L’Étranger, drame franco-belge en noir et blanc réalisé et co-écrit par François Ozon, 2025. Adapté du roman éponyme d’Albert Camus, Gallimard, 1942. Avec Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Pierre Lottin, Denis Lavant, Swann Arlaud. Est récompensé du César 2026 du meilleur acteur dans un second rôle pour Pierre Lottin.
Thèmes
Colonialisme, absurde, présentisme, Nietzsche.
Il fallait s’y attendre, cet iconoclaste qu’est Ozon n’a pas seulement adapté, mais déplacé la problématique du roman. Mais il demeure suffisamment fidèle à celui-ci pour qu’il justifie notre vigilance.
- Sans surprise, les déplacements parlent d’abord d’une thématique très actuelle, le colonialisme. Un signe ne trompe pas. La première phrase, pourtant si célèbre : « Aujourd’hui, maman est morte [1]», ne sera prononcée que tardivement et est remplacée par l’affirmation autrement provocante qui, comme par substitution, apparaît dans la deuxième moitié du roman : « J’ai tué un Arabe [2] ». De même, le meurtre anonyme est remplacé par l’assassinat d’un homme à l’identité racée et tracée, non seulement un Algérien, mais le frère d’une des victimes de ce souteneur, qui est son voisin. Enfin, au procès assistera la jeune femme qui a subi la violence, ouvrant ainsi la charge anticoloniale à l’intersectionnalité.
Les transpositions parlent aussi de la perspective propre au cinéaste, dont on sait le sensualisme. Avec le cinéaste de Jeune et jolie (2013) ou de L’amant double (2017), le soleil aveuglant devient un élément ambivalent dont Meursault souffre tout le film, avant qu’il ne soit le lieu d’une révélation finale à la Deleuze (dans sa réinterprétation nietzschéenne de Vendredi ou les Limbes du Pacifique [3]) où le bonheur éprouvé (« la tendre indifférence du monde » dont parle la dernière page [4]) se mêle et se mélange à l’exposition à la douce caresse solaire (ce que l’affiche n’a pas oublié). Bien évidemment aussi, la relation avec Marie, plus développée que dans le roman, devient l’occasion d’une passion que seul le mutisme anesthésique de l’anti-héros empêche d’être torride.
Enfin, la trame narrative qui est aussi blanche et neutre que possible dans le roman devient une alternance de plans actifs et (plus) contemplatifs. Et le choix de remplacer le récit à la première personne (par exemple, en voix off) par une caméra qui s’attarde sur le corps du jeune premier s’exposant à la lumière de Tanger dit, certes les attirances du réalisateur, mais plus encore, une translation de l’intérieur vers l’extérieur, de l’esprit vers le corps, du métaphysique vers l’esthétique qui, avec le prime transfert politique, finit par travestir, voire trahir le projet philosophique de Camus, dont nous allons reparler. Il n’est pas jusqu’au dialogue, lui aussi fameux, avec l’aumônier (Swann Arlaud) qui ne soit lesté de cette charnalité jusqu’à l’ambiguïté, par l’introduction du geste du prêtre auquel répond l’agression physique de Meursault [5].
- Toutefois, François Ozon ne trahit pas totalement l’œuvre de Camus – ne serait-ce que parce que, hors le détail ci-dessus, la rencontre avec l’aumônier est restitué avec une relative fidélité. Même si plus de 80 ans ont passé, on ne saurait oublier que ce roman, traduit en soixante-huit langues, est le troisième roman francophone le plus lu dans le monde, après Le Petit Prince de Saint-Exupéry et Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne, et qu’il exerce toujours son pouvoir de séduction sur les adolescents. En dénoncer la toxicité est donc un devoir d’hygiène mentale.
Avant d’enrôler l’indifférence du héros dans une interprétation philosophique, n’écartons pas trop vite l’hypothèse qui fut émise d’un syndrome Asperger – même si le tableau clinique semble plutôt incomplet. Au minimum alexithymique et au maximum narcissique, Meursault fait souffrir beaucoup plus qu’il ne souffre : « Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas [6] ». Et nous sommes, aujourd’hui beaucoup plus qu’à l’époque où Camus écrivait son premier roman, de ces troubles psychiques, voire psychiatriques.
On ne peut non plus écarter trop vite, à l’autre bout, l’explication spirituelle qu’est le tædium vitæ (« le dégoût de la vie ») caractéristique de l’acédie. Évoquée dans la remarquable et très lucide analyse que l’existentialiste chrétien Gabriel Marcel donne de son collègue existentialiste athée Camus [7], elle est justifiée ici par une batterie convergente de nombreux signes [8] – le zèle au travail et la fuite dans le divertissement excepté. Et, même étranger à L’Étranger, le spectateur en fait lui-même l’expérience affective, en épousant le quotidien morne, indifférent et désespérément vide de son protagoniste.
