais un indice de la thèse.

3) N. 13 : Marie a eu une foi parfaite. « La foi trouve en Marie une réalisation parfaite ».

a) Thèse

On peut la formuler autrement : la plénitude de grâce en Marie est le don de la foi de Marie. D’où le corollaire immédiat : l’ange louait en elle aussi la foi (et pas seulement par exemple la maternité divine).

b) Énoncé général de la preuve (§ 1)

– Le principe est (une partie de) la définition de la foi donnée dans le beau n. 5 de Dei Verbum, la Constitution sur la Révélation divine (ce n. 5 va d’ailleurs servir à éclairer tout l’exposé et sera rappelé régulièrement) : la foi (ou plutôt l’obéissance de la foi, ce qui montre que c’est une attitude intérieure) est la remise entière et libre de l’homme à Dieu.

Notons que pour nous la foi connote aussi l’obscurité (cf. une expression comme : « je le fais dans la foi ») ; la foi se distingue du savoir en ce qu’elle n’est pas adhésion dans la clarté de l’évidence mais adhésion dans le clair-obscur. Jean-Paul II n’ignore absolument pas cet aspect très traditionnel mais va à l’essentiel ; l’aspect obscur de la foi sera développé et abondamment à partir du n. 14 quand il sera question du cheminement dans la foi. Mais il ne faudrait pas en conclure qu’il n’est pas présent dès l’Annonciation ; au contraire, Marie a adhéré à la parole de l’ange dans l’obscurité totale et la seule confiance.

– Or, Marie est celle qui par excellence s’est remise complètement et librement à Dieu. Et c’est ce qu’il va falloir démontrer dans le reste du numéro.

– Donc, Marie a eu une foi achevée.

c) Preuve de la seconde proposition (fin du n.13) : Marie a adhéré pleinement et librement à Dieu.

Pour qu’il y ait foi, il faut donc trois choses :

– du côté du sujet croyant : l’adhésion pleine et la liberté d’adhésion ;

– et du côté de ce qui est cru : l’adhésion à Dieu, en l’occurrence aux paroles de l’envoyé de Dieu.

1’) L’adhésion plénière (§ 3)

L’adhésion d’intelligence et de volonté de Marie fut parfaite, complète, du fait de sa parfaite disponibilité à l’Esprit-Saint.

2’) L’accueil de la parole (§ 3 et 4)

a’) Thèse

Marie a pleinement consentie à « toutes les paroles du messager ». Et nous percevrons dans la suite de l’analyse (n. 15 et s) l’importance de ce « toutes ».

b’) Preuve

C’est d’abord l’affirmation même de Marie (Lc 1,38) : « Qu’il m’advienne selon ta parole ! »

Mais et c’est surtout l’argument que développe Jean-Paul II : L’ange a dit ou plutôt a proposé à Marie que le Sauveur, le Seigneur lui-même, s’incarne en elle. Or, le Fils s’est incarné, puisqu’Élisabeth a dit : « la mère de mon Seigneur » (d’où toute l’importance de cette seconde parole). C’est donc que Marie a pleinement adhéré à la parole de l’ange.

c’) Conséquence

Ainsi, dans le même instant, ont coïncidé les deux Fiat, les deux adhésions de Marie acceptant l’Incarnation et du Fils éternel s’incarnant selon les paroles du Psaume repris dans la Lettre aux Hébreux : « Je viens pour faire ta volonté ». Cette conséquence montre de manière saisissante la communion unique, la « pleine harmonie » qui a existé dès le premier instant de l’Incarnation entre Jésus et Marie.

d’) Confirmation (§ 4)

La parole même d’Élisabeth (« cru en l’accomplissement » : tel est l’objet de la foi de Marie), les paroles du Concile et celles des Pères de l’Église, notamment de S. Augustin.

3’) L’adhésion libre (§ 3 et 4)

En fait, Jean-Paul II dissémine la preuve en traitant du point précédent plus en détail, car qui dit adhésion à toute la parole de l’ange dit obligatoirement écoute et donc consentement libre. Notons seulement :

– Ce que dit le second concile du Vatican (§ 3) : L’incarnation devait être précédée par l’acceptation de Marie, donc par une adhésion libre.

– Ce que disent les Pères (§ 4) : « Marie a d’abord conçu en son esprit (donc dans la liberté de son adhésion de foi) ce qu’elle a conçu dans sa chair ».

