Introduction à la lecture de l’Encyclique Redemptoris Mater de Jean-Paul II 4/6

Première partie

Marie dans le mystère du Christ

Cette partie contient toutes les clefs de lecture de l’encyclique. Aussi ne vous étonnez pas si je la développe davantage et si j’insiste sur tel ou tel point.

Première sous-partie : « Pleine de grâce »

1) Plan général de numéros 7 à 11

Ainsi que nous l’avons vu, Jean-Paul II veut établir la place que Marie tient dans le mystère du Christ.

a) Existence de cette place unique

Son cadre général (n. 7). En fait, ce numéro a une valeur programmatique : il introduit toute cette première partie.

b) Nature de cette place unique

Elle est donnée par un commentaire attentif de l’Annonciation et en particulier de la parole de l’ange « pleine de grâce ». Or, on peut considérer ce mystère du Christ (qui est le mystère du salut) de deux points de vue.

1’) Place unique dans le mystère de l’Incarnation

– Preuve (n. 8)

– Confirmation et précision (n. 9).

2’) Place unique dans le mystère de la Rédemption

Or, celle-ci peut être envisagée d’un double point de vue

– d’une part passif, en tant qu’elle est reçue : c’est tout le mystère de la conception immaculée de Marie (n. 10).

– d’autre part actif, en tant qu’elle y coopère (n. 11).

2) N. 7 : place unique de Marie dans le mystère du Christ

a) Qu’est-ce que ce mystère du Christ ?
1’) Il faut partir de plus loin, à savoir du plan de Dieu (§ 1)

Pour l’expliquer, Jean-Paul II part du très beau texte qu’est l’hymne aux Ephésiens qui va courrir durant tout ce début d’encyclique.

Notez ici encore la largeur de vue : le pape part du plan de Dieu vu dans toute son amplitude, et même de manière plus large qu’en Galates (4, 4). Cela permet entre autres de marquer combien Marie partage avec tous les hommes cette condition de créature et combien il ne faut pas oublier ce point de vue pour éclairer son mystère.

Par ailleurs, Ep 1, 3 s joue ici un peu le rôle tenu par Galates 4, 4 à 6 qui servait de toile de fond à toute l’introduction : on perçoit ainsi l’importance que la méditation, la rumination de la Parole de Dieu a chez Jean-Paul II ; il ne dissocie donc pas vie intellectuelle et vie spirituelle.

Tout homme a une place dans le dessein éternel de Dieu

– et dans le plan de la création (Ep 1, 3) (3 premières phrases).

– et dans le plan du salut (Ep 1, 4 à 7) (fin du § 1).

Jean-Paul II distingue bien les deux plans en notant la priorité du premier, mais il remarque tout aussitôt la connexion : la même raison qui inclut tout homme dans l’œuvre de la création les inclut aussi dans le plan du salut, puisque les deux plans sont éternellement présents à Dieu et donc depuis le commencement.

2’) Or, le plan du salut ne nous est pleinement révélé qu’avec le Christ. Voilà pourquoi ce plan du salut est le mystère même du Christ (§ 2, début).
b) Or, Marie y a une place unique (fin du § 2 : à partir de « Il inclut… »)

Et Jean-Paul II le montre à partir de l’Ancien Testament : deux grandes prophéties de l’Ancien Testament (Gn 3, 15 et Is 7, 14) traitent du salut ; or, elles parlent prophétiquement de Marie.

3) N. 8 : Preuve de la place unique de Marie dans le mystère de l’Incarnation

a) Point de départ (§ 1)

Lecture du début du texte de l’Annonciation, plus précisément encore de la salutation de l’ange. Et déjà Jean-Paul II insiste sur les mots « pleine de grâce », puisqu’il y voit le motif central de la réaction troublée de Marie à la parole de l’ange.

C’est l’occasion, lorsque l’on voit la richesse de la documentation de la n. 21 (13 Pères et 15 textes sont cités), de rappeler combien le Saint-Père lit l’Écriture non pas isolément mais dans la Tradition de l’Église, portée par toute la richesse de l’intelligence qu’ils ont eu de la Parole de Dieu, selon le principe rappelé par la Constitution Dei Verbum, n. 9 et 10.

b) Commentaire de cette salutation
1’) La place unique de Marie dans le dessein du salut est signifiée par les mots de l’ange : « pleine de grâce » (§ 2 et 3)

a’) Preuve (§ 2)

En effet, le plan de Dieu décrit dans l’hymne aux Ephésiens est identique à la bénédiction spirituelle de Dieu pour tout homme. Or, Marie est bénie, comme le dit la seconde salutation, celle d’Élisabeth : »Tu es bénie » ; et de manière toute particulière, puisqu’elle est »bénie entre toutes les femmes », ce qui lui donne une place unique. Et c’est le même sens que « pleine de grâce ». C’est donc que Marie a une place unique dans le plan de Dieu.

b’) Confirmation (§ 3)

L’ange vient annoncer le message central du salut, à savoir l’incarnation du Fils ; or, il salue Marie en l’appelant non pas Marie, mais « pleine de grâce » ; mais on ne salue quelqu’un que par son nom ; c’est donc que « pleine de grâce » est comme le nom (nouveau) de Marie et que par ailleurs, cette plénitude de grâce est reliée au plan du salut.

2’) Or, quel est le sens, le contenu de ces mots « pleine de grâce » ? (§ 4 et 5)

a’) Le terme « grâce » (§ 4)

Jean-Paul II rappelle les deux sens classiques du terme grâce, même s’il ne leur donne pas les noms qui vont suivre.

D’une part, la grâce incréé, c’est-à-dire la grâce « en Dieu ». C’est la volonté de salut de Dieu (et en Dieu, tout est Dieu ; de sorte que la volonté est Dieu ; et donc, la grâce est Dieu même) ou Dieu en tant qu’il bénit l’homme.

D’autre part, la grâce créé, c’est-à-dire la grâce en l’homme. C’est le don de Dieu qui le vivifie et le sanctifie. Jean-Paul II use d’images : « germe de sainteté », « source ». Or, ce don n’est rien d’autre que Dieu participé par et en l’homme (selon la référence très classique qu’est II Pierre 1, 4). Voilà pourquoi le fruit, l’effet de la grâce est l’élection, c’est-à-dire le fait que Dieu décide que l’homme serait son fils adoptif.

b’) Le terme « comblée de grâce » (§ 5)

C’est ce terme qui signifie la place unique de Marie, avons-nous dit. Or, la grâce correspond à une élection, à une bénédiction de Dieu. Quelle est donc la bénédiction unique de Dieu sur Marie ?

Jean-Paul II répond en un mot : « le Père l’a choisie comme Mère de son Fils dans l’Incarnation ». C’est ce que reprendra le début du n. 9 (car le pape reprend souvent en début de n. l’idée essentielle du n. précédent). Et de préciser aussitôt que le Fils et l’Esprit-Saint ont de même élu Marie de toute éternité.

3’) Conclusion

C’est donc la maternité divine qui est la raison de la place absolument unique de Marie dans le plan de Dieu (dernière phrase du n. 8) : Voilà pourquoi, dit le Concile, Marie « occupe la première place ». Et cette élection de Marie est la cause du « caractère unique de sa place dans le mystère du Christ » (n. 9, fin du § 1).

4) N. 9 : Confirmation et précision

a) Précision

Jean-Paul II précise un point sur la plénitude de grâce (§ 1, début). Celle-ci recouvre deux choses :

– d’une part, la grâce de la maternité divine dont il vient d’être question.

– d’autre part aussi, tous les dons surnaturels en relation avec cette maternité divine. La fin du n. 8 en suggérait déjà la raison : Marie devait être parfaitement ouverte au don de la maternité, et c’est là une des grandes raisons d’être de ces dons surnaturels ou grâces. Mais ici Jean-Paul II ne fait qu’annoncer ce qui sera développé plus loin : en effet, la foi est l’un des très grands thèmes de l’encyclique ; or, la foi est avec la maternité divine le contenu principal de la plénitude de grâce.

b) Reprise

Ensuite, Jean-Paul II reprend la conclusion ci-dessus à la fin du § 1. Nous savons en effet combien il aime répéter les thèmes qui lui sont chers, sans se lasser (comme une mélodie aimée revient toujours sur les lèvres).

c) Confirmation

Enfin, le pape confirme cette conclusion en lisant la suite des paroles de l’ange à l’Annonciation.

1’) La lecture (§ 2).
2’) Le commentaire (§ 3)

L’Annonciation est l’un des sommets dans l’histoire du salut, puisque c’est l’un des plus hauts dons de Dieu et que ce plan, selon l’hymne aux Ephésiens, toujours omniprésent, consiste dans la bénédiction de Dieu.

Or, Marie est ‘pleine de grâce’ du fait de l’Incarnation du Fils de Dieu en elle (par l’Esprit-Saint) : puisque « l’union hypostatique se réalise en elle ». Voilà pourquoi, encore une fois, elle tient une place unique dans le mystère du Christ : c’est ici en raison de sa présence à l’ordre de l’union hypostatique lui-même.

