« Désarme-moi ! » « Je suis aimé ! » (3e dimanche de Carême. 8 mars 2026)
  1. Le serviteur de Dieu Marie-Joseph Lagrange disait de cet évangile qu’il est « la merveille des merveilles [1]». Ayant eu l’occasion à plusieurs reprises de commenter cet admirable dialogue entre Jésus et la Samaritaine [2], je me permettrai de renvoyer à un bel Angelus de Benoît XVI que je cite in extenso d’autant qu’il fut prononcé au même temps liturgique :

 

« En ce troisième dimanche de Carême, la liturgie propose à nouveau cette année l’un des textes les plus beaux et les plus profonds de la Bible : le dialogue entre Jésus et la Samaritaine (cf. Jn 4,5-42). Saint Augustin, dont je parle amplement dans les catéchèses du mercredi, était à juste titre fasciné par ce récit, et il en a fait un commentaire mémorable. Il est impossible de rendre, dans une brève explication, la richesse de cette page évangélique : il faut la lire et la méditer personnellement, en s’identifiant à cette femme qui, un jour comme tant d’autres, alla puiser de l’eau au puits et y trouva Jésus, assis à côté, “fatigué par le voyage”, dans la chaleur de midi. “Donne-moi à boire”, lui dit-il, ce qui l’étonna beaucoup : il était en effet tout à fait inhabituel qu’un Juif adresse la parole à une femme samaritaine, qui plus est, inconnue. Mais l’étonnement de la femme était destiné à grandir : Jésus lui parla d’une “eau vive” capable d’étancher la soif et de devenir en elle “source jaillissante pour la vie éternelle” ; il montra en outre qu’il connaissait sa vie personnelle ; il révéla que l’heure était venue d’adorer le Dieu unique en esprit et en vérité ; et enfin il lui confia – chose rarissime – qu’il était le Messie.

Tout cela à partir de l’expérience réelle et sensible de la soif. Le thème de la soif traverse tout l’Évangile de Jean : de la rencontre avec la Samaritaine, à la grande prophétie au cours de la fête des Tentes (Jn 7,37-38), jusqu’à la Croix, lorsque Jésus, avant de mourir, dit pour accomplir l’Écriture : “J’ai soif” (Jn 19,28). La soif du Christ est une porte d’accès au mystère de Dieu, qui a choisi de connaître la soif pour nous désaltérer, comme il s’est fait pauvre pour nous enrichir (cf. 2 Co 8,9). Oui, Dieu a soif de notre foi et de notre amour. Comme un Père bon et miséricordieux désire pour nous tout le bien possible, ce bien étant Lui-même. La femme de Samarie représente en revanche l’insatisfaction existentielle de celui qui n’a pas trouvé ce qu’il cherche : elle a eu “cinq maris” et maintenant elle vit avec un autre homme ; ses allées et venues au puits pour aller puiser de l’eau exprime une vie répétitive et résignée. Mais tout changea cependant pour elle ce jour-là, grâce à sa conversation avec le Seigneur Jésus, qui la bouleversa au point de la conduire à laisser sa cruche d’eau et à courir pour dire aux gens du village : “Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Messie ?” (Jn 4,28-29).

« Chers frères et sœurs, nous aussi nous ouvrons nos cœurs à l’écoute confiante de la parole de Dieu pour rencontrer, comme la Samaritaine, Jésus qui nous révèle son amour et nous dit : le Messie, ton sauveur, “moi qui te parle, je le suis” (Jn 4,26). Que Marie nous obtienne ce don, elle qui est la première et parfaite disciple du Verbe fait chair [3] ».

 

  1. J’ai récemment découvert le « cahier de prière » du frère Christophe, l’un des sept trappistes qui furent assassinés en Algérie le 21 mai 1996 et béatifiés le 8 décembre 2018. Des moines de Tibhirine, nous connaissons en général surtout le frère Christian de Chergé, le père Abbé, et le frère Luc, médecin immortalisé, si je puis dire, par Michel Lonsdale dans le film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux. Le plus jeune d’entre eux, frère Christophe, tenait un journal de prière depuis des années. J’en extrais quelques passages et deux moyens de conversion.