4) N. 14 : Marie a cheminé dans la foi toute sa vie, à l’image d’Abraham

Dans ce numéro se superposent deux thèses d’inégale importance : la première est plus apparente, mais les autres numéros montreront que c’est la seconde – que d’ailleurs elle introduit – qui prime.

a) Première thèse
1’) Énoncé (première phrase du § 1)

La foi de Marie présente de grandes analogies avec celle d’Abraham.

2’) Preuve

L’argumentation sera une induction.

a’) Analogie à l’égard du commencement, fondateur (§ 1)

Abraham « espérant contre toute espérance, crut « (et l’objet de la foi est ce que l’on espère, selon He 11,1) et devint ainsi fécond d’une multitude ; or, Marie, de même, crut contre toute évidence (comme cela sera plus dit au § 2) et devint à son tour féconde du Fils de Dieu lui-même.

b’) Analogie à l’égard de leur cheminement (§ 2)

Ici on part de Marie chez qui c’est plus évident, comme à l’inverse, l’acte initial de foi d’Abraham semble plus patent : elle a cheminé dans l’obscurité de la foi, « avec un héroïsme toujours plus grand » ;or, ilen fut de même pour le patriarche Abraham. Et toute la fin du § détaille cette thèse du cheminement dans la foi de Marie ; d’où la seconde thèse.

b) Seconde thèse
1’) Énoncé

En fait, Jean-Paul II veut montrer que Marie est celle qui par excellence avança sur les chemins de la foi. Pour le montrer, le pape use d’une double argumentation.

2’) Preuve par analogie : c’est Abraham, notre « père dans la foi », qui sert d’exemplaire

La foi de Marie présente de grandes analogies avec celle d’Abraham (c’est tout ce que montre alors le § 1). Or, Abraham chemina dans la foi. Donc, de même l’itinéraire de Marie fut un itinéraire de foi (grandissante) (début du § 2).

3’) Énoncé de la preuve démonstrative (fin du § 2 : à partir de « Au cours… »)

– En effet, croire est se livrer à l’insondable parole et aux insondables chemins de Dieu : cette nouvelle définition de la foi recouvre la précédente (celle donnée au n. d’avant) ; mais elle la précise et insiste sur deux points capitaux : tout d’abord, l’obscurité (synoyme de non évidence) et ensuite son caractère progressif, en croissance.

Il est à noter que cette croissance peut se prendre en deux sens différents : l’un objectif qui est la croissance du donné révélé, de ce qui est à croire ; et un second, subjectif qui est la croissance de la vertu même de foi dans le cœur du croyant. Car, contrairement à ce que l’on croit parfois, notre foi n’est pas donnée une fois pour toutes comme un capital dont il faudrait monnayer les intérêts (c’est l’un des sens de la phrase à la théologie bien courte: « La foi, on l’a ou on ne l’a pas »), mais c’est une graine appelée à grandir ; l’obéissance de la foi est une promesse dont la fructification normale est la sainteté. « Un saint est un chrétien normal », disait un jour le Cardinal Suenens à un journaliste qui lui demandait à brûle-pourpoint ce qu’était un saint.

– Or, Marie a avancé et plus encore, fut au centre des décrets divins, tout cela dans la foi. C’est ce qu’il reste à démontrer dans le détail : les n. 15 et ss vont le faire, en parcourant « certaines étapes de cette route » de Marie.

– Donc, Marie est celle qui par excellence a progressé sur la route de l’obéissance de la foi.

Précisons cette proposition à partir de la distinction ci-dessus : Marie a cheminé et grandi dans la foi au sens subjectif : c’est l’ »obéissance de la foi » dont parle Jean-Paul II (ce qui nous montre qu’il s’intéresse d’abord à cet aspect) ; mais aussi au sens objectif, dans la mesure où le Christ est lui-même la Révélation et qu’il s’est peu à peu manifesté. Et c’est en ce double sens que Marie est celle qui par excellence a avancé dans la foi : sa foi subjective, comme vertu fut exceptionnelle ; mais sa proximité de celui qui est la Révélation fut tout aussi unique (on le disait avant, Marie appartient à l’ordre de l’union hypostatique).

En regard le chrétien, désormais qu’ »aucune nouvelle révélation publique n’est […] à attendre » (Dei Verbum, n. 4), ne grandit que par rapport à la foi au sens subjectif ; il n’y a pas à découvrir quelque chose de nouveau dans le mystère de Dieu (une quatrième Personne…). C’est aussi l’une des raisons qui rend unique la foi de Marie.