A cette occasion, Jean-Paul II glisse les mots d’ »union hypostatique ». Que signifie cette expression un peu barbare mais bien précise et même indispensable pour exprimer le mystère du Christ (ce qui ne veut surtout pas dire l’épuiser) ?

Essayons de faire au plus court. Le mystère du Christ est celui d’un être un (comme nous disions, il y a un seul Moi en lui), mais néanmoins à la fois vrai Dieu et vrai homme. Comment concevoir à la fois cette dualité et cette unité ? Il y avait trois manières de l’envisager au début.

– La première est l’unité seulement morale, accidentelle. Le Christ est Dieu qui adopte l’homme : c’est un homme qui est sanctifié de manière toute particulière par Dieu et qui lui est donc très intimement uni. On saisit bien qu’une telle conception sauvegarde bien la distinction de l’humanité et de la divinité, et donc la dualité de nature ; mais que devient l’unité ? Et puis, le Christ n’est plus vraiment Dieu, il n’est plus qu’un homme exceptionnel : Dieu habille l’homme comme un manteau. On retrouve là une position proche de celle de Nestorius dont nous avons parlé plus haut.

– La seconde est toute opposée. En Jésus-Christ sont si bien unis qu’ils ne forment plus qu’une seule nature humano-divine, comme par exemple l’hydrogène et l’oxygène forment un seul corps qui est l’eau. Mais l’eau n’est plus ni hydrogène ni oxygène. Or, on envisagerait mal une dissolution de Dieu et de l’homme, d’autant que Jésus est vrai Dieu et vrai homme. L’unité se fait ici au détriment de la distinction des natures humaine et divine.

Ces deux positions ont été condamnées comme hérétiques respectivement aux conciles d’Ephèse (431) et de Chalcédoine (451). Il ne restait qu’une solution

– La seule position conforme à la foi est donc comme intermédiaire (sans toutefois être un juste milieu) : le Christ est deux d’une dualité de nature, mais un d’une unité de personne (alors que la première position tenait la dualité de nature et de personne et la seconde l’unité de personne avec l’unité de nature). Tel est le sens de la phrase décisive de Saint Jean résumant tout le mystère de l’Incarnation : « le Verbe s’est fait chair » (Jean 1,4), ce qui signifie « homme », en hébreu.

Mais précisons aussitôt, car il ne faudrait s’imaginer, comme on le fait trop souvent : la Personne du Fils de Dieu n’est pas comme un chapeau recouvrant les deux natures. Mais le Fils s’unit une nature humaine donnée à sa Personne divine. Et c’est parce qu’il est Dieu, de nature divine, que lorsqu’il s’unit une nature humaine, cela se fait dans l’unité transcendante de la Personne divine. donc l’unité ne se réalise pas dans un troisième terme qui ne serait ni Dieu ni l’homme, mais se fait dans la personne du Fils. Concrètement, quand Jésus dit « je », ce « je » est celui de l’unique personne qui est en lui, le Fils de Dieu.

Or, en grec, « personne » se dit hypostase. Voilà pourquoi union hypostatique ne signifie pas autre chose qu’union selon la nature (selon l’hypostase).

5) N. 10 : Place unique de Marie dans le mystère de la Rédemption : Marie est rachetée

a) Thèse

Marie tient aussi une place unique dans le mystère de la Rédemption.

Nous abordons maintenant la seconde face du plan de Dieu, après avoir vu l’Incarnation proprement dite. Bien entendu ce que la réflexion doit distinguer par besoin de clarté est uni dans la réalité : l’Incarnation est rédemptrice, c’est-à-dire en vue de notre salut ; elle en est même l’accomplissement (cf. début du n. 11).

b) Preuve

En effet, si on continue à lire l’hymne aux Ephésiens, on voit que « la gloire de la grâce » dont il est question est due à la Rédemption du Fils (Ep 1,7) : le plan de Dieu est donc un plan rédempteur.

Or, la foi nous apprend que Marie fut, certes, sauvée comme tous les hommes (de même qu’elle a été choisie, élue comme tous les hommes) ; mais de plus qu’elle occupe une place « suréminente », unique dans ce salut, puisqu’elle et elle seule « a été préservée de l’héritage du péché originel » : c’est là le dogme de l’immaculée conception proclamé par le pape Pie IX en 1854, quatre ans avant les apparitions de Lourdes (cf. note 24). Alors que tous les hommes héritent de ce péché et en sont guéris par la grâce, Marie seule a été préservée.

Pourquoi ? Jean-Paul II le suggère dans la dernière phrase du numéro : Marie était appelée à devenir la Mère du Sauveur, la Mère de Dieu ; or, il convient de proportionner la dignité de la mère à celle de son enfant, et mieux encore que l’amour de la mère ait une plénitude qui convienne à celle de l’amour que lui porterait son Fils.

A noter une confusion fréquente entre la virginité de Marie et l’immaculée conception. Cela tient à ce que le terme conception a deux sens

– un sens actif : Marie conçoit, engendre ; or, elle a engendré sans « connaître d’homme », donc en demeurant vierge.

– et un sens passif : Marie a été conçue, fut engendrée par ses parents, et en l’occurrence elle fut conçue sans la faute originelle (ce qui est un privilège unique). Et c’est cela sa conception immaculée (étymologiquement « sans tache »).

c) Conséquences

Cela nous invite donc à donner un contenu positif à l’immaculée conception : ce n’est pas qu’une absence de péché, puisque le péché n’est ôté que par la grâce ; c’est donc que Marie a reçu une grâce plénière pour aimer dignement son Fils, selon la mesure qui lui convient.

Et tel est donc le nouveau sens à donner aux termes si riches de « pleine de grâce ».

5) N. 11 : Marie coopérant à la rédemption

Ce passage ne fait que suggérer et anticipe sur ce qui suivra, mais cela montre déjà à quel point l’Annonciation est gros, prégnant de toute la vocation de Marie : peu à peu nous comprendrons que les paroles de l’ange sont par excellence ce que Marie a médité, a gardé dans son cœur toute sa vie.

a) Thèse

Marie fut dès le début associée, non plus de manière passive mais active au mystère de la rédemption. Plus précisément encore, elle est « au centre de la lutte » contre le péché qui est le mystère même du salut. Elle occupe une place là encore unique.

b) Première preuve, approchée et plus lointaine (§ 1)

Le mystère de l’Incarnation est l’accomplissement du salut promis après le péché originel en Gen 3, 15 (ce que l’on appelle parfois pour cela le Protévangile, ce qui signifie : premier évangile, première bonne nouvelle).

Or, ce texte montre la place tenue par la femme dans cette victoire sur le péché. Ce que confirme Apoc 12, 1 à 17.

c) Seconde preuve, propre (§ 2)

En effet, Marie est celle en qui la grâce brille avec une « grandeur et une beauté extraordinaires » : ce qui sera mieux montré plus loin ; mais dès à présent, nous le savons puisqu’elle est celle qui est pleine de grâce. Or, la grâce est le fruit de la libre élection de Dieu (selon l’hymne aux Ephésiens toujours présent). Donc cette grâce est le signe de l’élection divine qui n’a pas abandonné l’homme.

Or, seule la grâce de Dieu donne la victoire du salut, peut vaincre l’hostilité du mal.

C’est donc que Marie est le signe et le signe privilégié de l’espérance de notre salut.

Jean-Paul II ne manque pas de remarquer que par cette plénitude de grâce, Marie est sans doute grandie mais d’abord « fait partie des ‘humbles et des pauvres du Seigneur’ » (selon une expression emprutée à Lumen Gentium, n. 55 : c’est pour cela qu’elle est entre guillemets). Très belle intuition déjà évoquée en fin du n. 8 : elle « occupe la première place parmi […] ces pauvres du Seigneur » : elle est d’abord première dans sa pauvreté. En effet, est pauvre celui qui est dénué de tout et doit tout recevoir ; or, Marie est celle qui n’a rien par elle-même, mais reçoit tout du don de Dieu, plus que tout homme, puisqu’elle est même préservée de la faute originelle et qu’elle en reçoit le plus grand et le plus immérité des dons, la maternité divine. On comprend alors combien le titre de « servante du Seigneur » convient à Marie plus qu’à tout autre.

Résumé

Au terme de cette première sous-partie fort dense, résumons ce qui a été dit :

Jean-Paul II a voulu montrer que Marie tient une place unique dans le salut (et ce à partir de la vision grandiose de l’hymne aux Ephésiens qui traite du plan de la création et du salut : cette mise en perspective est importante car elle nous montre toujours Marie dans son rapport au mystère du salut et donc du Christ, objet de la première partie).

En effet, c’est ce que signifient les termes de la salutation de l’ange à l’Annonciation « pleine de grâce ».

Le premier sens est celui de la maternité divine et de la préservation du péché originel, ainsi que nous l’avons vu.

Mais le sens de la plénitude de grâce n’a pas été épuisé par l’analyse qui précède. Elle comporte deux autres aspects qui vont être développés dans tout le reste de l’encyclique : la foi de Marie (seconde sous-partie de la première partie et seconde partie) et sa médiation maternelle (troisième sous-partie de la première partie et troisième partie). Et d’ailleurs il reste une partie des paroles de l’ange à l’Annonciation à explorer.

