La résurrection de Lazare, un résumé de l’évolution de l’exégèse

L’évolution du traitement narratif et symbolique donné au personnage de Lazare et notamment à l’épisode de sa résurrection (Jn 11) est révélateur de l’évolution de l’interprétation biblique, de la patristique à la postmodernité.

1) Au temps des Pères

Les Pères et les docteurs médiévaux relisent cet épisode central à la lumière des différentes significations de l’Écriture.

Ils font d’abord jouer son sens littéral : Lazare est cet ami de Jésus qui tombe malade, meurt et que le Messie ressuscite, dans un miracle à ce point spectaculaire que, avivant la jalousie et l’orgueil des pharisiens, il va précipiter sa fin.

 

« En vérité, quand tu entends : ‘Lazare, viens dehors’ – écrit Amphiloque, évêque d’Iconium, en Cappadoce, disciple de saint Basile de Césarée –, ne pense pas que le Seigneur a crié plusieurs fois. Il a parlé une fois et a ressuscité celui qu’il avait façonné. Il n’est pas plaint comme Élie, il n’a pas douté comme Élisée. Il a réveillé d’une seule voix celui qui dormait l’appelant à lui par ces mots : ‘Lazare, viens dehors’ [1] ».

 

Sans surprise, les Pères s’attachent surtout aux trois autres sens.

À ce sens littéral, se joint un sens christologique. En effet, la résurrection de Lazare anticipe celle du Sauveur tout en s’en distinguant.

Cet épisode possède aussi une signification éthique. Par exemple, pour Origène, Lazare représente l’homme qui a reçu la grâce du Christ mais l’a perdu et la recouvre :

 

« Il faut savoir qu’il existe maintenant des ‘Lazare’ qui, après avoir reçu l’amitié de Jésus, sont tombés malades, puis sont morts et sont restés dans les tombeaux et la région des morts, morts parmi les morts. Après cela, ils sont redevenus vivants par la prière de Jésus et sont sortis vivants par la parole puissante de Jésus […] et Lazare fait un tel chemin qu’il réussit lui aussi à faire partie de ceux qui mangeaient avec Jésus [2] ».

 

De son côté, saint Augustin insiste sur la signification comparée des trois résurrections rapportées par les évangiles, les articulant de manière originale autour de leur sens tropologique. En effet, la mort corporelle est l’image de la mort spirituelle qui est le péché : « Ces trois sortes de morts sont trois sortes de pécheurs que le Christ ressuscite encore aujourd’hui [3] ». Or, la fille du chef de la synagogue est ressuscitée alors qu’elle se trouve encore dans la maison qui est le symbole de l’intériorité ; le fils de la veuve de Naïm se trouve déjà hors de la ville quand le Christ le croise et le réanime ; enfin, Lazare se trouve dans un sermon fermé par une lourde pierre et sent déjà depuis quatre jours. Nous nous trouvons donc face à trois formes de péché. Le premier est le péché du cœur ou péché en intention :

 

« Si quelqu’un a consenti dans son cœur à la convoitise mauvaise et s’il a décidé de faire ce qu’elle lui a persuadé par ses séductions, il est déjà mort. Personne ne le sait parce que [le mort] n’a pas été transporté au dehors ; la mort est secrète, elle est dans la maison, elle est dans la chambre, c’est néanmoins la mort. Que personne ne dise qu’il n’a pas commis l’adultère s’il a décidé de le commettre ; s’il a donné à la délectation qui le caresse son consentement pour le commettre, il l’a déjà commis ; il est adultère, alors que [la femme qu’il convoite] est restée chaste [4] ».

 

Le deuxième péché est le péché d’action. De même que le cadavre transporté au dehors le visibilise, de même, la faute accomplie révèle le désir mauvais du cœur [5]. Enfin, le troisième péché est le péché non plus actuel, intérieur ou extérieur, mais le péché habituel : Lazare symbolise le type du pécheur qui, devenu prisonnier de ses mauvaises habitudes, est comme écrasé par le poids de cette « seconde nature [6] », est aliéné par cette « dure servitude [7] » et peine donc à se convertir [8]. Mais, « si la mort est profonde, élevé est le Christ [profundus mortuus est, sed altus est Christus] [9] » : la parole du Christ qui appelle Lazare au dehors est plus puissante que tous nos pourrissements et nos endurcissements .

Enfin, cet épisode présente un sens eschatologique. Pour les Pères latins comme pour les Pères grecs, la résurrection de Lazare est une préfiguration et une prémisse de la résurrection finale. Par exemple, saint Grégoire de Nysse estime que Jésus voulait initier ses disciples à la résurrection générale [10]. Saint Ambroise de Milan, quant à lui, affirme que le puissant cri de Jésus appelant Lazare dehors évoque les trompettes du jugement dernier [11].