5) N. 15 : La foi de Marie à l’Annonciation

a) Lecture

Lisons les paroles de l’ange que nous n’avons pas lu, les mettant de côté pour cette occasion (§ 1, début) : Elles concernent l’espérance messianique (notamment davidique, royale) d’Israël : celui qui naît de Marie doit être roi.

b) Application à notre thèse (§1, à partir de « Marie a grandi… » à la fin)

Or, Marie ne pouvait saisir tout le sens des paroles de l’ange (§ 1, fin) : où l’on voit que c’est l’aspect de non évidence, d’obscurité qui prédomine désormais.

Donc, à l’Annonciation, « Marie a professé avant tout son ‘obéissance dans la foi’ ».

C’est donc à un triple titre que sa foi est unique : et de par son objet exceptionnel (l’appel à la maternité divine), et par ce qu’elle y adhère avec tout son être (c’est ce que nous avons vu), et par son obscurité totale. De ce point de vue, il est bon de rappeler que la foi de Marie n’est pas différente de la notre ; ce qui fait la place unique de Marie n’est pas qu’un don de Dieu unique mais une réponse de foi unique ; et c’est là où Marie nous rejoint et nous est un modèle. Nous faire comprendre cela, tel est le dessein de Jean-Paul II, finalement.

6) N. 16 : La croissance dans la foi à la Présentation

a) Lecture de l’Évangile de la Présentation de Jésus au temple (§ 1 et 2)

Le pape continue à lire l’Évangile sans hésiter à le citer de longs passages entrecoupés de quelques commentaires mettant en valeur tel ou tel passage (plus loin, au n. 35, il citera même en entier le Magnificat).

Cette trame narrative n’est pas seulement commode ou fidèle à l’Écriture ; elle présente un intérêt comme curatif pour nos intelligences blessées ; en effet, la première blessure de l’intelligence aujourd’hui est la fuite du réel pour l’imaginaire ou sa reconstruction ; or, l’intelligence est d’abord faite pour pour lire le réel, dire ce qu’il est, avant que de chercher à le transformer ou à l’imaginer : la techno-science n’est bonne que subordonnée à cette première tâche, la plus urgente, celle de la contemplation (littéralement faire venir en soi comme dans un temple ; et on fait silence dans la demeure de Dieu, on s’y recueille).

a’) Circonstances (§ 1). Elles permettent de parler en passant de la Nativité.

b’) La rencontre avec le vieillard Syméon (§ 2, début) sur laquelle se concentre Jean-Paul II.

b) Application à notre thèse (§ 2 à partir de « Les paroles de Syméon… ») : Marie grandit dans la foi.

La distinction entre foi subjective et objective, pour ne pas être de Jean-Paul II est une clef de lecture commode. Aussi appliquons-la à notre preuve

1’) Du point de vue objectif déjà : ce qu’elle doit croire se précise (milieu du § 2)

a’) Preuve

D’abord, les paroles de l’Annonciation (sur les promesses de salut) sont confirmées. Mais plus encore, elle est précisée, elle est vue « dans une nouvelle lumière » : il y est en effet dit formellement que Jésus est le Sauveur (« Mes yeux ont vu ton salut »), et qu’il est la « lumière » des hommes. Et cette parole éclaire rétrospectivement les deux manifestations de Noël : la venue des bergers et celle des Mages.

b’) Conséquence

Jean-Paul II n’hésite pas à parler d’« une seconde annonce faite à Marie ».

2’) Du point de vue subjectif ensuite (à partir de « Si, d’une part… »)

a’) Preuve

Il est annoncé à Marie qu’elle devra cheminer dans la foi dans la souffrance, dans la douleur. Or, cela suppose bien entendu une foi plus profondément ancrée.

b’) La confirmation

Elle ne tarde pas à venir avec la fuite en Égypte (fin du § et du n.).

7) N. 17 : Croissance de la foi de Marie dans la vie cachée et publique

a) Le quotidien de la vie cachée (§ 1 à 3)
1’) Thèse

Elle est donnée dans les deux premières phrases du § 1

Pendant la vie cachée, Marie a vécu chaque jour dans la foi.

2’) Preuve

Il faut bien voir en quoi consiste cette foi.

a’) Certes, Marie sait un certain nombre de choses (§ 1, fin).