Nous constatons donc combien, à chaque fois, Marie tient une place éminente mais toute relative au Christ.

Deuxième sous-partie : « Bienheureuse celle qui a cru »

1) Plan général des numéros 12 à 19

L’intention du Saint-Père est de montrer le caractère unique et parfait de Marie. Ce qui de plus explicitera sa plénitude de grâce. Or, selon une distinction déjà mise en œuvre au n. 5 pour l’Église, on peut considérer la foi de Marie de manière statique ou dynamique, en perspective historique.

Cela est particulièrement important pour la seconde partie ainsi que pour le regard que nous portons sur Marie : trop souvent une certaine piété mariale envisageait Marie comme fixée dès l’Annonciation dans le sommet de la sainteté ; alors qu’elle a grandi toute sa vie dans la foi. En cela elle partage notre commune condition humaine, elle participe complètement à notre condition de pèlerin de l’Absolu et est déjà un modèle de ce point de vue.

a) D’un point de vue plus statique : Marie est celle par excellence qui a cru

– Énoncé (n. 12).

– Preuve (n. 13).

b) D’un point de vue plus dynamique : Marie est celle qui par excellence a cheminé dans la foi
1’) Preuve générale par analogie (n. 14).
2’) Preuve propre et détaillée

Jean-Paul II va parcourir toute la vie de Marie de l’Annonciation à la Croix. Il y a comme trois temps

a’) La foi de Marie à l’origine du mystère de l’Incarnation : à l’Annonciation (n. 15).

b’) La croissance, le progrès de la foi de Marie

– La Visitation (n. 16).

– La vie jusqu’à la Passion : cela recouvre donc les vies cachée et publique (n. 17).

c’) « La plénitude » de la foi de Marie : au pied de la Croix

– Exposé (n. 18).

– Conséquence : élargissement et transition vers la troisième sous-partie (n. 19).

2) N. 12 : Lecture du récit de la Visitation

Nous poursuivons notre lecture suivie des épisodes évangéliques ayant trait à Marie. Il est vrai que nous n’avons pas épuisé toute ce qui intéresse notre propos dans les paroles de l’ange à l’Annonciation ; nous les reverrons au n. 15.

Ce numéro dresse le décor en lisant le texte (plus exactement la première partie, car la seconde qui est constituée du Magnificat sera étudiée aux n. 35 à 37)

a) La visite de Marie (§ 1 et première phrase du § 2)

– Le fait de son départ en hâte (les deux premières phrases).

– La cause, le pourquoi ? (à partir de « Sa visite se trouve motivée… »)

Extérieurement, objectivement, c’est l’information que l’ange lui a transmise (fin du § 1) ; mais intérieurement, c’est la charité : comme dit le début du § 2, « mue par la charité ».

Ce qui nous montre deux choses : d’une part que l’écoute de Marie n’est pas qu’intellectuelle mais se « convertit » aussitôt en pratique, en agir de charité. Il est vrai que l’ange parle d’abord de la conception d’Élisabeth pour montrer que « rien n’est impossible à Dieu » ; mais le cœur si attentif à autrui, si centré sur l’autre qui est celui de Marie ne peut pas ne pas en tirer les conséquences concrètes relatives aux difficultés que rencontre une grossesse chez une personne âgée. D’autre part, et c’est un corollaire, il ne faudrait donc pas envisager la foi de Marie déconnectée de la charité. Même si Jean-Paul II va surtout insister sur la foi, il s’agit d’une « foi opérant par la charité », comme l’affirme S. Paul (Ga 5,6).

b) L’accueil d’Élisabeth, et surtout sa réponse à la salutation de Marie (§ 2 et 3)

Jean-Paul II y distingue trois paroles qui ont une signification croissante

– La première : « Bénie entre toutes les femmes ». (§ 2, début) Nous avons déjà vu son importance en commentant le n. 8, § 2.

– La seconde : « Comment m’est donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? » (§ 2, fin) Ce qui est mis en valeur par les caractères gras montre bien ce qui semble le plus important pour le pape (nous le reverrons plus loin, n. 13, § 3).

– La troisième, la plus lourde de sens : « Bienheureuse celle qui a cru… » (§ 3). Or, Jean-Paul II y lit sa thèse, à savoir : cette foi que loue Élisabeth est la plénitude de grâce qui est le nom même donné par l’ange à Marie.

En effet cette béatitude (« Bienheureuse ») renvoie à l’épisode antérieur qu’est l’Annonciation ; or, la foi est par excellence don de Dieu, grâce.

A noter que, à mon avis, le mot « don » est utilisé par Jean-Paul II en deux sens différents dans la dernière phrase du §, et qu’il faut éviter toute confusion : d’une part, et c’est le second emploi, il s’identifie à la grâce de Dieu et donc ici à la foi ; d’autre part, et c’est le premier emploi, il a un sens objectif et signifie ce que Dieu donne (par exemple la maternité divine).

Cependant ceci n’est pas encore une preuve, mais un indice de la thèse.

3) N. 13 : Marie a eu une foi parfaite. « La foi trouve en Marie une réalisation parfaite ».

a) Thèse

On peut la formuler autrement : la plénitude de grâce en Marie est le don de la foi de Marie. D’où le corollaire immédiat : l’ange louait en elle aussi la foi (et pas seulement par exemple la maternité divine).

b) Énoncé général de la preuve (§ 1)

– Le principe est (une partie de) la définition de la foi donnée dans le beau n. 5 de Dei Verbum, la Constitution sur la Révélation divine (ce n. 5 va d’ailleurs servir à éclairer tout l’exposé et sera rappelé régulièrement) : la foi (ou plutôt l’obéissance de la foi, ce qui montre que c’est une attitude intérieure) est la remise entière et libre de l’homme à Dieu.

Notons que pour nous la foi connote aussi l’obscurité (cf. une expression comme : « je le fais dans la foi ») ; la foi se distingue du savoir en ce qu’elle n’est pas adhésion dans la clarté de l’évidence mais adhésion dans le clair-obscur. Jean-Paul II n’ignore absolument pas cet aspect très traditionnel mais va à l’essentiel ; l’aspect obscur de la foi sera développé et abondamment à partir du n. 14 quand il sera question du cheminement dans la foi. Mais il ne faudrait pas en conclure qu’il n’est pas présent dès l’Annonciation ; au contraire, Marie a adhéré à la parole de l’ange dans l’obscurité totale et la seule confiance.

– Or, Marie est celle qui par excellence s’est remise complètement et librement à Dieu. Et c’est ce qu’il va falloir démontrer dans le reste du numéro.

– Donc, Marie a eu une foi achevée.

c) Preuve de la seconde proposition (fin du n.13) : Marie a adhéré pleinement et librement à Dieu.

Pour qu’il y ait foi, il faut donc trois choses :

– du côté du sujet croyant : l’adhésion pleine et la liberté d’adhésion ;

– et du côté de ce qui est cru : l’adhésion à Dieu, en l’occurrence aux paroles de l’envoyé de Dieu.

1’) L’adhésion plénière (§ 3)

L’adhésion d’intelligence et de volonté de Marie fut parfaite, complète, du fait de sa parfaite disponibilité à l’Esprit-Saint.

2’) L’accueil de la parole (§ 3 et 4)

a’) Thèse

Marie a pleinement consentie à « toutes les paroles du messager ». Et nous percevrons dans la suite de l’analyse (n. 15 et s) l’importance de ce « toutes ».

b’) Preuve

C’est d’abord l’affirmation même de Marie (Lc 1,38) : « Qu’il m’advienne selon ta parole ! »

Mais et c’est surtout l’argument que développe Jean-Paul II : L’ange a dit ou plutôt a proposé à Marie que le Sauveur, le Seigneur lui-même, s’incarne en elle. Or, le Fils s’est incarné, puisqu’Élisabeth a dit : « la mère de mon Seigneur » (d’où toute l’importance de cette seconde parole). C’est donc que Marie a pleinement adhéré à la parole de l’ange.

c’) Conséquence

Ainsi, dans le même instant, ont coïncidé les deux Fiat, les deux adhésions de Marie acceptant l’Incarnation et du Fils éternel s’incarnant selon les paroles du Psaume repris dans la Lettre aux Hébreux : « Je viens pour faire ta volonté ». Cette conséquence montre de manière saisissante la communion unique, la « pleine harmonie » qui a existé dès le premier instant de l’Incarnation entre Jésus et Marie.

d’) Confirmation (§ 4)

La parole même d’Élisabeth (« cru en l’accomplissement » : tel est l’objet de la foi de Marie), les paroles du Concile et celles des Pères de l’Église, notamment de S. Augustin.

3’) L’adhésion libre (§ 3 et 4)

En fait, Jean-Paul II dissémine la preuve en traitant du point précédent plus en détail, car qui dit adhésion à toute la parole de l’ange dit obligatoirement écoute et donc consentement libre. Notons seulement :

– Ce que dit le second concile du Vatican (§ 3) : L’incarnation devait être précédée par l’acceptation de Marie, donc par une adhésion libre.