Mais, à mon sens, la véritable interprétation n’est ni médicale ni mystique, mais philosophique, ainsi que Sartre l’a bien compris dans une explication fameuse, parue six mois après la publication du roman, explication que Camus n’a pas reniée [9]. Marcel parlera d’un « monadisme » volontaire par lequel le personnage de Meursault, incarnation de la philosophie camusienne [10], se coupe intentionnellement, très rigoureusement et très vigoureusement, de la double altérité constitutive de l’humain : le prochain et le temps (en l’occurrence, le passé autant que l’avenir ). Joue à plein la polysémie du titre qui ici évoque celui qui a décidé de se rendre étranger au reste de l’humanité. En ce sens, on ne peut reprocher à Meursault son indifférence à l’égard de sa mère, de Marie ou de sa victime. Car, s’il ne donne rien, Meursault ne reçoit rien : avec beaucoup de cohérence, il se refuse obstinément à dépendre de ce qui que ce soit, d’immanent ou, a fortiori, de transcendant : « Quant à moi, je ne voulais pas qu’on m’aidât [11] ».
L’altérité synchronique (autrui) n’est jamais loin de l’altérité diachronique (le temps). Continuons à lire le fameux incipit : « […] Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier [12] ». De même se coupe-t-il de tout passé et de tout avenir, dans un présentisme qui n’est pas tant stoïcien ou bouddhiste que nietzschéen. L’aveu éclairé et éclairant : « J’ai compris alors qu’un homme qui n’aurait vécu qu’un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s’ennuyer prêtre à vivre cent ans en reparcourant la chambe où il a vécu un jour », évoque d’autant plus l’éternel retour que celui-ci fut, pour le philosophe du surhomme, le fruit d’une révélation mystique.
Si le diagnostic de Marcel sonne si juste, c’est à Blondel que je demanderai la réfutation. Marcel en ébauche la perspective en notant que la raison ne sert de rien, entendez la réfutation par le seul rationnel (l’esprit de géométrie), mais que la critique ne peut venir que du cœur (de l’esprit de finesse), de l’expérience vécue. C’est la première partie de l’Action qui a développé l’argument en montrant la contradiction performative du nihiliste : le condamné à mort tel qu’il est décrit par Camus ne s’oppose pas au suicide parce qu’il s’est déjà suicidé intérieurement.
Pascal Ide
[1] Albert Camus, L’étranger, Paris, Gallimard, 1942, p. 9.
[2] Plus précisément : « J’ai dit que j’avais tué un Arabe » (Ibid., p. 102).
[3] Cf. site pascalide.fr : « Vendredi ou les limbes du Pacifique. Une histoire de la postmodernité ? ».
[4] Albert Camus, L’étranger, p. 171-172.
[5] Certes, le roman parle de cette demande de baiser : « L’aumônier […] m’a demandé très vite si je lui permettais de m’embrasser » (Ibid., p. 167). Mais, précédé par le constat « L’aumônier m’a regardé avec une sorte de tristesse » que manque le film, ce geste ne doit-il pas se lire comme une réminiscence d’un autre baiser, celui d’Aliocha à Ivan qui, lui-même, répète celui du Christ au Grand Inquisiteur ?
[6] Ibid., p. 64.
[7] Cf. Gabriel Marcel, « Le refus du salut et l’exaltation de l’homme absurde », Homo Viator, Paris, Aubier Montaigne, 1944, p. 269-273.
[8] Il est révélateur que, lorsqu’il est interrogé par la juge (qui, dans le roman, était un homme), sur un éventuel regret de « mon acte », Meursault, après avoir « réfléchi », réponde : « plutôt que du regret véritable, j’éprouvais un certain ennui » (Ibid., p. 101).
[9] Cf. Jean-Paul Sartre, « Explication de L’Étranger », Cahiers du Sud, février 1943 : repris dans Situations I, Paris, Gallimard, 1947, p. 99-121.
[10] Le mot « absurde » n’est prononcée qu’une seule fois dans le roman, lors de la révélation finale et vécue comme libérante : « Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères » (Albert Camus, L’étranger, p. 169-170. Souligné par moi).
[11] Ibid., p. 164.
[12] Ibid., p. 9.
À Alger, en Algérie française, dans les années 1930 ou 1940, Meursault (Benjamin Voisin), jeune homme vivant seul, vient de perdre sa mère, laquelle vivait dans un asile. Il semble indifférent à cet évènement, comme à toute autre chose. Hors ses collègues de travail, ses seules relations sont avec son voisin proxénète, Raymond Sintès (Raymond Sintès), sa petite amie Marie Cardona (Rebecca Marder).