 

  1. Nous savons quel climat de terreur régnait en Algérie dans les années où le Christophe écrit. Chaque jour leur parviennent des témoignages de personnes qui ont été tuées de manière parfois atroce. Nous savons aujourd’hui qu’il y a la guerre aux frontières de l’Europe et en Europe même, violente et inquiétante. Que pouvons-nous faire ? Le mercredi des Cendres 1994, frère Christophe écrit :

 

« Hier soir, au chapitre, échange vrai sur violence et non-violence… Père Amédée et Christian ont parlé de la violence chez les enfants. Un frère a demandé pardon. […] Christian prie : désarme-les. Et peu à peu s’est imposé : désarme-moi, désarme-nous [4] ».

 

Et, moi, Esprit de douceur, désarme-moi. En ce Carême, désarme mon cœur de cette amertume tenace, de cette colère entretenue contre ce Samaritain ou cette Samaritaine, ce parent, ce voisin, ce collègue, ce prêtre, cette institution, etc. Et d’abord, montre-moi ce ressentiment que je me dissimule en la justifiant. Esprit de Vérité, donne-moi l’humilité qui a permis à cette femme de confesser son péché (« Je n’ai pas de mari ») ce qui l’a conduit à pleinement confesser la divinité de Jésus.

 

  1. Le deuxième passage est plutôt une intuition qui traverse tout le journal : je suis aimé. Ainsi, au tout début : « Ton je t’aime un jour m’est apparu » ; « c’est toi qui donnes forme d’amour à mon existence [5]». Je suis aimé par le Christ. Ou, plus précisément, car l’amour est toujours une affaire entre deux personnes qui se connaissent et donc s’interpellent : Je suis aimé par Jésus. Ou, mieux encore, Jésus me dit : « Je t’aime ». Comme il l’a fait à cette femme de Samarie en lui donnant tout son temps, toute son attention, en lui révélant à elle, et à elle seule, qui il est, son Sauveur, le Messie (et alors et alors seulement, nous pouvons l’appeler Christ).

Commençons donc par le commencement. L’amour est d’abord reçu avant d’être donné. Nous avons appris que le chrétien doit aimer Dieu et son prochain. Mais est-ce que je sais – je parle non pas de savoir mental, intellectuel, mais d’une certitude réelle, provenant de l’expérience – que je suis aimé par Jésus ? Dans la foi (il ne s’agit pas de ressentir), entendons Jésus nous murmurer à l’oreille : « Donne-moi à boire » ? Car, ainsi qu’il le dira plus tard sur la Croix : « J’ai soif » (Jn 19,28). Jésus a soif d’être désiré par nous.

Laissons une dernière fois la parole au bienheureux frère Christophe : « Que je me tienne près de toi : au lieu même où la Femme [Marie] et d’autres avec Elle sont avec le Disciple aimé [au pied de la Croix], tournés vers toi et recevant de toi la Communion dans l’Amour crucifié [6] » ; « L’impression durable et presque insistante d’être aimé. Je voudrais en être traversé [7] » ; « Tu m’attires là : être aimé. Peu à peu tombent mes résistances [8] ».

 

Esprit de douceur, désarme-moi ! Jésus, je suis aimé par Toi !

Pascal Ide

[1] Marie-Joseph Lagrange, Evangile selon saint Jean, coll. « Études bibliques », Paris, Gabalda, 1925, p. 100-123.

[2] Cf. site pascalide.fr : « Du repli sur soi à l’ouverture à l’autre. La conversion de la Samaritaine (Jn 4) » ; « La rencontre de Jésus avec la Samaritaine : une demande en mariage ? » ; « La rencontre de Jésus avec la Samaritaine dans la perspective du don ».

[3] Benoît XVI, Angelus, 3e Dimanche de Carême, 24 février 2008.

[4] Frère Christophe, Mercredi 1er mars 1995, Le souffle du don. Journal de frère Christophe moine de Tibhirine. 8 août 1993 – 19 mars 1996, Paris, Bayard et Centurion, 1999, p. 141.

[5] 12 août 1993, Ibid., p. 20.

[6] 20 octobre 1993, Ibid., p. 27.

[7] Lundi 6 juin 1994, Ibid., p. 91.

[8] Mardi 7 juin 1994, Ibid.

8.3.2026
 

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