– Ce que disent les Pères (§ 4) : « Marie a d’abord conçu en son esprit (donc dans la liberté de son adhésion de foi) ce qu’elle a conçu dans sa chair ».

4) N. 14 : Marie a cheminé dans la foi toute sa vie, à l’image d’Abraham

Dans ce numéro se superposent deux thèses d’inégale importance : la première est plus apparente, mais les autres numéros montreront que c’est la seconde – que d’ailleurs elle introduit – qui prime.

a) Première thèse
1’) Énoncé (première phrase du § 1)

La foi de Marie présente de grandes analogies avec celle d’Abraham.

2’) Preuve

L’argumentation sera une induction.

a’) Analogie à l’égard du commencement, fondateur (§ 1)

Abraham « espérant contre toute espérance, crut « (et l’objet de la foi est ce que l’on espère, selon He 11,1) et devint ainsi fécond d’une multitude ; or, Marie, de même, crut contre toute évidence (comme cela sera plus dit au § 2) et devint à son tour féconde du Fils de Dieu lui-même.

b’) Analogie à l’égard de leur cheminement (§ 2)

Ici on part de Marie chez qui c’est plus évident, comme à l’inverse, l’acte initial de foi d’Abraham semble plus patent : elle a cheminé dans l’obscurité de la foi, « avec un héroïsme toujours plus grand » ;or, ilen fut de même pour le patriarche Abraham. Et toute la fin du § détaille cette thèse du cheminement dans la foi de Marie ; d’où la seconde thèse.

b) Seconde thèse
1’) Énoncé

En fait, Jean-Paul II veut montrer que Marie est celle qui par excellence avança sur les chemins de la foi. Pour le montrer, le pape use d’une double argumentation.

2’) Preuve par analogie : c’est Abraham, notre « père dans la foi », qui sert d’exemplaire

La foi de Marie présente de grandes analogies avec celle d’Abraham (c’est tout ce que montre alors le § 1). Or, Abraham chemina dans la foi. Donc, de même l’itinéraire de Marie fut un itinéraire de foi (grandissante) (début du § 2).

3’) Énoncé de la preuve démonstrative (fin du § 2 : à partir de « Au cours… »)

– En effet, croire est se livrer à l’insondable parole et aux insondables chemins de Dieu : cette nouvelle définition de la foi recouvre la précédente (celle donnée au n. d’avant) ; mais elle la précise et insiste sur deux points capitaux : tout d’abord, l’obscurité (synoyme de non évidence) et ensuite son caractère progressif, en croissance.

Il est à noter que cette croissance peut se prendre en deux sens différents : l’un objectif qui est la croissance du donné révélé, de ce qui est à croire ; et un second, subjectif qui est la croissance de la vertu même de foi dans le cœur du croyant. Car, contrairement à ce que l’on croit parfois, notre foi n’est pas donnée une fois pour toutes comme un capital dont il faudrait monnayer les intérêts (c’est l’un des sens de la phrase à la théologie bien courte: « La foi, on l’a ou on ne l’a pas »), mais c’est une graine appelée à grandir ; l’obéissance de la foi est une promesse dont la fructification normale est la sainteté. « Un saint est un chrétien normal », disait un jour le Cardinal Suenens à un journaliste qui lui demandait à brûle-pourpoint ce qu’était un saint.

– Or, Marie a avancé et plus encore, fut au centre des décrets divins, tout cela dans la foi. C’est ce qu’il reste à démontrer dans le détail : les n. 15 et ss vont le faire, en parcourant « certaines étapes de cette route » de Marie.

– Donc, Marie est celle qui par excellence a progressé sur la route de l’obéissance de la foi.

Précisons cette proposition à partir de la distinction ci-dessus : Marie a cheminé et grandi dans la foi au sens subjectif : c’est l’ »obéissance de la foi » dont parle Jean-Paul II (ce qui nous montre qu’il s’intéresse d’abord à cet aspect) ; mais aussi au sens objectif, dans la mesure où le Christ est lui-même la Révélation et qu’il s’est peu à peu manifesté. Et c’est en ce double sens que Marie est celle qui par excellence a avancé dans la foi : sa foi subjective, comme vertu fut exceptionnelle ; mais sa proximité de celui qui est la Révélation fut tout aussi unique (on le disait avant, Marie appartient à l’ordre de l’union hypostatique).

En regard le chrétien, désormais qu’ »aucune nouvelle révélation publique n’est […] à attendre » (Dei Verbum, n. 4), ne grandit que par rapport à la foi au sens subjectif ; il n’y a pas à découvrir quelque chose de nouveau dans le mystère de Dieu (une quatrième Personne…). C’est aussi l’une des raisons qui rend unique la foi de Marie.

5) N. 15 : La foi de Marie à l’Annonciation

a) Lecture

Lisons les paroles de l’ange que nous n’avons pas lu, les mettant de côté pour cette occasion (§ 1, début) : Elles concernent l’espérance messianique (notamment davidique, royale) d’Israël : celui qui naît de Marie doit être roi.

b) Application à notre thèse (§1, à partir de « Marie a grandi… » à la fin)

Or, Marie ne pouvait saisir tout le sens des paroles de l’ange (§ 1, fin) : où l’on voit que c’est l’aspect de non évidence, d’obscurité qui prédomine désormais.

Donc, à l’Annonciation, « Marie a professé avant tout son ‘obéissance dans la foi’ ».

C’est donc à un triple titre que sa foi est unique : et de par son objet exceptionnel (l’appel à la maternité divine), et par ce qu’elle y adhère avec tout son être (c’est ce que nous avons vu), et par son obscurité totale. De ce point de vue, il est bon de rappeler que la foi de Marie n’est pas différente de la notre ; ce qui fait la place unique de Marie n’est pas qu’un don de Dieu unique mais une réponse de foi unique ; et c’est là où Marie nous rejoint et nous est un modèle. Nous faire comprendre cela, tel est le dessein de Jean-Paul II, finalement.

6) N. 16 : La croissance dans la foi à la Présentation

a) Lecture de l’Évangile de la Présentation de Jésus au temple (§ 1 et 2)

Le pape continue à lire l’Évangile sans hésiter à le citer de longs passages entrecoupés de quelques commentaires mettant en valeur tel ou tel passage (plus loin, au n. 35, il citera même en entier le Magnificat).

Cette trame narrative n’est pas seulement commode ou fidèle à l’Écriture ; elle présente un intérêt comme curatif pour nos intelligences blessées ; en effet, la première blessure de l’intelligence aujourd’hui est la fuite du réel pour l’imaginaire ou sa reconstruction ; or, l’intelligence est d’abord faite pour pour lire le réel, dire ce qu’il est, avant que de chercher à le transformer ou à l’imaginer : la techno-science n’est bonne que subordonnée à cette première tâche, la plus urgente, celle de la contemplation (littéralement faire venir en soi comme dans un temple ; et on fait silence dans la demeure de Dieu, on s’y recueille).

a’) Circonstances (§ 1). Elles permettent de parler en passant de la Nativité.

b’) La rencontre avec le vieillard Syméon (§ 2, début) sur laquelle se concentre Jean-Paul II.

b) Application à notre thèse (§ 2 à partir de « Les paroles de Syméon… ») : Marie grandit dans la foi.

La distinction entre foi subjective et objective, pour ne pas être de Jean-Paul II est une clef de lecture commode. Aussi appliquons-la à notre preuve

1’) Du point de vue objectif déjà : ce qu’elle doit croire se précise (milieu du § 2)

a’) Preuve

D’abord, les paroles de l’Annonciation (sur les promesses de salut) sont confirmées. Mais plus encore, elle est précisée, elle est vue « dans une nouvelle lumière » : il y est en effet dit formellement que Jésus est le Sauveur (« Mes yeux ont vu ton salut »), et qu’il est la « lumière » des hommes. Et cette parole éclaire rétrospectivement les deux manifestations de Noël : la venue des bergers et celle des Mages.

b’) Conséquence

Jean-Paul II n’hésite pas à parler d’« une seconde annonce faite à Marie ».

2’) Du point de vue subjectif ensuite (à partir de « Si, d’une part… »)

a’) Preuve

Il est annoncé à Marie qu’elle devra cheminer dans la foi dans la souffrance, dans la douleur. Or, cela suppose bien entendu une foi plus profondément ancrée.

b’) La confirmation

Elle ne tarde pas à venir avec la fuite en Égypte (fin du § et du n.).

7) N. 17 : Croissance de la foi de Marie dans la vie cachée et publique

a) Le quotidien de la vie cachée (§ 1 à 3)
1’) Thèse

Elle est donnée dans les deux premières phrases du § 1

Pendant la vie cachée, Marie a vécu chaque jour dans la foi.

2’) Preuve

Il faut bien voir en quoi consiste cette foi.

a’) Certes, Marie sait un certain nombre de choses (§ 1, fin).

