« La Règle primitive dit que nous devons prier sans cesse. Ne négligeons rien pour remplir ce devoir, le plus important de tous [1] ». En effet, la Règle primitive du Carmel affirme : « Que chacun demeure dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière, à moins qu’il ne soit légitimement occupé à autre chose [2] ».
Sainte Thérèse d’Avila ne fait pas d’exposé ex professo sur ce sujet. Surtout, elle ne fait qu’exprimer son expérience intime : sa parole est une « lave brûlante » qui jaillit et exprime « ce qu’elle vit elle-même de plus intime et de plus précieux [3] ».
- Pour l’expliquer, la sainte carmélite prend volontiers l’exemple de l’amitié humaine. En effet, deux personnes qui s’aiment souhaitent vivre ensemble, recherchent ce que Thérèse appelle la « compagnie » de l’être aimé. Inversement, « le manque de rapport ave une personne » fait que, même si elle nous est « unie par les liens du sang, elle nous devient comme étrangère, tant il est vrai que la parenté et l’amitié disparaissent du moment que les relations font défaut [4]». En effet,
« il ne suffit pas d’être matériellement à côté, il faut une relation interne, il faut que passe un courant. Il peut se faire que des êtres vivent côte à côte durant de longues années sans qu’ils soient pour autant ‘présents’ l’un à l’autre ; il ne s’agit alors que d’une coexistence matérielle sans chaleur. Par contre, des personnes qui n’ont jamais pu vivre ensemble matériellement, sont présentes d’une manière spirituelle, avec de nombreuses relations conscientes […]. La présente est un courant intérieur qui ne se laisse pas enfermer dans un lieu, et qui fait un bon au-dessus du temps [5] ».
Leur communication se simplifie : « Deux personnes qui s’aiment beaucoup sur la terre et qui possèdent un bon jugement, n’ont même pas besoin, ce semble, de signes pour se comprendre ; elles n’ont qu’à se regarder [6] ».
Toutefois, cette présence si désirée, si dense et comblante de l’aimé n’est pas possible. Inévitablement, la vie se charge de séparer ceux que l’amour a uni et veut constamment réunir. Cette absence va-t-elle contrarier l’amour ? Notre nature a prévu le moyen de vivre cette présence dans l’absence : le souvenir. Selon le père Baudry, la séparation physique ou l’absence jouent trois rôles dans la grande amitié ou l’amour :
- Le souvenir est ce qui rend présent l’aimé, lorsqu’il est éloigné dans l’espace et le temps, à la conscience de l’aimant. Et cela vaut aussi pour ceux que l’on aiment et qui nous ont quitté, c’est-à-dire sont morts : « Parfois ceux qui me tiennent compagnie et avec qui je me console sont ceux que je sais vivant dans ce séjour. Il me semble que ceux-là sont véritablement vivants [7]».
- Le souvenir authentique ou plutôt la séparation physique permet de ne pas se satisfaire de l’absence et d’aviver le désir d’un nouveau face à face. Thérèse l’a éprouvé aussi dans les reltions humaines et a dit sa plainte. Ainsi, lorsque Jean de la Croix la quitte pour aller rejoindre Anne de Jésus au carmel de Beas, Thérèse d’Avila ose confier : « Vous ne sauriez croire en quelle solitude il m’a laissée […]. Je vous le cerfifie, je voudrais tant avoir ici mon Père frère Jean de la Croix, il est vraiment le père de mon âme, et l’un de ceux dont l’entretient me fut le plus profitable [8]».
- Le souvenir, ou plutôt l’absence, permet de purifier ce qui, dans l’amour, est encore possessif, donc égoïste : « Ceux qui aiment de cette façon [dans un désintéressement absolu] connaissent l’amour véritable, ils sont toujours beaucoup plus portés à donner qu’à recevoir [9]».
Comment joue le souvenir ?