Mais ce que l’on sait, on ne le croit pas (si vous savez pourquoi la voiture roule, vous ne le croyez pas). Or, Marie sait notamment deux choses : sa conception est virginale ; or, celle-ci ne peut qu’être le fruit de l’action miraculeuse de Dieu ; aussi, n’a-t-elle pas de difficulté à penser que celui qu’elle enfante est le « Saint », « le Fils du Très-Haut ». En comparaison, nous ne pouvons que croire ces choses. Si l’on voulait être rigoureux, Marie, elle aussi, peut seulement croire que celui qu’elle porte est Fils de Dieu : elle ne peut en avoir aucune évidence et doit se fier à la parole de l’ange ; reste que cette foi est sans commune mesure avec la notre qui ne se fonde sur aucun signe.

Donc, il est bien vrai que de ce point de vue là Marie ne vit pas, n’avance pas dans la foi.

b’) Reste que Marie vit aussi dans la foi (§ 2)

Cette thèse : elle est énoncée dans la première phrase. Voici Comment Jean-Paul II l’établit

a’’) Preuve

En effet, et c’est une nouvelle définition de la foi : celle-ci est « un contact avec le mystère de Dieu ». Et chacun des mots porte.

Or, « constamment, quotidiennement, Marie est en contact avec le mystère » de Dieu.

D’une part, elle est au contact de Dieu, bien sûr, puisque Jésus est Fils de Dieu incarné et Dieu. Et comment imaginer contact plus intime et plus quotidien que celui de Marie avec son Fils qui en vertu de l’union hypostatique est Dieu ? Cela nous donne de saisir combien la foi de Marie a pu grandir à ce contact et cette intimité. Bien plus grand encore que celui établi par la communion eucharistique.

D’autre part, elle est au contact avec un mystère : et car la raison ne peut avoir l’évidence que celui qu’elle porte est Dieu et car il dépasse, par sa nouveauté radicale toute la révélation de l’Ancienne Alliance.

Donc, Marie vit dans la foi et dans la foi à chaque instant.

C’est donc que même si elle est en contact constant avec son enfant (cela était tout particulièrement vrai durant la grossesse), elle n’est en contact avec ce qu’il est véritablement, à savoir le Fils de Dieu que dans et par la foi.

b’’) Confirmation

Marie adhère à celui qu’elle porte qui est le Fils de Dieu. Or, on ne connaît le Fils que si le Père le révèle (Mt 11, 26-27). Et cette révélation se fait par le don de la foi.

c’’) Conséquences

– Marie est la première parmi les petits. Thème cher à Jean-Paul II ; il a déjà été vu, mais il s’éclaire d’une manière nouvelle.

– Marie fut donc bienheureuse durant toute la vie cachée. Mais attention, non pas heureuse d’une joie toute humaine comme on le pense parfois (les épreuves ne lui ont pas été épargnées, comme on le sait), mais heureuse d’une joie née de la foi : « Bienheureuse celle qui a cru ». Jean-Paul II nous indique par là la source véritable de la foi et de ce point de vue nous pouvons participer pleinement à cette joie.

– Jean-Paul II suggère le caractère unique de cette foi du point de vue objectif : car elle contient toute la nouveauté radicale de la révélation et plus encore « le commencement de la Nouvelle Alliance » (début du § 3).

3’) Qualité, caractéristique de cette foi (§ 3) : sa peine.

En fait Jean-Paul II ne donne pas d’autres raisons à ce caractère pénible de la foi que celle, générale et nullement propre à Marie, d’obscurité. En fait il renvoie à la référence par excellence qu’est S. Jean de la Croix, le docteur de la nuit obscure de la foi et de la vie mystique (4) : S. Jean de la Croix y montre bien que la croissance dans la foi est une avancée dans une nuit de plus en plus obscure ; Marie non seulement n’est pas soustraite à cette loi commune, mais elle l’a vit le plus totalement. Et ce renvoi allusif ne doit pas nous étonner si nous nous rappelons que Jean-Paul II a fait sa thèse de doctorat de théologie sur La foi chez S. Jean de la Croix : il le connaît donc bien.

b) L’épisode du Recouvrement au temple (§ 4, début)

Le Saint-Père ne détaille pas, se contentant de noter combien il confirme que Marie (mais aussi Joseph, ce qui sera repris dans la récente exhortation apostolique sur S. Joseph, Redemptoris custos du 15 août 1989) a vécu dans la nuit de la foi. En effet, elle ne comprit pas la parole de Jésus ; or, justement, la foi suppose l’obscurité, la non-évidence.

c) La vie publique (§ 4, dernière phrase), de même.