Mais ce que l’on sait, on ne le croit pas (si vous savez pourquoi la voiture roule, vous ne le croyez pas). Or, Marie sait notamment deux choses : sa conception est virginale ; or, celle-ci ne peut qu’être le fruit de l’action miraculeuse de Dieu ; aussi, n’a-t-elle pas de difficulté à penser que celui qu’elle enfante est le « Saint », « le Fils du Très-Haut ». En comparaison, nous ne pouvons que croire ces choses. Si l’on voulait être rigoureux, Marie, elle aussi, peut seulement croire que celui qu’elle porte est Fils de Dieu : elle ne peut en avoir aucune évidence et doit se fier à la parole de l’ange ; reste que cette foi est sans commune mesure avec la notre qui ne se fonde sur aucun signe.

Donc, il est bien vrai que de ce point de vue là Marie ne vit pas, n’avance pas dans la foi.

b’) Reste que Marie vit aussi dans la foi (§ 2)

Cette thèse : elle est énoncée dans la première phrase. Voici Comment Jean-Paul II l’établit

a’’) Preuve

En effet, et c’est une nouvelle définition de la foi : celle-ci est « un contact avec le mystère de Dieu ». Et chacun des mots porte.

Or, « constamment, quotidiennement, Marie est en contact avec le mystère » de Dieu.

D’une part, elle est au contact de Dieu, bien sûr, puisque Jésus est Fils de Dieu incarné et Dieu. Et comment imaginer contact plus intime et plus quotidien que celui de Marie avec son Fils qui en vertu de l’union hypostatique est Dieu ? Cela nous donne de saisir combien la foi de Marie a pu grandir à ce contact et cette intimité. Bien plus grand encore que celui établi par la communion eucharistique.

D’autre part, elle est au contact avec un mystère : et car la raison ne peut avoir l’évidence que celui qu’elle porte est Dieu et car il dépasse, par sa nouveauté radicale toute la révélation de l’Ancienne Alliance.

Donc, Marie vit dans la foi et dans la foi à chaque instant.

C’est donc que même si elle est en contact constant avec son enfant (cela était tout particulièrement vrai durant la grossesse), elle n’est en contact avec ce qu’il est véritablement, à savoir le Fils de Dieu que dans et par la foi.

b’’) Confirmation

Marie adhère à celui qu’elle porte qui est le Fils de Dieu. Or, on ne connaît le Fils que si le Père le révèle (Mt 11, 26-27). Et cette révélation se fait par le don de la foi.

c’’) Conséquences

– Marie est la première parmi les petits. Thème cher à Jean-Paul II ; il a déjà été vu, mais il s’éclaire d’une manière nouvelle.

– Marie fut donc bienheureuse durant toute la vie cachée. Mais attention, non pas heureuse d’une joie toute humaine comme on le pense parfois (les épreuves ne lui ont pas été épargnées, comme on le sait), mais heureuse d’une joie née de la foi : « Bienheureuse celle qui a cru ». Jean-Paul II nous indique par là la source véritable de la foi et de ce point de vue nous pouvons participer pleinement à cette joie.

– Jean-Paul II suggère le caractère unique de cette foi du point de vue objectif : car elle contient toute la nouveauté radicale de la révélation et plus encore « le commencement de la Nouvelle Alliance » (début du § 3).

3’) Qualité, caractéristique de cette foi (§ 3) : sa peine.

En fait Jean-Paul II ne donne pas d’autres raisons à ce caractère pénible de la foi que celle, générale et nullement propre à Marie, d’obscurité. En fait il renvoie à la référence par excellence qu’est S. Jean de la Croix, le docteur de la nuit obscure de la foi et de la vie mystique (4) : S. Jean de la Croix y montre bien que la croissance dans la foi est une avancée dans une nuit de plus en plus obscure ; Marie non seulement n’est pas soustraite à cette loi commune, mais elle l’a vit le plus totalement. Et ce renvoi allusif ne doit pas nous étonner si nous nous rappelons que Jean-Paul II a fait sa thèse de doctorat de théologie sur La foi chez S. Jean de la Croix : il le connaît donc bien.

b) L’épisode du Recouvrement au temple (§ 4, début)

Le Saint-Père ne détaille pas, se contentant de noter combien il confirme que Marie (mais aussi Joseph, ce qui sera repris dans la récente exhortation apostolique sur S. Joseph, Redemptoris custos du 15 août 1989) a vécu dans la nuit de la foi. En effet, elle ne comprit pas la parole de Jésus ; or, justement, la foi suppose l’obscurité, la non-évidence.

c) La vie publique (§ 4, dernière phrase), de même.

Et la parole d’Élisabeth que Jean-Paul II aime tant et a tant méditée revient une dernière fois sous sa plume.

8) N. 18 : La plénitude de la foi de Marie au pied de la croix

a) Thèse (première phrase du § 1)

La foi de Marie atteint son sommet à la Croix.

b) Preuve (suite du § 1 et § 2)
1’) Marie est dans la foi au pied de la Croix (deuxième phrase du § 1)

En effet, la foi requiert l’union fidèle au Fils. Or, Marie est là et « garde fidèlement l’union ».

2’) La foi de Marie atteint un sommet (§ 1 fin et § 2)

a’) Principe (§ 1, fin)

En effet, la foi requiert l’union fidèle au Fils et en particulier à la Parole de Dieu transmise par l’ange à l’Annonciation. Nous avons vu au n. 13, § 3 que la foi obéissait à « toutes les paroles ». Nous allons en voir toute l’importance.

Mais à l’Annonciation, il fut dit que Jésus aurait le trône de David et qu’il règnerait pour toujours.

b’) Application (§ 2)

Or, que se passe-t-il à la Croix ? D’une part, « Marie est témoin, humainement parlant, d’un total démenti de ces paroles » (quel trône que la Croix ! Comment croire que le Christ règnera dans les siècles quand on voit cet échec apparent, à vue humaine ?) D’autre part, Marie, on l’a dit au § 1 en citant Vatican II, est là et « garde fidèlement l’union ».

Donc qu’elle est grande, « héroïque l’obéissance de la foi dont Marie fait preuve » !

c’) Confirmation (§ 3)

Cela va apparaître encore plus distinctement avec la conséquence qui va suivre.

c) Conséquence (§ 3)
1’) Thèse (première phrase qui donne aussi le moyen terme)

Marie est profondément unie au Christ.

2’) Preuve

En effet, le propre du Christ est d’avoir vécu la kénose, c’est-à-dire le dépouillement total, selon la parole de l’hymne aux Philippiens (2,6-7), anéantissement qui va jusqu’à la mort.

Or, Marie vit dans la foi un total dépouillement ; c’est même le plus grand dépouillement spirituel qui ait jamais existé après celui du Christ. Il y a ici une mort à toutes ses attaches intérieures.

Donc, Marie fut ici plus intimement unie au Christ que toute autre personne.

D’abord, un mot sur ce terme un peu technique de kénose. Il vient du grec ekenossen que l’on trouve dans le passage de l’hymne aux Philippiens. Ce verbe signifie : « Il s’est anéanti lui-même, il s’est vidé lui-même ». Et on a formé le substantif kénose dessus pour signifier ce processus de dépouillement. Mais que l’on s’entende bien sur le sens de ce dépouillement : d’abord, il est libre, l’Incarnation est pure générosité d’amour (à plus forte raison, Dieu n’avait pas besoin de s’incarner pour se réaliser : si Dieu avait besoin de l’humanité, il serait légitime que je m’interroge sur la gratuité de son amour) ; ensuite il n’attente en rien son immuable divinité du Fils. Celle-ci n’est pas limitée, finitisée par cette venue dans la chair, comme on l’entend parfois dire. (5)

Ensuite, on comprend que l’anéantissement de Marie loin d’être adouci par sa foi, comme on le croit parfois (« Quelle chance, vous avez la foi ! Cela doit bien vous aider ! »), était proportionnel à sa foi, justement : car la foi est par nature union au Christ et qu’il vivait à cet instant l’anéantissement pour le salut de hommes (sur le sens de cet anéantissement comme ouvre de salut, cf. le développement dans Redemptor hominis, n. 8)

3’) Conséquence (dernière phrase)

Elle confirme l’obéissance de la foi de Marie qui réalise la parole de ce que Jean-Paul II a appelé la seconde annonciation, celle de Syméon.

9) N. 19 : Conclusion et transition

On pourrait considérer le n. 19 comme une seconde conséquence, un prolongement. Mais la logique de l’encyclique nous invite plutôt à y lire une transition préparant la troisième sous-partie.

a) Le thème de la troisième sous-partie est annoncé (§ 1)

Il va maintenant être montré que Marie joue un rôle dans la Rédemption opérée par le Christ. Jean-Paul II ébauche une démonstration dans le prolongement de qu’il vient de montrer

1’) Preuve (début du § 1)

En effet, Marie est celle qui vit pleinement l’obéissance de la foi. Or, le péché du commencement (le péché originel, comme on l’appelle) est un péché de désobéissance et d’incrédulité. Or, c’est ce péché qui justifie en premier lieu le salut, la venue rédemptrice du Christ (c’est là une donnée bien classique dans l’Écriture, et que Jean-Paul II ne trouve même pas nécessaire de montrer : cf. par exemple Rm 5, 12 à 21). Voilà pourquoi Marie est au « cœur même du mystère de la Rédemption ».