Les Pères ont donc su voir la double dimension de ce texte : la tristesse et l’espérance. C’est ainsi que, encore aujourd’hui, il est utilisé dans les liturgies pour les défunts. Saint Jean Chrysostome s’indigne devant les manifestations excessives de deuil qui sont le signe d’un manque d’espérance (que dire aujourd’hui par exemple lors de la disparition de Lady Di ?) :

 

« Je n’empêche pas de pleurer, mais j’interdis de se frapper et de le faire sans mesure. Je ne suis pas féroce et inhumain, il n’est pas convenable de ne pas montrer de chagrin. Le Christ lui-même l’a fait : en effet il a pleuré Lazare. Toi, fais de même : pleure, mais modérément. Ne pleure pas comme quelqu’un qui ne croit pas en la résurrection, mais comme quelqu’un qui ne supporte pas la séparation [12] ».

 

Passons de la fin de la vie à son commencement pour en recevoir la même leçon. Ce n’est pas un hasard si Jn 11 est lu pendant la catéchèse baptismale et pendant la liturgie de Carême, pour la montée vers Pâques : « La maladie de Lazare – dit une homélie attribuée à saint Hippolyte de Rome – chasse les fièvres des âmes et arrose de l’eau du baptême [13] ». En effet, la résurrection est le passage de la mort à la vie, donc, dans son dynamisme pascal, intègre tant la mort que la vie, non pas pour les juxtaposer, mais au profit de celle-ci.

2) Aux temps modernes chrétiens

Les temps modernes chrétiens vont opérer une révolution beaucoup plus importante qu’il n’y paraît. En effet, les auteurs s’arrêtent surtout à la dimension spirituelle. Limitons-nous à deux illustrations artistiques et un exposé théologique.

On sait l’importance de la lumière chez Caravage. Dans son tableau La résurrection de Lazare [14], il peint le corps de Lazare, éclaboussé de lumière. Pourtant, seule la main gauche qui pend au dehors semble vivre ! Que ce corps a du mal à s’arracher aux ténèbres et à la mort ! Qu’il lui est difficile de choisir la vie ! Par ailleurs, le Christ est presque plongé dans la nuit. Plus précisément, comme dans L’appel de saint Matthieu qui sera peint l’année suivante, il imite le geste de Dieu créant Adam, sur le plafond de la Sixtine et, à l’instar de cette même toile, la lumière vient de plus haut que lui, donc du Père [15]. En outre, Lazare devient lui-même source de lumière et apparaît ainsi comme un nouvel Adam. Enfin, sur le côté, un homme qui est visage et mains : un visage qui regarde vers Jésus et au-delà, se portant vers la Source même du miracle ; de même, les mains jointes disent la prière au Père. Or, il s’agit d’un autoportrait. Bouleversant aveu, confession de sa foi. Comment mieux dire, outre la cascade des dons (Lazare est devenu source dans la Source pour celui qui le peint et ceux qui le contemplent), la centration sur le bénéficiaire chrétien et la décentration du donateur christique ?

Dans Crime et châtiment, Dostoïevski dit de la résurrection de Lazare que c’est « le plus grand et le plus inouï des miracles [16] ». En effet, le roman raconte l’histoire de Raskolnikov, un étudiant qui tue Elisabeth, une vieille femme, pour de l’argent. Mais il entre dans la démarche de rédemption grâce à la lecture qu’une jeune prostituée qui l’aime, Sonia, lui fait de la résurrection de Lazare. Le récit s’achève par ces mots, alors que le criminel prend sous son oreiller l’évangile que lui a donné Sonia et où il a lu l’épisode de Jean :

 

« Ici commence une nouvelle histoire, l’histoire de la rénovation progressive d’un homme, histoire de sa régénération graduelle, de son initiation à une réalité nouvelle, jusque-là absolument inconnue. Cela pourrait être le sujet d’un nouveau récit : celui-ci est terminé [17] ».

 

Chez Dostoïevski aussi, le récit est encore performatif. Comment ne pas s’en réjouir ? Mais, bientôt déconnecté de toute vérité historique, il ne pourra plus l’être.