Et la parole d’Élisabeth que Jean-Paul II aime tant et a tant méditée revient une dernière fois sous sa plume.

8) N. 18 : La plénitude de la foi de Marie au pied de la croix

a) Thèse (première phrase du § 1)

La foi de Marie atteint son sommet à la Croix.

b) Preuve (suite du § 1 et § 2)
1’) Marie est dans la foi au pied de la Croix (deuxième phrase du § 1)

En effet, la foi requiert l’union fidèle au Fils. Or, Marie est là et « garde fidèlement l’union ».

2’) La foi de Marie atteint un sommet (§ 1 fin et § 2)

a’) Principe (§ 1, fin)

En effet, la foi requiert l’union fidèle au Fils et en particulier à la Parole de Dieu transmise par l’ange à l’Annonciation. Nous avons vu au n. 13, § 3 que la foi obéissait à « toutes les paroles ». Nous allons en voir toute l’importance.

Mais à l’Annonciation, il fut dit que Jésus aurait le trône de David et qu’il règnerait pour toujours.

b’) Application (§ 2)

Or, que se passe-t-il à la Croix ? D’une part, « Marie est témoin, humainement parlant, d’un total démenti de ces paroles » (quel trône que la Croix ! Comment croire que le Christ règnera dans les siècles quand on voit cet échec apparent, à vue humaine ?) D’autre part, Marie, on l’a dit au § 1 en citant Vatican II, est là et « garde fidèlement l’union ».

Donc qu’elle est grande, « héroïque l’obéissance de la foi dont Marie fait preuve » !

c’) Confirmation (§ 3)

Cela va apparaître encore plus distinctement avec la conséquence qui va suivre.

c) Conséquence (§ 3)
1’) Thèse (première phrase qui donne aussi le moyen terme)

Marie est profondément unie au Christ.

2’) Preuve

En effet, le propre du Christ est d’avoir vécu la kénose, c’est-à-dire le dépouillement total, selon la parole de l’hymne aux Philippiens (2,6-7), anéantissement qui va jusqu’à la mort.

Or, Marie vit dans la foi un total dépouillement ; c’est même le plus grand dépouillement spirituel qui ait jamais existé après celui du Christ. Il y a ici une mort à toutes ses attaches intérieures.

Donc, Marie fut ici plus intimement unie au Christ que toute autre personne.

D’abord, un mot sur ce terme un peu technique de kénose. Il vient du grec ekenossen que l’on trouve dans le passage de l’hymne aux Philippiens. Ce verbe signifie : « Il s’est anéanti lui-même, il s’est vidé lui-même ». Et on a formé le substantif kénose dessus pour signifier ce processus de dépouillement. Mais que l’on s’entende bien sur le sens de ce dépouillement : d’abord, il est libre, l’Incarnation est pure générosité d’amour (à plus forte raison, Dieu n’avait pas besoin de s’incarner pour se réaliser : si Dieu avait besoin de l’humanité, il serait légitime que je m’interroge sur la gratuité de son amour) ; ensuite il n’attente en rien son immuable divinité du Fils. Celle-ci n’est pas limitée, finitisée par cette venue dans la chair, comme on l’entend parfois dire. (5)

Ensuite, on comprend que l’anéantissement de Marie loin d’être adouci par sa foi, comme on le croit parfois (« Quelle chance, vous avez la foi ! Cela doit bien vous aider ! »), était proportionnel à sa foi, justement : car la foi est par nature union au Christ et qu’il vivait à cet instant l’anéantissement pour le salut de hommes (sur le sens de cet anéantissement comme ouvre de salut, cf. le développement dans Redemptor hominis, n. 8)

3’) Conséquence (dernière phrase)

Elle confirme l’obéissance de la foi de Marie qui réalise la parole de ce que Jean-Paul II a appelé la seconde annonciation, celle de Syméon.