2’) Confirmation par l’autorité des Pères de l’Église et le Concile (deux dernières phrases)

C’est S. Irénée de Lyon (second siècle) qui le premier vit en Marie la Nouvelle Eve, dans un parallélisme voulu avec le Christ nouvel Adam (ce qui est là, un thème déjà présent dans le Nouveau Testament, chez S. Paul : par exemple dans l’Epître aux Romains ou aux Galates).

b) Articulation des deuxième et troisième sous-parties : Marie rend présente aux hommes le mystère du Christ (§ 2)

Jean-Paul II, selon la manière qui lui est coutumière, rappelle et renoue ensemble les deux thèmes de cette sous-partie : la plénitude de grâce et la foi (celle-ci étant le contenu de cette plénitude) et ouvre sur la sous-partie qui vient relative à al participation de Marie au mystère de la Rédemption.

En effet, il y a comme deux aspects au mystère de Marie : un « en soi » et un « pour nous »

– L’« en soi » : cet aspect est tout intérieur, immanent : c’est la foi de Marie qui est une clé nous donnant d’« accéder à la réalité intime de Marie… »

– Le « pour nous » : cet autre aspect est « économique », tout tourné vers l’extérieur, vers les hommes. Et de ce point de vue, Marie apparaît comme celle qui rend présente à tous les hommes de tous les temps le mystère du Christ, et le Saint-Père entend par là : le mystère de la Rédemption. Mais, après avoir ébauché une preuve au début du n. 19, il va maintenant le manifester en détail. Et pour cela, il va revenir au début de la vie publique du Christ.

Notes

(1) Selon une catégorie très classique en théologie mariale : Marie n’est pas seulement Mère de Jésus, elle est aussi sa « socia », mot quasiment intraduisible et qui veut approximativement dire : son associée au sens très fort.

(2) Sur les conciles, vous pouvez lire : Jean-Robert Armogathe, Les 21 références de l’Église. Tradition et développement. Du Concile de Nicée (325) à Vatican II, Paris, Fayard, 1977. Plus détaillée et remarquable, la collection dirigée par Gervais Dumeige : Histoire des Conciles Œcuméniques, Paris, Editions de l’Orante, 12 volumes, 1963 à 1975. En particulier sur le concile d’Ephèse dont il est traité plus bas, vous pouvez aller consulter le volume de la collection de Dumeige qui y est consacré.

(3) En fait, si on voulait être complet, il faudrait ajouter que l’on appréhende en premier lieu l’Église à partir du concept de société, de corps qu’il faut bien sûr aménager et purifier pour arriver à comprendre qu’elle est le rassemblement de la charité (cf. l’œuvre monumentale du Cardinal Journet, L’Église du Verbe incarné, Paris, DDB, 3 tomes, 1942-1969, surtout le second tome).

(4) Vous pouvez consulter ces œuvres qui sont éditées par exemple au Seuil, Paris, 1947 : Œuvres spirituelles, trad. du P. Grégoire de S. Joseph.

(5) Cf. à ce sujet l’article presque complet du jésuite Paul Henry, « Kénose » dans le Supplément au Dictionnaire de la Bible, t. 5, col. 7 à 161. Il montre que tous les Pères de l’Église sans exception ont interprété l’hymne dans un sens qui n’affecte pas la transcendance immuable de la divinité. Consultez aussi les mises au point de l’encyclique de Pie XII Sempiternus Rex de 1951, pour le quinze centième anniversaire du Concile de Chalcédoine.

Troisième sous-partie : « Voici ta mère »

De manière inaugurale et symbolique à Cana et de manière plénière à la Croix, Marie exerce une médiation maternelle à l’égard de tous les hommes, car le Christ l’a invitée à peu à peu élargir sa maternité

de sa Personne propre et de sa mission à la réalité de l’Église et du monde.

1) Introduction

Nous voici arrivés au second passage le plus central de l’Encyclique. Il nous retiendra un peut longuement car le raisonnement de Jean-Paul II est riche et serré.

Jean-Paul II va établir la médiation (maternelle) de Marie d’une manière à la fois originale et décisive. C’est là sans doute l’apport le plus important de l’Encyclique ; c’est même, nous le dirons en son temps, puisque le Saint-Père le souligne, une nouveauté dans l’enseignement magistériel.

Pour montrer que Marie est médiatrice, Jean-Paul II va procéder en trois temps soigneusement articulés, chacun se fondant sur un passage essentiel de l’Écriture concernant Marie

  1. a) Fondement de cette médiation : la maternité de Marie est une maternité dans la foi : Luc 11,27 et 28 (n. 20).
  2. b) Ébauche de cette médiation : Or, cette maternité dans la foi s’épanouit dans, fonde la médiation de Marie : Jean 2,1 à 11 (n. 21 et 22).

– Achèvement, accomplissement de cette médiation : Jean 19,25 à 27 (n. 23 et 24).

2) N. 20 : Marie est pleinement mère par la foi

Ici nous commençons la vie publique ; et, une fois n’est pas coutume, Jean-Paul II va bouleverser l’ordre chronologique pour l’intelligibilité de son exposé. En l’occurrence il commence non pas par Cana qui est le début de la vie publique, mais en plein milieu de cette vie publique ; et il nous le raconte dans la seule version que nous ayons, celle de Luc (11,27 et 28).

a) La remarque adressée à Jésus : v. 27 (§ 1 et 2)

1’) Lecture du texte d’Évangile, comme d’habitude (§ 1, début).

2’) Commentaire (§ 1, à partir de « Ces paroles… » à fin du § 2)

a’) Thèse

Les paroles de la femme révèlent et louent la maternité de Marie selon la chair.

b’) Exposé

D’une part, ces paroles révèlent Marie, car elle n’était sans doute pas connue au début du ministère de Jésus (fin du § 1). D’autre part, que révèlent-elles ? (§ 2) Que Jésus est fils de l’homme, est vraiment homme, grâce à cette maternité : si Marie n’avait pas donné son corps à son fils, le Sauveur n’aurait pu naître. Aussi le Christ « est chair et sang de Marie ». (lisez la belle citation de S. Augustin à la note 43 : elle est typique de sa « manière », qui sait allier la beauté de la formulation et la profondeur suggestive du contenu) Un signe en est d’ailleurs que c’est en S. Luc seulement que l’on parle de Marie concevant, mettant au monde et allaitant Jésus.

b) La réponse de Jésus : v. 28 (§ 3 à la fin)
1’) Principe, sens général (§ 3 à 6)

a’) Thèse (§ 3)

Jean-Paul II lit d’abord la réponse du Christ avant d’en formuler le sens profond : la maternité plénière et première est la maternité non pas charnelle mais spirituelle (celle qui se forme dans l’écoute et l’observance de la Parole de Dieu).

Attention, comprenons-le bien, mais cela apparaîtra mieux à partir du § 7, cette maternité spirituelle n’est pas exclusive de la maternité charnelle, mais seulement l’intelligence qui considère Marie doit passer de l’une à l’autre au lieu d’en rester seulement à ce qui est le plus apparent et de plus superficiel. C’est donc que le Christ se livre ici à toute une pédagogie qui fut d’ailleurs celle de toute sa vie : spiritualiser son auditoire, l’éveiller à la réelle profondeur des choses qui est spirituelle. Mais pour cela il part toujours du point où se trouve son auditeur ou son disciple pour peu à peu l’éduquer, l’ouvrir à une réalité plus ample, plus riche (sans renier les acquis antérieurs, mais en les remplissant différemment) : par exemple, avec Nicodème, Jésus part de la naissance que le pharisien comprend d’abord en un sens exclusivement charnel pour lui montrer que ce sens peut en fonder un autre, celui de la naissance, de la régénération spirituelle, celle du baptême (Jean 3) ; avec la Samaritaine, c’est l’eau et la soif qui servent de symboles (Jean 4) ; etc.

b’) Preuve (§ 4)

Jean-Paul II la prend dans un épisode très parallèle que l’on trouve ici aussi dans les autres évangiles Synoptiques. C’est l’autre lieu où il est aussi explicitement question de Marie (et même plus encore de sa présence). Or, ce passage montre là encore à l’évidence combien Jésus fait passer ceux qui l’écoutent « à la sphère des valeurs spirituelles ». (vocabulaire qui n’est pas sans rappeler M. Scheler auquel il a consacré sa thèse de philosophie).

c’) Confirmation (§ 5 et 6)

– Énoncé (§ 5) : l’épisode du recouvrement au Temple à 12 ans montrent aussi un tel passage de la maternité charnelle à la maternité spirituelle.

– Preuve (§ 6) : En effet, Jésus a dit à cette occasion qu’il devait « entièrement et exclusivement » des affaires de son Père. Or, cela doit s’entendre en un sens tout autre que charnel : en un sens spirituel, car les « affaires de son Père », c’est identiquement le « royaume de Dieu » dont on sait qu’il n’a rien de temporel et charnel. Mais, de ce point de vue, la fraternité ou la maternité est comme la paternité : ce sont toutes des relations humaines fondées sur les liens du sang et de la chair, d’abord. Aussi lors du Recouvrement au Temple, Jésus n’invitait-il pas à concevoir seulement la paternité (de Joseph) sous l’angle spirituel de la paternité de Dieu, mais aussi la maternité de Marie.