La mémoire est d’abord celle de la pensée affectueuse qui se porte vers l’aimé : « Venais-je à m’apercevoir qu’une personne m’était affectionnée, confie-t-elle en le regrettant, si par ailleurs elle me plaisait, je m’attachais tellement à elle, que ma méoire en demeurait remplie […]. Je prenais plaisir à la voir, à penser elle, à me souenir des bonnes qualits dont je la voyais douée [10] ».
Mais, pour Thérèse d’Avila, le cœur de la relation d’amitié, ce qui est encore plus profond que la présence physique de l’aimé, est ce qu’elle appelle la « conformité de volonté ». En fait, volonté désigne ici non pas la faculté, mais son objet et même sa fin. Ainsi, cette conformité signifie « projet de vie », « bien commun », c’est-à-dire la direction que j’entends donner à ma vie entière. Mais il faut dire plus, la volonté de l’autre exprime ce qui est bon pour lui. Dès lors, la « conformité de volonté » c’est l’union des volontés. Thérèse le dit avec précision dans ses Méditations sur le Cantique des Cantiques :
« Il n’y a plus qu’une seule et même volonté, manifestée non par des paroles ou par des désirs seulement, mais par des oeuvres. Aussi, dès qu’elle comprend qu’elle sert mieux son Époux en quelque chose, elle éprouve un tel amour pour lui, elle brûle d’un si grand désir de le contenter, qu’elle n’écoute point les raisons que l’entendement lui fournit pour l’en détourner ni les craintes qu’il lui suggère ; elle laisse seulement agir la foi sans considérer ni son intérêt ni son repos; car elle a enfin fini de comprendre que c’est là qu’elle trouvera tout bien [11] ».
C’est ce que Jacques Maritain appelle « l’amour fou » [12].
Or, par cette union des volontés, désormais le souvenir de l’aimé devient continuel. La présence est continue, malgré les absences, même lorsque les amis ne sont plus côte à côte.
- Enfin, Thérèse applique l’expérience humaine au Christ, à la prière continuelle : le souvenir de l’Ami divin. Là encore se pose la question cruelle, si importante et si difficile au plan pratique, de la présence continuelle de l’âme à son divin Ami. La réponse est là encore, le souvenir bien compris et la cause ultime est l’amour : « Le véritable amant aime partout son Bien-Aimé et ne perd jamais son souvenir [13]». Or, Jésus est l’« Ami véritable [14]».
Thérèse fait donc de la mémoire l’organe de la continuité, de la présence continuelle du Bon Dieu.
Pascal Ide
[1] Sainte Thérèse d’Avila, Chemin de la perfection, ch. 4, 2.
[2] « La Règle du Carmel », dans Les plus vieux textes du Carmel, trad. P. François de Sainte-Marie, Paris, 21961, p. 88.
[3] Joseph Baudry, « Le souvenir continuel de l’ami », dans « L’amour quand il est grand… » Études sur sainte Thérèse d’Avila, coll. « Carmel vivant », Toulouse, Carmel, 2009, p. 287-307, ici p. 288. Nous nous aidons dans ces développements de la mise en ordre réalisée par ce grand intime de la sainte espagnole.
[4] Chemin de la perfection, ch. 26, 9.
[5] Angel Maria Garcia Ordas, La persona divina en la espiritualidad de Santa Teresa, Roma, Teresianum, 1967, p. 34. Souligné par moi.
[6] Sainte Thérèse d’Avila, Vie, ch. 27, 10.
[7] Vie, ch. 38, 6.
[8] Correspondance, lettre du 1er décembre 1578.
[9] Chemin de la perfection, ch. 6, 7.
[10] Vie, ch. 37, 4.
[11] Pensées sur l’amour de Dieu. Méditations sur le Cantique des Cantiques, ch. 3, 1.
[12] Carnets de notes, Paris, DDB, 1965, chap. 7, p. 301-334 : « Amour et amitié ».
[13] Fondation, ch. 5, 16.
[14] Relations, 3, 1.