9) N. 19 : Conclusion et transition

On pourrait considérer le n. 19 comme une seconde conséquence, un prolongement. Mais la logique de l’encyclique nous invite plutôt à y lire une transition préparant la troisième sous-partie.

a) Le thème de la troisième sous-partie est annoncé (§ 1)

Il va maintenant être montré que Marie joue un rôle dans la Rédemption opérée par le Christ. Jean-Paul II ébauche une démonstration dans le prolongement de qu’il vient de montrer

1’) Preuve (début du § 1)

En effet, Marie est celle qui vit pleinement l’obéissance de la foi. Or, le péché du commencement (le péché originel, comme on l’appelle) est un péché de désobéissance et d’incrédulité. Or, c’est ce péché qui justifie en premier lieu le salut, la venue rédemptrice du Christ (c’est là une donnée bien classique dans l’Écriture, et que Jean-Paul II ne trouve même pas nécessaire de montrer : cf. par exemple Rm 5, 12 à 21). Voilà pourquoi Marie est au « cœur même du mystère de la Rédemption ».

2’) Confirmation par l’autorité des Pères de l’Église et le Concile (deux dernières phrases)

C’est S. Irénée de Lyon (second siècle) qui le premier vit en Marie la Nouvelle Eve, dans un parallélisme voulu avec le Christ nouvel Adam (ce qui est là, un thème déjà présent dans le Nouveau Testament, chez S. Paul : par exemple dans l’Epître aux Romains ou aux Galates).

b) Articulation des deuxième et troisième sous-parties : Marie rend présente aux hommes le mystère du Christ (§ 2)

Jean-Paul II, selon la manière qui lui est coutumière, rappelle et renoue ensemble les deux thèmes de cette sous-partie : la plénitude de grâce et la foi (celle-ci étant le contenu de cette plénitude) et ouvre sur la sous-partie qui vient relative à al participation de Marie au mystère de la Rédemption.

En effet, il y a comme deux aspects au mystère de Marie : un « en soi » et un « pour nous »

– L’« en soi » : cet aspect est tout intérieur, immanent : c’est la foi de Marie qui est une clé nous donnant d’« accéder à la réalité intime de Marie… »

– Le « pour nous » : cet autre aspect est « économique », tout tourné vers l’extérieur, vers les hommes. Et de ce point de vue, Marie apparaît comme celle qui rend présente à tous les hommes de tous les temps le mystère du Christ, et le Saint-Père entend par là : le mystère de la Rédemption. Mais, après avoir ébauché une preuve au début du n. 19, il va maintenant le manifester en détail. Et pour cela, il va revenir au début de la vie publique du Christ.

Notes

(1) Selon une catégorie très classique en théologie mariale : Marie n’est pas seulement Mère de Jésus, elle est aussi sa « socia », mot quasiment intraduisible et qui veut approximativement dire : son associée au sens très fort.

(2) Sur les conciles, vous pouvez lire : Jean-Robert Armogathe, Les 21 références de l’Église. Tradition et développement. Du Concile de Nicée (325) à Vatican II, Paris, Fayard, 1977. Plus détaillée et remarquable, la collection dirigée par Gervais Dumeige : Histoire des Conciles Œcuméniques, Paris, Editions de l’Orante, 12 volumes, 1963 à 1975. En particulier sur le concile d’Ephèse dont il est traité plus bas, vous pouvez aller consulter le volume de la collection de Dumeige qui y est consacré.

(3) En fait, si on voulait être complet, il faudrait ajouter que l’on appréhende en premier lieu l’Église à partir du concept de société, de corps qu’il faut bien sûr aménager et purifier pour arriver à comprendre qu’elle est le rassemblement de la charité (cf. l’œuvre monumentale du Cardinal Journet, L’Église du Verbe incarné, Paris, DDB, 3 tomes, 1942-1969, surtout le second tome).

(4) Vous pouvez consulter ces œuvres qui sont éditées par exemple au Seuil, Paris, 1947 : Œuvres spirituelles, trad. du P. Grégoire de S. Joseph.

(5) Cf. à ce sujet l’article presque complet du jésuite Paul Henry, « Kénose » dans le Supplément au Dictionnaire de la Bible, t. 5, col. 7 à 161. Il montre que tous les Pères de l’Église sans exception ont interprété l’hymne dans un sens qui n’affecte pas la transcendance immuable de la divinité. Consultez aussi les mises au point de l’encyclique de Pie XII Sempiternus Rex de 1951, pour le quinze centième anniversaire du Concile de Chalcédoine.

Pascal Ide

9.3.2026
 

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