2’) Application à Marie (§ 7 et 8)

Venons-en à l’application particulière à Marie ; nous allons par la même occasion comprendre la réponse à la question, en connectant les deux maternités : la maternité charnelle dont traite la question et la maternité spirituelle dont parle Jésus.

a’) Ces paroles s’adressent à Marie (§ 7)

– Jean-Paul II commence par une question, plus, une difficulté : n’y a-t-il pas opposition entre les deux maternités ? C’est ce qu’une première lecture pourrait faire croire.

– Énoncé de la réponse : ces deux maternités ne s’opposent pas, au contraire. Or, Marie, on le sait, a engendré Jésus dans la chair. C’est donc que la réponse du Christ s’adresse en tout premier lieu à Marie : en elle se vérifie l’union entre les deux maternités. Autrement dit, Marie est mère selon une véritable maternité spirituelle.

– Pourquoi ? Nous l’avons vu en détail, Marie est celle qui par excellence écoute la Parole de Dieu, la garde et l’observe. C’est le même évangéliste Luc qui nous l’enseigne expressément (Jean-Paul II en donne quatre références). Comme la maternité spirituelle en son essence consiste en cette obéissance à la Parole, Marie est par excellence celle à qui s’adresse Jésus. C’est donc que les maternités ne s’opposent pas.

– Confirmation : La femme dans la foule et Jésus proclament Marie bienheureuse. Or, déjà Élisabeth avait proclamé Maire bienheureuse pou sa foi et Marie avait prophétisé en disant que les générations feraient de même : c’est ce que la vie publique du Christ inaugure. En conséquence, Maire est bien loué pour sa foi, ce qui ne peut que se rapporter à sa maternité spirituelle : elle a enfanté Jésus dans son cœur, par la foi avant que de l’enfanter dans sa chair, disions-nous avant à la suite des Pères.

Il y a donc comme une convergence entre les quatre béatitudes, celle de la femme dans la foule, celle de Jésus lui répondant et celle d’Élisabeth confirmée dans le Magnificat.

b’) Or, la condition de la maternité spirituelle de Marie est la foi (§ 8)

Jean-Paul II distingue deux temps de cette maternité dans la foi : le premier est l’Incarnation dont on a vu qu’elle impliquait aussi une profonde démarche de foi, un engendrement dans la foi.

– En effet, déjà lors de l’Incarnation, nous avons vu que Marie n’a pas seulement accueilli l’action de l’Esprit Saint dans sa chair, mais d’abord elle y a consenti en adhérant aux paroles de l’ange : et c’est justement cela que nous appelons la maternité spirituelle. Or, Maire a adhéré dans la foi la plus totale (dans l’obscurité notamment). C’est donc que la maternité spirituelle (en général et en particulier celle de Marie) se fonde sur la foi.

– Mais il y a plus profond encore (à partir de « Mais à mesure… »)

L’intuition de fond que Jean-Paul II n’explicitera jamais pour elle-même (même si on trouvera un début d’élaboration n. 45, § 1) est que la maternité ne s’arrête, ne se termine (au sens propre de trouver son terme, son point d’achèvement) qu’à la personne toute entière, en tout son être : déjà en son être charnel et spirituel (et nous avons vu que c’est cela qui fait que Marie n’est pas que la mère d’un homme, mais la Mère de Dieu) ; mais aussi en son déploiement historique, en son agir, et, pour le Christ, cet agir a pour nom Mission, celle que le Père lui a confiée. Or, il est évident que cet accueil de la Personne et de la mission du Christ ne peut se faire que dans la foi (en la Parole de Dieu). Mais de plus, le dévoilement de la dimension plénière de cette Personne et à plus forte raison de sa mission suppose du temps et donc une croissance dans la foi. Il y a eu parallélisme entre ce dévoilement progressif, pédagogique de la Mission du Christ et la croissance de la foi de Marie, son ouverture à la « nouveauté » de la mission. et de sa participation maternelle à la Mission, ce que nous verrons mieux dans la suite.

D’où cette conclusion capitale pour comprendre l’Encyclique et surtout le cœur de Marie. Ce n’est pas d’un coup mais peu à peu que Marie a découvert la réalité plénière de sa maternité spirituelle : celle-ci est livrée au même rythme propre que la foi ; or, on sait que cette foi de Marie a continuellement grandi durant toute sa vie. Et il importe de le préciser contre toutes les tendances à idéaliser Marie, à en faire un enfant prodige qui n’aurait pas connu une continuelle croissance de sa foi, comme si cela pouvait nuire à sa grandeur, alors que cette foi obscure, sans lumière est justement son plus pur titre de gloire, et qui fait que l’Église la loue chaque soir, à Vêpres, comme bienheureuse (dans sa foi).

– Conséquence (dernière phrase du n. 20) : Marie est la première disciple du Christ, puisque le propre du disciple est de suivre le Christ dans la foi et que Marie fut la première à adhérer au mystère même du Christ et ainsi permettre l’incarnation.

3) N. 21 et 22 : La médiation maternelle de Marie

La réflexion de Jean-Paul II progresse avec rigueur. Revenant en arrière, à l’épisode des noces de Cana qui inaugure la vie publique du Christ, le Saint-Père va montrer que la maternité dans la foi de Marie s’ouvre en médiation maternelle. Le plan suit le texte de Jean 2

a) Le contexte (§ 1)
1’) Le début du texte : l’invitation à Cana (§ 1, début)

Après avoir lu Jean 2,1-2, Jean-Paul II commente : « le Fils semble invité à cause de la Mère ». J’ajouterai volontiers : de même, le Fils de Dieu fut comme invité à inaugurer sa vie terrestre par Marie, comme il le sera plus tard pour inaugurer sa vie publique, et comme plus tard encore, le temps de la visibilité de l’Église s’inaugurera (notamment) grâce à la prière de Marie.

2’) La fin du texte (§ 1, dernière phrase)

Le fruit des noces de Cana fut que Jésus donna son premier signe. Or, ce signe nous donne de voir la gloire du Verbe, selon la belle parole du prologue (Jean 1,14 : « Et nous avons vu sa gloire »).

b) Le texte et précisément, le dialogue où Marie intervient (§ 2 à fin du n. 22)
1’) Lecture du texte (§ 2)

Jean-Paul II en profite pour préciser quelques points intéressants, comme le sens de l’heure dans l’Évangile de S. Jean.

2’) Commentaire (§ 3 à fin du n. 22)

Jean-Paul II commence par une exclamation qui nous dévoile toute l’attitude qui est la sienne et qui doit être la nôtre lorsque nous abordons l’Écriture, surtout dans ces passages clefs : celle d’une crainte respectueuse face à la profondeur du mystère exprimé par l’Écriture ; en l’occurrence ici, c’est le mystère de l’union spirituelle si intime régnant entre Marie et Jésus. Cela nous donne aussi la perspective de l’analyse qui va suivre : Jean-Paul II centre son intérêt sur la relation existant entre Marie et Jésus, et non pas par exemple sur le rôle de Marie dans la vie publique de Jésus, etc.

Or, il comporte deux voire trois aspects qui traitent de la médiation de Marie : cet épisode de l’évangile met en place la médiation de Marie.

a’) Relation de Marie à tous les hommes (§ 3)

Ce § est particulièrement riche et dense

1’’) Nous avons vu dans le n. précédent que la maternité de Marie présentait une dimension nouvelle, d’ordre spirituel. Et c’est là tout l’apport des évangiles Synoptiques qui s’arrête donc principalement à cela.

2’’) Or, cette maternité spirituelle apparaît comme sollicitude pour tous les hommes. Et cette découverte est l’œuvre propre de l’évangile johannique (cela se confirmera encore avec le texte suivant que nous analyserons au n. 23). En effet, Marie ne dit-elle pas : « Ils n’ont plus de vin » ?, phrase simple mais symbolique de son souci très concret des êtres. Mais comme il va être dit plus bas dans un instant, la reconnaissance de cette misère concrète est désir de la manifestation de son Fils Jésus. Et ce signe miraculeux libérant l’homme d’un mal de peu d’importance (le manque de vin à une noce) est signe de la puissance messianique qui commence à se déployer pour venir délivrer l’homme de tout mal : en effet, c’est ce que dit la parole d’Isaïe reprise par Jésus come programme de tout son ministère (en Luc 4,18).

3’’) Or, cette sollicitude a tous les caractères d’une médiation (§ 3, à partir de : « Il y a donc… »)

– Preuve : En effet, au sens étymologique, est médiateur ce qui se place « au milieu », entre deux autres êtres ou choses. Or, à Cana, « Marie se situe entre son Fils et les hommes dans la réalité de leurs privations ». Donc Marie mérite pleinement le titre de médiatrice aux noces de Cana.

