La vie d’une femme, drame franco-belge de Charline Bourgeois-Tacquet, 2026. Avec Léa Drucker et Mélanie Thierry.
Thèmes
Abandon, don, visage, homosexualité.
Si l’évolution de l’héroïne est en partie réjouissante, sa mise en œuvre elle, est inquiétante. Alors que les critiques comparent scénaristiquement La vie d’une femme (découpé en dix chapitres) avec Julie (en douze chapitres) (Joachim Trier, 2021), j’étais plus tenté de le mesurer sociologiquement à Un grand patron (Yves Ciampi, 1951) – et, depuis, éthiquement, à Garance (Jeanne Herry, actuellement sur les écrans).
- Il ne s’agit pas de nier les décalages (de sexe, de génération, de pellicules, etc.) ni les différences (si tous deux sont des êtres de tête, le professeur Delage est menacé par le défaut de cœur et Gabrielle, par son excès). Mais, au-delà, nous sont racontées deux histoires convergentes.
Deux histoires de médecins, de surcroît, de chirurgiens de talent, reconnus et bienfaisants. Deux histoires, également, de professionnels qui sont insérés dans une institution qu’ils servent et qui, en partie, les dessert et les asservit. Deux histoires, surtout, de personnalités fortes qui attirent plus qu’elles ne sont attirées, qui maîtrisent et se refusent à la démaîtrise. Dans La vie d’une femme, au choix : « Je suis marié à Robocop » (Henri) ; « Tu es un moine-soldat » (re-Henri ?) ; « T’es une guerrière, t’as jamais eu besoin de personne » (Kamyar). Dans Un grand patron : « Ta seule faiblesse, lance Florence Delage (Renée Devillers) à son époux Louis (Pierre Fresnay), c’est de ne pas en avoir ». Et encore davantage, deux histoires de changements, non pas radicaux, mais subtils et progressifs, où s’introduit un abandon qui dispose à un plus grand don : après le décès d’une patiente, Louis recueille le jeune Émile ; malgré l’incurie de l’Assistance publique et le départ de Kamyar (Laurent Capelluto), l’ami de trente ans, Gabrielle se refuse à l’amertume et s’invente une nouvelle voie professionnelle.
- Demeure un double désaccord, éthique et psychologique, qui m’a interdit de pleinement entrer dans ce film qui pourtant m’attirait tant.
Bien évidemment, le premier réside dans l’instrumentalisation de la sexualité et de sa portée symbolique : l’expérience bisexuelle. Comme si la légitime remise en question du carcan que Gabrielle s’est imposée devait passer par le fracassement du prétendu tabou de l’hétérosexualité ; comme si l’émancipation de la norme hétéro était le paradigme de tout affranchissement – les images sensuelles venant opposer la dureté des relations homme-femme à la prétendue douceur de l’intimité gay…
Mon deuxième désaccord de fond réside dans la faille majeure de Gabrielle : le refus de la maternité. Elle le justifie par une histoire de parentalisation : « J’ai eu ma dose de prise en charge et d’angoisse ». Elle se justifie également par un coup de force volontariste : « Je ne veux pas me laisser emm… par un passé qu’on ne peut pas changer ».
Un itinéraire authentique, homogène et crédible de guérison aurait au contraire consisté dans la réconciliation avec ce désir de maternité qui partout se projette de manière transférentielle. Jusque, de la manière la plus patente, dans l’éducation du fils de son actuel mari. En se refusant à panser cette plaie suintante, Gabrielle ne pourra que multiplier ces faux-fuyants qui ne sont que des manifestations de son faux-self. Voilà pourquoi, lorsque Kamyar la trahira, il est vrai avec une lâcheté confondante, n’ose même pas lui annoncer son départ du service, elle ne saura pas convertir trente années de fidèle amitié en un pardon.
De ce point de vue, donc en creux, le film illustre éloquemment l’intime connexion entre les deux significations de la sexualité : union et procréation, altérité des sexes et altérité des générations. Le refus de l’un va de pair avec le refus de l’autre…
- Beaucoup de choses sont dites dans le titre. Centré sur l’individu, il minimise la relation. Même si Gabrielle continue à soigner ses patients, s’engage à être plus attentive à Henri (« Je vais faire attention de ne plus te blesser »), son évolution majeure s’identifiera malheureusement plus à une centration sur soi qu’à un surcentrement sur autre que soi. Tout opposé est le changement opéré en Louis Delage qui découvre de concert la vulnérabilité et la tendresse.
Rêvons un instant. Plus que La vie d’une femme, Le portrait d’une femme n’aurait-il pas mieux dit le propos du film ? Il aurait exprimé la profession de Gabrielle qui est chirurgienne spécialiste de la réparation des visages, et repris la belle philosophie de vie qu’elle expose dans le discours final au congrès de médecine. Elle y montre que le visage est le signe de l’identité, donc que le nouveau visage est une nouvelle identité, et son renouvellement une évolution. Mais, paradoxalement, le visage n’est-il pas à la fois la partie la plus propre de mon corps et celle que l’autre connaît le mieux et donc m’appartient le moins ? Don de soi, vérité de la liberté.
Pascal Ide
Gabrielle Conti (Léa Drucker) est une chirurgienne d’âge mûr, sans enfant, mais mariée à Henri (Charles Berling) qui, lui, a deux enfants, à présent jeunes adultes. Sa vie est entièrement accaparée par son travail, ses responsabilités, le prochain déménagement de son service ainsi que par l’association médicale à laquelle elle appartient, qui intervient en Ukraine. À cela s’ajoute la prise en charge de sa mère Arlette (Marie-Christine Barrault), qui est en train de développer la maladie d’Alzheimer. Lorsque Frida (Mélanie Thierry), une écrivaine, vient passer quelques semaines dans son service pour les besoins d’un roman, elle se trouve confrontée à des questions sur sa carrière et sur elle-même ; sa vie commence à changer.