Dans le préambule du livre qu’il tenait pour sa plus grande œuvre religieuse, La maladie à la mort, Kierkegaard commente notre évangile à qui il a emprunté son titre : « Cette maladie n’est [ne conduit] pas à la mort » (Jn 11,4). Affirmation paradoxale, puisque, tout au contraire, Lazare va en mourir. Pourtant, Jésus la confirme en affirmant plus tard : « Lazare s’est endormi » (v. 11), et encore plus tard semble se contredire : « Lazare est mort » (v. 14). D’ailleurs, « de quel secours eût-il été pour Lazare d’être réveillé des morts, puisqu’il devait pourtant finir un jour par mourir [18] » ? Comment lever le paradoxe ? La maladie à la mort n’est pas la maladie physique qui conduit à la mort naturelle ou corporelle, mais « la maladie à la mort qu’est le désespoir [19] » ; et le désespoir est le péché [20] ». Il demeure que, loin d’être un exposé de christologie, « La maladie à la mort nous offre un exemple de sa psychologie [sa vision de l’homme], non en un exposé systématique distribué par paragraphe, mais en une analyse vécue […] des secrets les plus cachés de l’âme humaine [21] ».

3) Temps postmodernes et postchrétiens

Il y a ici l’avènement d’une lecture autre de Lazare. Disons plus, il apparaît un brisement du « pacte de lecture [22] ». La lecture n’est résolument plus chrétienne. L’initiateur de la lecture est le romancier bordelais Jean Cayrol qui fait de l’homme lazaréen le rescapé des camps de concentration [23]. Une littérature s’en inspirera.

Une illustration en est donnée par un autre roman russe, une nouvelle d’Andreev qui résume en quelque sorte tout ce qui sera dit dans la suite [24]. Le récit parle d’un revenant qui n’est plus qu’une ombre. Or, il est comparé à Lazare. Mais la force de vie du Christ ne triomphe plus en lui : « le pouvoir miraculeux n’avait visiblement fait qu’arrêter l’œuvre destructrice de la mort sur le cadavre, sans la supprimer tout à fait [25] ». Plus encore, c’est la personne même de Jésus qui disparaît : comme dans l’Évangile, un festin réunit des convives autour de Lazare, mais la personne du Messie est absente.

Les sciences parlent même de Lazare. Par exemple, le signe de Lazare ou réflexe de Lazare est un mouvement réflexe parfois observé chez les patients en état de mort cérébrale, qui consiste le plus souvent en une flexion des avant-bras sur les bras pendant cinq à dix secondes. Toujours en médecine, le phénomène de Lazare, rarissime et spectaculaire, est la récupération spontanée d’une activité circulatoire après l’arrêt de la réanimation pratiquée à la suite d’un arrêt cardiaque [26]. L’on parle ainsi d’« Autoresuscitation » [27]. Enfin, le psychiatre Patrick Clervoy emploie l’expression syndrome de Lazare pour décrire les situations de changement radical d’existence que connaissent ceux qui ont traversé un événement traumatique, comme les rescapés, les otages, les victimes d’accident, et qui, une fois revenus dans leur environnement social, familial et professionnel, devront vivre ces bouleversements et assumer cette modification relationnelle. Le dérèglement est bilatéral : la personne croit un moment qu’elle va mourir et son entourage se résigne à l’idée de la perdre [28]. Cette expression a aussi été étendu au vécu psychologique de la rémission du cancer [29].

Sans rien dire de la dévitalisation du mot lui-même (quel chrétien et, a fortiori, non-chrétien qui va prendre le train à la gare Saint-Lazare, pense à l’origine biblique de cette dénomination ?). Ainsi, la modernité reçoit le message de l’Écriture en l’amputant : le coupant de son espérance rédemptrice pour n’en garder que la conscience aiguë et triste de la finitude, elle en demeure au temps de la négativité, de l’innocence perdue sans se souvenir du don plus originaire ni espérer un salut final.

Et c’est pour cela qu’on pourra lire, par exemple, cette description d’un homme politique français : « sourire de porcelaine, figé dans ce visage de cire : un automate où seuls vivent les yeux qui n’ont pas été revus par Seguela. Une fois encore frappé par cette peau parcheminée où le sang ne circule pas : ce teint de Lazare [30] ».

4) Conclusion

Nous assistons donc à une évolution caractéristique. En unissant le Christ au fidèle, les Pères et les docteurs médiévaux intègrent autant la souffrance que la rédemption. En se centrant sur le seul chrétien et en exténuant la présence du Christ, les temps modernes chrétiens s’arrêtent surtout à sa dimension spirituelle de rédemption en soulignant toujours plus le désespoir provenant de la mort. Dès lors, l’époque contemporaine postchrétienne et même christophobe, la figure de Lazare se réduit à n’être plus qu’un mort vivant.

Pour éviter projection fantasmatique, nous avons besoin de revenir à la riche articulation des quatre sens des Saintes Écritures.

Pascal Ide

[1] Amphiloque d’Iconium, In Lazarum quatriduanum, PG 39, 61C.

[2] Origène, Commentaire sur Jean, XXVIII, 6, GCS, IV, 396-398.

[3] Saint Augustin, Sermo 98, 5 : PL 38, 593.