Mais nous avons vu que cet épisode a un rôle symbolique, représentatif, programmatique, en particulier parce qu’ici Jésus inaugure sa vie publique et donc son ministère messianique dont le miracle est l’une des composantes, l’un des signes. Or, tout évènement originel, initiateur, fondateur revêt une importance d’exception : de l’entrée dans la vie à l’entrée dans la vie divine (par le baptême), jusqu’à des évènements plus banals, comme l’entrée dans un pays que l’on ne connaît pas.

– Or, déjà Jean-Paul II détaille certaines caractéristiques de cette médiation

C’est une médiation intérieure et non pas extérieure, car elle est maternelle : le Saint-Père ne fait qu’effleurer l’idée parce qu’elle sera abondamment reprise par la suite, à commencer par le n. suivant. Par ailleurs, c’est une médiation de prière, précisément d’intercession (ce qui sera revu aussi en troisième partie : n.). En comparaison, le sacrement est une médiation de salut aussi mais de type instrumental, qui ne dépend pas de l’intercession de celui qui le reçoit (c’est typique dans le cas du baptême du nouveau-né), ni même du ministre, du prêtre l’administrant, même si cette prière est vivement recommandée (par exemple le prêtre peut être distrait, etc.).

Enfin, c’est ce que nous avons dit avant, son but n’est rien moins que le salut de l’homme.

b’) Relation de Marie au Christ (§ 4)

En effet, toute médiation implique intermédiaire, en l’occurrence la médiation de Marie la place entre Jésus et les hommes ; aussi toute étude d’une médiation comporte une double face : la relation de Marie à Jésus et la relation de Marie aux hommes. D’ailleurs, les deux paroles de Maire à Cana se rapportent à ces deux relations : « Ils n’ont plus de vin » intéresse sa relation aux hommes ; mais « Faites tout ce qu’il vous dira » concerne sa relation à Jésus.

Jean-Paul II traite maintenant du second aspect de la médiation, en l’occurrence : « Marie est porte-parole de la volonté du Fils ». C’est tout le sens de la parole de Marie : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ».

Or, Marie prononce cette parole par ce qu’elle croit en Jésus. C’est donc que la médiation de Marie se fonde sur la foi.

3’) Confirmation : l’enseignement du Concile (n. 22)

En fait, Jean-Paul II veut d’une part montrer un autre aspect de la médiation de Marie qu’il n’a fait qu’effleurer, à savoir qu’elle est maternelle ; or, il le manifeste en montrant comment s’articulent les enseignements du Concile et de l’Encyclique sur la médiation exercée par Marie.

a’) Ce que dit le Concile (§ 1)

Que nous enseigne en effet le Concile sur ce sujet ? La Constitution Lumen Gentium ne traite pas explicitement de la médiation de Marie, mais elle met en relation son rôle maternel et la médiation du Christ. Elle s’arrête donc au rapprochement, mais n’en tire pas les conséquences jusqu’au bout, ce que justement va faire le Saint-Père.

b’) Ce qu’il ne dit pas et que précise Jean-Paul II (§ 2)

Maire est mère à l’égard des hommes, tel est l’enseignement de Vatican II. Or, c’est parce que Marie est mère qu’elle est médiatrice : tel est l’enseignement des noces de Cana qui est « la première annonce » de cette médiation ; voilà ce qui est nouveau et que n’avait pas dit le Concile. Aussi la médiation de Marie est-elle essentiellement maternelle.

Nous assistons ici à un cas typique de progrès dans l’explicitation de la révélation. Et il est très instructif de voir comment cela se passe : Jean-Paul II ne prétend nullement innover absolument, réaliser une création « ex nihilo », à partir de rien. Au contraire, toute la lecture de l’Encyclique le montre à foisons (remarquez par exemple le nombre de citations de Vatican 2 dans ce seul numéro), c’est la méditation assidue de l’enseignement de Lumen Gentium, chapitre 8 qui a mis Jean-Paul II sur cette piste.

4) N. 23 et 24 : La plénitude de la médiation de Marie

a) Intention (n. 23, § 1, première phrase)

Nous passons du début de la vie publique à son terme, son achèvement. Aussi de même que la médiation de Marie s’ébauchait à Cana, de même va-t-elle prendre ses pleines dimensions à la Croix. Nous allons donc lire maintenant cet autre passage de Jean, le seul évangéliste qui parle de la médiation de Marie et par la même occasion de sa présence au pied de la Croix.

b) Lecture du texte (§ 1, fin)

Jean-Paul II donne le texte sans l’assortir de glose.

c) Enseignement du texte par rapport à la médiation de Marie (§ 2 et 3)

D’abord, cet épisode exprime la sollicitude de Jésus à l’égard de sa Mère : nous est ainsi rappelé indirectement que cette sollicitude maternelle de Marie en quoi consiste sa médiation est toujours seconde, subordonnée à celle de Jésus ; d’autre part, et c’est cela qu’il faut approfondir, le « testament de la Croix » nous parle de la sollicitude de Marie, donc de sa médiation.

Celle-ci se trouve approfondie, accomplie sur trois points dont les deux premiers sont essentiels

– Quant à sa finalité, son but (§ 2, troisième phrase)

L’épisode des noces de Cana l’avait symboliquement et implicitement évoquée. Ici, cette fin est clairement énoncée : c’est la coopération au « mystère pascal du Rédempteur », autrement dit du salut.

– Quant à l’extension de la médiation (§ 2, fin)

Le mystère du salut que réalise la Croix est pour tous les hommes. Or, Marie au pied de la Croix est dans le rayonnement de ce mystère. C’est donc qu’elle est donnée come Mère (et par là comme médiatrice) à tous les hommes. D’autant qu’elle est donnée comme Mère à Jean (car à la suite de la tradition la plus commune, Jean-Paul II n’hésite pas à identifier Jean et le « disciple que Jésus aimait ») et que Jean symbolise tout homme : Jean-Paul II dira d’ailleurs au n. 45, § 2, la raison profonde pour laquelle Jésus s’adresse à lui seul.

– Quant au fondement de la médiation (§ 3) : son origine est la foi (bien sûr dans la charité) ; mais l’épanouissement de la médiation, la nouveauté de la maternité de Marie à la Croix se fonde sur un amour nouveau, et Jean-Paul II le qualifie même de « définitif ». Il est parallèle et proportionné à la profondeur unique de la foi de Marie lorsqu’elle se retrouve à la Croix (cf. n. 18, § 3 o^il est parlé de « kénose de la foi »).

On voit donc une nouvelle fois combien le Saint-Père est attentif à placer Marie sur un chemin de croissance et de pèlerinage (dans la foi et la charité, et par là de participation au mystère du Christ et de la communication de son salut à tous les hommes). Cette dimension de progrès, de patiente avancée dans le temps est avec l’acceptation d’autrui et de sa différence : l’acceptation, l’intégration de ces deux « rocs de l’altérité » que sont le temps et notre prochain sont le signe par excellence de notre accès à l’état de maturité humaine) ce que l’homme a le plus de mal à accepter. Ce n’est pas un hasard si la première qualité de la charité est d’être patiente (cf. I Co 13,4). Or, c’est la condition, le propre de la créature est de s’inscrire dans le temps, dans une histoire. Il y a donc comme un prométhéisme, un orgueil à refuser que les choses s’effectuent dans la durée, prennent du temps.

d) Confirmation (n. 24)
1’) Confirmation de la finalité rédemptrice de cette médiation (§ 1)

– Jean-Paul II se fonde sur l’Écriture, en l’occurrence le grand texte marial de Gn 3, 15 : en effet, il y est dit que la femme aura un rôle rédempteur à jouer. Or, justement, à Cana comme au pied de la Croix, Jésus appelle Marie non pas par son nom mais « femme ». C’est donc quelle occupe une « place unique […] dans l’économie du salut » (pour reprendre avec Jean-Paul II les mots de l’introduction)

– Une citation du Concile le confirme.

2’) Confirmation de l’extension universelle de la médiation de Marie (§ 2 à la fin)

Cette dernière partie aura aussi pour mission de ménager une transition entre première et seconde parties, selon la manière toujours très souple de Jean-Paul II.

– Thèse (§ 2, première phrase) : Marie exerce sa maternité, sa médiation à l’égard de tous les hommes et plus précisément de l’Église, ce qui est justement le thème de la troisième partie.

Là encore, il est fait appel aux double témoignage de l’Écriture et du Concile

– Preuve scripturaire (§ 2, fin) à laquelle se joint la Tradition. Notez quel plaisir Jean-Paul II prend plaisir à réenchasser ses différents thèmes.

– Preuve par le Concile (§ 3 et 4) : après avoir cité longuement Lumen Gentium, ch. 8 (§ 3), le Saint-Père commente (§ 4). Il donne un signe plus qu’une raison du rôle maternel de Marie dans l’Église, à savoir : de même qu’à l’Annonciation Marie fut présente à l’Incarnation du Verbe, de même à la Pentecôte, elle fut présente à la naissance de l’Église. Et ces deux présences étaient maternelles. Mais il faut montrer cette correspondance de manière plus profonde et plus décisive. C’est ce à quoi va s’exercer les deux parties restantes de l’Encyclique.

Pascal Ide

2.3.2026
 

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