Le Carême qui s’ouvre en ce jour un temps de repentance. Voulons-nous nous repentir en vérité ?
Dans un sermon adressé au grand public, Saint Newman interpelle ses auditeurs en prenant l’exemple d’Esaü. De prime abord, celui-ci mérite notre pitié et semble être un homme pieux, lui qui demande à son père Isaac la bénédiction : « Bénis-moi aussi mon père ! » Gn 27,34), alors que Jacob vient de l’extorquer par un mensonge. Mais ce serait être amnésique de l’histoire : « Esaü avait commis dans sa jeunesse un très grand péché contre Dieu […] : se défaire de son droit d’aînesse en faveur de son jeune frère Jacob ». En effet, « en ces temps-là, cette bénédiction avait un grand poids, du fait qu’elle avait la valeur de la prophétie ». Or, « en échange, Esaü était parti à la chasse » et lui avait préféré un « plat de lentille ». De fait, « lorsque Esaü le pria de lui donner le plat de lentille, il dit qu’il e lui donnerait en échange de son droit d’aînesse ». Il nourrissait donc « un mépris de ce don particulier de Dieu ». En regard, « Jacob appréciait le droit d’aînesse à son juste prix, contrairement à Esaü : sa foi lui donnait ce discernement ». D’ailleurs, « Esaü ne manifestait ni repentance ni remords pour ce qu’il avait fait. Il n’éprouvait nulle crainte d’un châtiment éventuel de Dieu. Il n’avait de regret que pour la perte de son droit : nul acte d’humilité chez lui [1] ».
L’épître aux Hébreux ne dit pas autre chose lorsqu’elle traite Ésaü de « profanateur », parce qu’il « vendit son droit d’aînesse en échange d’un seul plat. Vous savez que par la suite, quand il voulut recevoir en héritage la bénédiction, il fut rejeté » (He 12,16-17). Ne fut-ce pas aussi le cas d’« Adam et Ève [qui] vendirent leur droit d’aînesse pour le fruit de l’arbre [2] » ?
Et Newman d’appliquer cet exemple à celle de ses contemporains : « Les hommes de maintenant vendent souvent [leur droit d’aînesse, c’est-à-dire le don de Dieu], non certes pour quelque chose d’aussi simple » qu’un plat de lentille, « mais pour quelque profit mauvais ou autre chose d’analogue », « en vertu d’un laisser-aller dû à une insouciance ou à une paresse spirituelle généralisées, repoussés qu’ils sont par un style de vie austère, et ne prenant nullement à cœur le service de Dieu [3] ». « Et comme Esaü, au lieu de se repentir d’avoir bradé leur droit d’aînesse, ils arrivent pour se faire bénir, comme si c’était la chose la plus naturelle [4] ».
En regard, « voulez-vous voir comment un pénitent doit revenir à Dieu. Tournez-nous vers la parabole de l’enfant prodigue. Lui aussi avait fait foin de son droit d’aînesse, tout comme Esaü. Certes ! Mais quelle différence dans son retour au père ! Il revint avec un aveu profondément sincère et en s’humiliant [5] ». Et nous-mêmes ? « À Noël nous renaissons avec le Christ ; à Pâques, nous tenons le banquet eucharistique. En Carême, c’est par » le troisième sacrement, « la pénitence que nous joignons ensemble ces deux grands sacrements. Êtes-vous prêt à dire, mes frères […] que vous n’avez pas péché à un degré plus ou moins grand contre les grâces de Dieu […]. Voici donc que l’Église vous offre ce temps à dessein [6] ».
« Ces conseils conviennent particulièrement à un siècle comme celui-ci, où un effort général se manifeste en vue de faciliter la vie de multiple façon […]. On pense en général que des conditions de vie aisées sont un heureux privilège […] ; on pense qu’il est normal et convenable de faire usage de tous les moyens disponibles pour rendre la vie agréable […]. Descendez donc de vos chambres hautes en ce temps qui est le nôtre pour écarter ce qui, autrement, pourrait arriver […]. Rendez à Dieu quelques-uns de ses dons, afin de jouir de tous les autres en toute sécurité. Jeûnez, veillez, répandez-vous en aumônes, persévérez dans la prière [7] ».
Pascal Ide
[1] John Henry Newman, « Le Carême, temps de repentance », trad. Yves Denis, Sermons paroissiaux, tome VI, 2, p. 27-28.
[2] Ibid., p. 29.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Ibid., p. 30.
[6] Ibid., p. 31.
[7] Ibid., p. 32-33.