[4] Id., Sermo Mai, 125, 2 : Sancti Augustini Sermones post Maurinos reperti, éd. Germain Morin, coll. « Miscellanea Agostiniana, Roma, Tipografia Poliglotta Vaticana, tome 1, 1930, p. 354.

[5] Cf. Id., Tractatus in Ioannem, XLIX, 3, trad. Marie-François Berrouard, Œuvres de saint Augustin. 73B. Homélies sur l’Évangile de saint Jean XLIV-LIV, coll. « Bibliothèque augustinienne », Paris, Étude augustiniennes, 1989, p. 204. Cf. note complémentaire : “Le symbolisme des trois résurrections racontées dans les Évangiles et les trois catégories de péché », p. 460-464.

[6] Id., De musica, L. VI, 7, 19 : PL 32, 1173.

[7] Id., Confessions, L. VIII, v, 10.

[8] Outre les références ci-dessus, cf. Id., De sermo Domini in monte, 1, 12, 35 ; Sermo 128, 12 ; Tractatus, XXII, 7.

[9] Id., Sermo 98, 7, 7 : PL 38, 595.

[10] Saint Grégoire de Nysse, De hominis Opificio, XXV, PG 44, 220D : La création de l’homme, trad. Jean Laplace et Jean Daniélou, coll. « Sources chrétiennes » n° 6, Paris, Le Cerf, 1943, p. 204.

[11] Cf. Ambroise de Milan, De excessu fratris sui Satyri, L. 2, PL 1935B.

[12] Saint Jean Chrysostome, Homélie sur Jean, PG 59, 47, 4.

[13] Saint Hippolyte de Rome, In quatriduanum, GCS, 216.

[14] 1609, Huile sur toile, 380 × 275 cm, conservé au musée régional de Messine (Sicile).

[15] Cf. site pascalide.fr : « La vocation de Saint Matthieu de Caravage ou l’entrée de l’art dans la modernité ».

[16] Fédor Dostoïevski, Crime et châtiment, 4e partie, chap. 4, trad. Élisabeth Guertik, coll. « Le livre de poche. Classiques », Paris, LGF, 2008, p. 407. Autre trad. : « ce miracle inouï et suprême » (Crime et châtiment, trad. Pierre Pascal, coll. « GF » n° 420, Paris, Flammarion, 1984, p. 379).

[17] Ibid., p. 626.

[18] Sören Kierkegaard, « Préambule », La Maladie à la mort, dans Œuvres complètes. XVI. 1848-1849. Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain ; Deux petits traités éthico-religieux ; La Maladie à la mort ; Six discours, trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, Éd. de l’Orante, 1971, p. 167.

[19] Titre de la première des deux sections, p. 169.

[20] Titre de la deuxième section, p. 231.

[21] Johannes Hohlenberg, L’œuvre de Sören Kierkegaard. Le chemin du solitaire, trad. Paul-Henri Tisseau, Paris, Albin Michel, 1960, p. 151-152.

[22] Cf. Alain Marchadour, « La fécondité d’un texte », Supplément au BLE, 1999/4, p. 121-127, ici p. 122-124. Cf. Id., Lazare, coll. « Lectio divina », Paris, Le Cerf, 1988.

[23] Cf. Jean Cayrol, Lazare parmi nous, « Collection des Cahiers du Rhône » n° 82, Neuchâtel, Éd. de la Baconnière et Paris, Seuil, 1950.

[24] Leonid Andreïev, « Lazare », Les sept pendus ; La vie d’un pope, trad. Serge Persky et Albert Touchard, Paris, Fasquelle, 1911. Autre éd. : Les sept pendus, trad. Geneviève Dispot, Paris, EPI, 2019.

[25] Ibid., 1911, p. 273-274.

[26] Cf. Julien Vaux, François Revaux, A. Hauter, Charlotte Chollet-Xemard & Jean Marty, « Le phénomène de Lazare », Annales françaises de médecine d’urgence, 3 (2013) n° 3, p. 182-183.

[27] Cf. Michèle J. Yerna, Cristian R. Tarta, Juline A. Verjans, Renaud A. Verjans et Amir S. Aouachria, « ‘Autoresuscitation’ après un arrêt cardiaque : le phénomène de Lazare », Louvain médical,‎ 137 (2018) n° 11, p. 708-713. Article en ligne.

[28] Cf. Patrick Clervoy, Traumatisme psychique et destinée. Le syndrome de Lazare, Paris, Albin Michel, 2007.

[29] Cf. É. Avro, Catherine Bungener & Antoine Bioy, « Le syndrome de Lazare : une problématique de la rémission », Revue francophone de psycho-oncologie, 4 (2005) n° 2, p. 74-79.

[30] Matthieu Galey, Journal. 2. 1974-1986, Paris, Grasset, 1989, p. 197.

26.5.2026
 

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